L'Italie vit naître l'histoire au temps même où ses premiers poëtes
et ses premiers romanciers portaient une vue si pénétrante dans les
replis du cœur humain. Un siècle et demi avant Philippe de Comines,
ses chroniqueurs avaient renouvelé par la critique, par les notions
générales et le sens politique, la vieille chronique du moyen âge.
C'est encore Florence qui fonda en Italie la littérature historique,
et, dès l'origine, elle y fut maîtresse[503]. Au XIIIe siècle, elle
eut Ricordano Malispini. L'histoire commençait avec autant de bonne
volonté que de candeur. Ricordano a cherché, dans les archives de
Rome et de Florence, les origines des familles florentines[504],
mais il a trouvé dans son imagination les origines du monde, de
l'Italie, de la Toscane, de Florence. Il débute par Adam, le roi
Nimis, «qui a conquis tout l'univers»; la tour de Babel, d'où
sortirent 72 langues; Troie, bâtie par Hercule; Énée, père de
Romulus; Catilina et César, qui ont guerroyé au pied de Fiesole,
enfin l'Empire franc. Le roman chevaleresque occupe un bon tiers de
la _Chronique_. Mais, dans le reste, il y a des lueurs d'histoire. Ce
Florentin s'intéresse déjà aux signes extérieurs, sinon aux causes
de la prospérité communale de sa ville; il note le développement
des fortifications et des fossés, la mesure originelle du mille
toscan, la topographie des vieilles familles dans les murs de la
Commune[505]. Enfin, il voit déjà plus loin que ces murs mêmes.
Il a une idée vague du concert de l'histoire italienne et met en
lumière le rôle de Frédéric II, «qui fut hardi, franc, de grande
valeur, très-sage par les lettres et le sens naturel, mais dissolu;
il s'adonna à toutes les délices corporelles et mena une vie
épicurienne. Ce fut la cause principale de son inimitié contre les
clercs et la sainte Église.» Et Malispini n'oublie pas de rappeler
l'éclipse de soleil, en 1238, qui présageait clairement la lutte de
Frédéric contre le Saint-Siége[506].
[503] V. sur les premiers essais de l'histoire, TIRABOSCHI,
_Storia_, t. V, lib. II, cap. 6.
[504] MURATORI, _Scriptor._, VIII. _Cron._, cap. 108.
[505] Cap. 57, 61, 66, 78.
[506] Cap. 135.
Le progrès est très-grand en Dino Compagni[507]. Celui-ci est déjà
un historien. Son œuvre n'est pas une juxtaposition de faits,
mais un ensemble; l'unité de la vie publique de Florence, dont
l'apparente confusion répond à un conflit d'intérêts et de passions
simples, reparaît dans sa _Chronique_, tableau animé du grand duel
guelfe, des Noirs et des Blancs. Il n'entreprend point d'écrire
l'histoire universelle, il dédaigne les fables romanesques et les
traditions poétiques[508]; son objet est limité à une période de
trente-deux ans (1280-1312), au temps où il a vécu, où il a lutté
pour la liberté et la paix de sa ville. En dehors de cette période,
il ne mentionne, à Florence, que l'attentat d'où est sorti le
signal des guerres civiles; en dehors de Florence, il ne relève,
dans l'histoire italienne, que les faits qui ont agi sur l'histoire
florentine. C'est un bon citoyen qui, au-dessus des querelles de
partis, place l'intérêt supérieur de la Commune: son cœur droit est
révolté par les entreprises des factieux qui, flattant les passions
viles de la foule, ne cherchent, sous le prétexte de la liberté,
qu'à satisfaire leurs convoitises[509]. Dans un temps de violences,
attaché par goût et par les fonctions de sa vie politique à la
réforme bourgeoise de Giano della Bella, c'est-à-dire à un régime
fondé sur l'oppression des nobles, il fut un modéré; lorsque,
nommé gonfalonier de la justice, il dut procéder à la démolition
des maisons condamnées par les _Ordonnances_, il le fit malgré lui,
pour obéir à la loi, mais ne tarda pas à juger sévèrement la loi
elle-même; puis, quand le tribun tomba sous les coups des grands
unis à la populace florentine qui ne lui pardonnait point sa police
sévère, Compagni le défendit au nom de ses intentions droites. «Il
eût mérité une couronne pour avoir puni les bannis (_sbanditi_) et
les malfaiteurs qui se réunissaient sans crainte des lois, mais sa
justice était qualifiée de tyrannie. Beaucoup disaient du mal de lui
par lâcheté (_per viltà_) et pour plaire aux scélérats[510].»
[507] MURATORI, _Scriptor._, t. IX. On sait que la _Question de
Dino Compagni_ passionne depuis plusieurs années les philologues
et les historiens en Italie et en Allemagne. En 1858, M. Pietro
Fanfani avait avancé, d'après des arguments de langue (_lui_ pour
_egli_, _armata_ pour _oste_), que la _Chronique_ ne datait guère
que de 1500. Le vieux Dino était donc apocryphe. L'affaire est
vite devenue très-grave. Dino, défendu par M. Hillebrand (_Dino
Compagni_, à l'Append.), attaqué par M. Scheffer-Boichorst, qui
venait déjà d'abattre Malispini (_Sybel's histor. Zeitschr._,
1870, 2); par M. Grion, de Vérone (_La Cron. di D. Compagni_,
Verona, 1871), qui découvrait le vrai auteur, Doni; par M.
Scheffer de nouveau (_Florentin. Stud._, Leipzig, 1874), relevant
les erreurs, les malentendus, les plagiats, les lacunes de la
_Chronique_, s'est vu soutenu par M. Hegel (_Die Chron. des D.
Compagni, Versuch einer Rettung_, Leipzig, 1875), qui admet
seulement des remaniements postérieurs; mais le _sauvetage_
tenté a été tout aussitôt arrêté par M. Scheffer (_Die Chron._,
etc., _Kritik der Hegel'sch. Schrift._, Leipzig, 1875), qui a
repris la critique de la chronologie erronée et des allégations
fausses de Dino, notamment sur les magistratures florentines,
et des imitations d'après Villani. Ce dernier argument avait
déjà servi contre Malispini qui fut, au contraire, selon M.
Hillebrand, le modèle de Villani (opinion de MURATORI et de
TIRABOSCHI, _Storia_, t. V, lib. II, cap. 6.) S'il m'est permis
de mettre un pied sur ce champ de bataille, ne peut-on supposer
que Villani et Malispini ont eux-mêmes, pour certaines époques,
copié maintes fois ces parchemins de familles, que Donato Velluti
mentionne comme l'une de ses sources, et auxquels Gervinus
s'arrête soigneusement dans sa _Florentinische Historiographie_
(Wien, 1871)? Je reviens à Dino. En 1877, M. Perrens, dans son
_Histoire de Florence_, s'est déclaré contre lui, et, dans la
même année, M. Del Lungo, qui est, me dit-on, sur le point de
publier le texte et la défense méthodique de Dino, est entré en
lice avec impétuosité par une brochure très-vive et patriotique
(_La Critica italiana, dinanzi agli Stranieri e all'Italia
nella questione sù Dino Compagni._ Firenze, Sansoni), comme les
érudits du XVIe siècle savaient les écrire. Voyez, par exemple,
ces paroles à l'adresse des ennemis de Compagni, et de quiconque
«_non rifugge dal coprire con l'onesto manto dei diritti della
critica, della scienza e della ragione, ciò che di più basso
hanno le passioni, e di più miserevole l'ignoranza prosuntuosa e
ciarliera_». On le voit, la question n'est pas près d'entrer dans
une phase pacifique. J'ai consulté à Florence quelques personnes
désintéressées, très-propres à m'éclairer sur le problème, puis,
après avoir lu les pièces du procès et entendu les plaideurs,
tout bien pesé, je me range avec les partisans du Dino réel,
qui s'est trompé, étant homme et d'un âge reculé, que des
interpolations et des retouches de copistes ont pu compromettre,
mais à qui il ne fallait pas, selon le mot cruel d'un de ses
adversaires italiens, «creuser une tombe dans sa propre terre
natale».
[508] _Ma perchè non è mia intenzione scrivere le cose antiche,
perchè alcuna volta il vero non si ritrova, lasciero stare...._
_Cron._, p. 469.
[509] V. l'apostrophe par laquelle s'ouvre le liv. II.
[510] _Cron._, p. 479.
On aperçoit l'idée qui a dominé dans la vie publique de Dino et a
été la lumière de son histoire: il déteste la démagogie, chefs et
soldats, non-seulement pour leurs fureurs et le trouble de la rue,
mais pour le danger qu'ils font courir à la liberté véritable. Il
se méfie de la pitié que les chefs du parti populaire affichent
pour les souffrances du peuple qu'ils excitent contre les prieurs
par le tableau pathétique des charges et des impôts. «Les pauvres
gens, disait Corso Donati, sont vexés et dépouillés de leur
subsistance par les impôts et les droits (_libbre_), tandis que
certains autres s'en emplissent la bourse. Qu'on voie un peu où est
allé tout cet argent, car on ne peut pas avoir tant dépensé à la
guerre. Il demandait ces choses avec beaucoup de zèle devant les
Seigneurs et dans les conseils.» Mais Compagni comprend que Rosso
della Tosa, en favorisant les bourgeois, et Donati, en s'attachant
le peuple _maigre_, pensaient à créer, chacun à son profit, un
pouvoir indépendant et absolu, «dans le genre des seigneuries de
Lombardie»[511]. La tyrannie du duc d'Athènes et le principat des
Médicis lui ont donné raison.
[511] _Cron._, p. 506-509.
L'éternelle histoire lui donne raison. Cet honnête gonfalonier
florentin, qui n'a point pâli sur la _Politique_ d'Aristote et n'a
point lu trois vers d'Aristophane, découvre, d'une vue très-sûre, le
point faible des démocraties, la séduction du sophiste, audacieux
et beau parleur, qui caresse les foules et dirige, par l'éloquence
du carrefour, leurs caprices et leurs haines, le «Paphlagonien»
d'Athènes, Dino Pecora, le terrible boucher de Florence, «qui
persuadait aux Seigneurs élus qu'ils l'étaient par ses œuvres,
promettait des places à beaucoup de citoyens», «grand de corps,
hardi, effronté et grand charlatan (_gran ciarlatore_)»; d'autre
part, le magistrat révolutionnaire, le podestat Monfiorito, pauvre
gentilhomme poussé au pouvoir par le hasard des circonstances, qui
fait «que l'injuste est le juste, et le juste l'injuste», suit en
tremblant la volonté de ses maîtres, et tombe bientôt, misérablement
précipité par le dégoût de la conscience publique[512]. Cependant, si
Compagni aperçoit le mal de Florence, son expérience et sa réflexion
historiques sont trop courtes encore pour qu'il cherche à en trouver
le remède, c'est-à-dire le tempérament libéral des institutions,
la garantie des libertés civiles pour tous les ordres de citoyens
et l'inviolabilité de la loi. La notion de l'histoire est encore
empirique, comme la pratique du gouvernement populaire: il faut
descendre jusqu'à Machiavel et Guichardin pour rencontrer une vue
philosophique sur les conditions vitales des sociétés italiennes.
Deux siècles encore de révolutions florentines aboutiront, d'une
part, au _Discours_ de Machiavel _sur la Réformation de l'État de
Florence_, et à cette maxime triste «qu'on ne contentera jamais la
multitude, _la universalità de cittadini, à quali non si satisfarà
mai_»; d'autre part, aux profondes analyses de Guichardin sur le
régime de sa cité, les changements et les réformes de ce régime[513].
Dino, dans l'effarement général qui précède l'entrée de Charles de
Valois, invite naïvement ses concitoyens, réunis au Baptistère, à
renoncer à toutes leurs querelles et à s'embrasser, au nom du salut
public, sur les fonts où ils ont reçu l'eau du baptême[514]. Enfin,
après la mort de Corso Donati, on crut que l'ordre pourrait être
rétabli si un bras assez fort se levait sur la Toscane. Dino, guelfe
d'origine et d'instinct, se tourne, ainsi que Dante, vers Henri VII
et l'appelle, non-seulement comme Empereur universel, mais comme
suprême justicier et vicaire armé de Dieu. Les dernières paroles
de la _Chronique_ annoncent aux mauvais citoyens que le jour du
châtiment approche[515].
[512] _Cron._, p. 479.
[513] _Op. inéd._, t. VII, VIII, IX.
[514] _Cron._, p. 490.
[515] P. 516, 524.
Compagni, par la forme et la vie de son œuvre, fait présager les
compositions historiques du XVIe siècle beaucoup mieux que les
Villani. Son récit se déroule avec une suite rigoureuse, s'arrêtant
à toutes les scènes caractéristiques des événements, mettant en
lumière les personnages, la figure, le caractère, le geste et le
génie des acteurs principaux, reproduisant leurs discours sans
préoccupation classique, comme Machiavel[516], mais sincèrement, avec
les mots énergiques et les pensées brutales. L'histoire, en Italie,
retrouvait, à ses débuts, par le sens qu'elle avait de la réalité,
le mouvement et l'éloquence des historiens latins. Déjà même elle
savait, à l'exemple de ceux-ci, détacher des épisodes isolés, et,
par l'entrain du récit et le trait vif des discours, leur prêter un
intérêt semblable à celui qui s'attache aux plus grands ensembles.
Cet art de la narration épisodique, que Machiavel portera si loin,
s'est montré, d'une façon intéressante, au commencement du XIVe
siècle, dans la guerre de _Semifonte_, de Pace da Certaldo[517].
[516] V. dans la _Vie de Castr. Castracani_, les imitations
oratoires d'après Salluste.
[517] V. GERVINUS, _Florentin. Historiogr._, p. 9.--VILLANI, V,
30. L'authenticité de cette _Chronique_ est encore contestée.
Giovanni Villani semble d'abord, par la disposition et le vaste
horizon de sa _Chronique_, revenir en arrière, tantôt vers la sèche
compilation du moyen âge, tantôt vers l'histoire aventureuse de
Malispini qu'il a pillé sans aucun embarras. On est tenté de se
méfier de ce Florentin qui déroule les annales de l'Occident en
même temps que celles de la Toscane, passe brusquement les monts et
les mers d'un chapitre à l'autre et ne manque jamais de consigner
gravement les éclipses et les comètes, dans leurs rapports avec les
événements politiques, selon les astrologues, qu'il respecte fort.
Ainsi, la comète de 1321 (ou 1322?) coïncida avec la mort de Philippe
le Long de France, «homme doux et de bonne vie»[518]. Mais, dès qu'on
arrive aux faits dont Villani a été le témoin, on est frappé, sinon
toujours de son esprit critique, au moins de sa largeur d'esprit, de
son sens droit et fin, de sa curiosité très-digne d'un historien, et
de certaines vues jetées sur les intérêts publics qui n'ont plus rien
du moyen âge.
[518] MURATORI, _Scriptor._, XIII, IX, 128.
Il tient à la Renaissance par plus d'un côté. C'est un lettré qui
ne fait point mauvaise figure dans le siècle de Pétrarque. A Rome,
en présence des antiquités, il a feuilleté Virgile, Salluste,
Lucain, Tite-Live, Valerius Flaccus, Paul Orose, «et autres maîtres
d'histoire qui ont décrit les petites comme les grandes choses».
Ces vieux modèles ont suscité son génie, et le sentiment qu'il a
de la décadence de Rome lui inspire le projet de raconter «pourquoi
Florence est en train de monter et de s'élever à la grandeur»[519].
C'est un voyageur, comme Pétrarque, que ses intérêts ont conduit
un peu partout, notamment en France et en Flandre[520]; il connaît
le monde et mieux encore Florence; il a été prieur en 1316, 1317
et 1321, et a contribué à réconcilier la Commune avec Pise et
Lucques; il fut préposé à l'office des monnaies, à la construction
des remparts; il s'est battu, en 1323, contre Castruccio; il a
été l'otage de Martino della Scala; il a même passé quelque temps
dans les prisons de sa chère cité. Il est bourgeois, guelfe par
conséquent; très-riche, modéré par conséquent, et ami de l'ordre
public; les violents lui font horreur et aussi les émeutes qui
passent en face de son comptoir; la démagogie, les tribuns du peuple
_gras_, la primauté des artisans, de «la _gente nuova_», le saint
Empire, les partis extrêmes, la politique idéale et la fausse monnaie
ne sont point son affaire: il aime l'Église et le Saint-Père, mais
sans fanatisme, et trouve bon que Florence s'allie aux gibelins
contre le pape, le jour où celui-ci menace les franchises de la
Commune. Il n'a point d'ailleurs, contre ses adversaires, pourvu
qu'ils soient des modérés comme lui-même, de prévention théorique;
son expérience de la vie est une cause d'indulgence, quoi que dise
Tiraboschi; il juge les hommes avec bienveillance parce qu'il en
pénètre le caractère avec finesse. En deux mots, par exemple, il
définit le génie de Dante: «il n'avait point l'esprit laïque, _non
bene sapeva conversare co' laici_[521].» Son parti, c'est Florence
d'abord, représentée par les «_savi cittadini mercatanti_», et puis,
la maison des Villani. Les faillites des Peruzzi et des Bardi lui
paraissent le plus grand des malheurs[522]; leur chute entraîna
les Accajuoli, les Bonnacorsi, les Cocchi, les Corsini, toutes les
petites banques, toute l'industrie et le commerce, et la fortune de
Villani.
[519] _Considerando che la nostra città di Firenze, figliuola e
fattura di Roma, era nel suo montare, e a seguire grandi cose
disposta_, VIII, 36.
[520] TIRABOSCHI, _Storia_, t. V, p. 409.
[521] _Cron._, p. 109.
[522] XI, 37; XII, 54. _La nostra città di Firenze ricevette gran
crollo e malo stato universalmente non guari tempo appresso._
Il fut ruiné, mais son dommage personnel lui parut peu de chose
en comparaison du désastre général. Car Villani, qui n'est point
un poëte et ne se soucie guère des deux «grands luminaires», a
le sentiment très-juste des causes qui ont produit la grandeur de
Florence. Une économie politique inconsciente forme son originalité
d'historien. Pour lui, le budget, la prospérité du commerce et
tous les modes de la richesse publique et privée révèlent la bonne
santé ou le malaise de l'État. Il nous a conservé, par chapitres de
recettes et de dépenses, le budget de la Commune pour l'an 1343. Il
a relevé la statistique de la prospérité florentine, la topographie
de la ville, ses ressources militaires, ses habitants laïques et
ecclésiastiques, le nombre des naissances par année, la proportion
d'enfants aux diverses écoles, les églises, paroisses, abbayes,
monastères, hospices, les boutiques de l'art de la laine, leur
production, la valeur en florins de leurs marchandises, le chiffre de
leurs ouvriers. Villani s'élève peu à peu de l'idée de la richesse
à l'idée de la civilisation, de ses causes et de son avenir. «Je
veux laisser à la postérité le témoignage de la fortune publique,
des causes qui l'ont accrue, afin que, dans l'avenir, les citoyens
sages aient un point de départ fixe pour ajouter à la prospérité de
Florence.» S'il respecte la richesse, il en redoute l'abus; s'il
est fier de l'aspect de sa ville, qui semble de loin aux étrangers
magnifique comme Rome, il blâme le luxe excessif des citoyens et les
budgets trop gonflés de la Commune. «Si la mer est grande, grande est
la tempête, et si le revenu augmente, la mauvaise dépense monte à
proportion[523].» Par la notion du crédit et la question de l'impôt,
il explique le trouble social et la chute de la liberté, comme
l'avait fait Compagni par ses vues de morale politique[524]. Vers la
fin de sa _Chronique_ éclate, dans le tumulte d'une émeute, ce cri
que tant de révolutions ont entendu depuis le XIVe siècle: «Vive le
petit peuple! Mort aux gabelles et au peuple _gras_! _Viva il popolo
minuto! E muojano le gabelle e'l popolo grasso_[525]!»
[523] XI, 91 et suiv.; XII, 54.
[524] Lib. IX et X, passim. Au moment du régime arbitraire de
Gaultier de Brienne, il écrit: «_Sconfitte, vergogne d'imprese,
perdimenti di sustanza, di moneta, e fallimenti di mercatanzia,
e danni di credenza, e ultimamente di libertà recati a tirannica
signoria e servaggio._» Lib. VII, p. 875.
[525] VII, 19. La foule crie aux prieurs plébéiens: «_Gittate
dalle finestre i Priori vostri compagni de' grandi, o noi
v'arderemo in palagio con loro insieme_», XII, 18.
Il mourut de la peste de 1348 et laissa à son frère Matteo le soin
de continuer son histoire. Celui-ci est encore un financier, et il
nous explique l'organisation de la dette publique, le _Monte_, qui
fut consolidée en 1345, après la guerre de Lucques[526]. Matteo est
un _conservateur_ plus résolu peut-être encore que Giovanni. Ses
inquiétudes guelfes tournent volontiers au pathétique. Il redoute
l'ascendant du peuple d'en bas, regarde avec regret vers le passé
qui, pour lui, est l'ère de la vertu et du patriotisme, et juge
sévèrement, en larmoyant un peu, les vices de ses contemporains que
la peste de 1348 n'a point ramenés «à l'humilité et à la charité
catholiques»; au contraire, ils sont si heureux d'avoir survécu
qu'ils se plongent dans la débauche, le jeu, la paresse, tous
les péchés capitaux. C'est pourquoi Matteo intitule un chapitre:
«Comment les hommes furent alors plus mauvais qu'auparavant[527].»
La corruption électorale, les cadeaux et les banquets offerts par
ceux qui briguent le suffrage populaire, lui semblent le comble du
scandale; désormais, dit-il, les magistratures, d'où sont exclus
les honnêtes gens, n'appartiennent qu'aux plus indignes[528]. Son
fils Filippo eut plus de sang-froid. Il reprit le récit de son père
et de son oncle jusqu'en 1364. Ce chroniqueur qui, dans ses _Vies
des hommes illustres de Florence_, paraît imiter Plutarque par le
détail consciencieux et la bienveillance de son observation, tire
volontiers, des faits qu'il rapporte, des leçons de bonne politique
et des maximes générales. C'est déjà, dans son enfance, l'art de
Machiavel[529].
[526] III, 106. Tous les mois, les créanciers touchaient un
denier d'intérêt par livre. Il leur était permis de vendre le
titre.
[527] I, 4.
[528] VIII, 24.
[529] XI, 73.
En Donato Velluti, cet art fait encore de nouveaux progrès. La
diplomatie, qui sera un jour la gloire de Florence, entre avec lui
dans l'histoire florentine[530]. Velluti, dont la _Chronique_ s'étend
de 1300 à 1370, sort d'une famille ancienne, enrichie au XIIIe
siècle, et lui-même il a tenu des emplois considérables; cependant,
il représente le _popolo minuto_, la démocratie inférieure que
les trois Villani voyaient avec tant de déplaisir, à chaque crise
politique, maîtriser davantage et troubler Florence. Il est de ces
hommes qui, devant choisir entre la liberté et l'égalité, sacrifient
la liberté et courbent assez facilement la tête sous un joug, pourvu
que ce joug pèse sur toutes les têtes. Il s'est résigné à servir
le duc d'Athènes qui l'a fait prieur, puis avocat des pauvres. Il
n'aime pas le tyran, l'aventurier français, mais il déteste encore
plus l'aristocratie et consentirait à la rupture des ponts et à
la constitution d'une Florence plébéienne d'Oltrarno isolée de la
vieille ville[531]. Homme habile, d'ailleurs, il cherche d'où vient
le vent; la goutte, dont il se plaint sans cesse, lui sert à garder
la chambre aux heures difficiles; il prévoit la chute prochaine de
son duc, et se détache de lui très-doucement[532], ne lui demande
plus rien et ne va plus au palais que pour la messe, aux grandes
fêtes seulement; il fait sa révérence, glisse et disparaît. Les
petites intrigues, les entreprises contre les cités de Toscane, les
guerres de clocher à clocher, les traités, les négociations secrètes
avec l'envoyé de Charles IV[533], toutes ces affaires de second
ordre, auxquelles il a été mêlé, font la joie de Velluti; il les
raconte avec minutie. Mais ces petits événements n'étaient-ils pas la
trame même de l'histoire florentine? Florence, au temps de Machiavel,
retrouvera des intérêts semblables auxquels le secrétaire d'État
appliquera tout son esprit[534]. Déjà les chroniqueurs du XIVe siècle
ont marqué les principales lignes du plan que les compositions
d'histoire reproduiront, au XVIe, avec plus d'unité et de grandeur;
l'analyse des intérêts économiques, du caractère et des passions des
classes, les vicissitudes de la liberté véritable, le sens moral
et le sens diplomatique, la recherche des causes secrètes sous les
effets visibles.
[530] _Cron._ di VELLUTI, Firenze, 1731.
[531] _Cron._, p. 75.
[532] P. 73. _Ond'io veggendo ciò, e che venia in disgrazia a'
cittadini, dolcemente mi cominciai a scortare da lui in parte._
[533] P. 94.
[534] Par ex. la guerre contre Pise.