IX

Elles lui donnèrent aussi le bonheur. La gloire, d'abord, qu'il feint

quelquefois de dédaigner, mais qu'il a souhaitée toute sa vie et

qu'il espérait fermement après sa mort[482]. N'a-t-il pas écrit, pour

les temps à venir, sa propre histoire, son portrait et l'apologie

de son esprit: _Franciscus Petrarca Posteritati salutem_[483]. «A

quoi bon ce feuillage, dit-il à la veille de son couronnement, me

rendra-t-il plus savant et meilleur? Faut-il répéter, avec le sage

biblique: _Vanité des vanités_[484]?» Mais cette fête du Capitole a

été l'orgueil de sa jeunesse, la joie de ses derniers jours. On l'a

sacré poëte pour l'éternité. La poésie, l'enthousiasme lyrique, ont

été la source de ses plus vifs plaisirs. Il a aimé l'Italie en poëte,

épris surtout du passé, et s'il a partagé les rêves de Rienzi, c'est

qu'il voyait dans le tribun comme une image des gloires romaines. Il

a pleuré sur l'Italie déchirée par ses propres fils et outragée par

les barbares, avec la tendresse d'un amant:

_Italia mia, benche'l parlar sia indarno

Alle piaghe mortali

Che nel bel corpo tuo si spesse veggio[485]._

Il a aimé Rome pour sa grandeur, son abandon, sa tristesse; il

allait de temple en temple et de souvenir en souvenir, jouissant de

l'antiquité, réveillant les morts et, du haut des ruines, contemplant

le désert où dort la majesté de l'histoire[486]; et, comme Gœthe,

il s'écrie: «Je suis si bien à Rome!» Il a goûté la nature comme

Cicéron et Horace, pour la liberté de la solitude, la noblesse des

spectacles. Comme les anciens, il s'enfuit dans les bois, sur les

montagnes, afin de se retrouver lui-même, d'écouter l'écho de sa

pensée, de lire et de converser avec ses auteurs favoris. Son paysage

est moins grandiose que celui de Dante, il est plus détaillé, mieux

disposé pour l'agrément du regard, comme ceux des peintres italiens.

Il crée déjà le paysage classique, tel que Poussin le comprendra,

_colles asperitate gratissima, et mira fertilitate conspicuos_, des

fonds sévères, adoucis par la lumière, et, plus près, la parure des

feuillages et des eaux courantes[487]. Fazio degli Uberti, dans

son _Dittamondo_ (1360), et Æneas Sylvius reprendront avec plus

d'abondance encore cet art de la description dont les poëtes romains

avaient donné à Pétrarque le premier modèle[488].

[482] _A morte hominis vivere incipit humanus favor et vitæ finis

principium est gloriæ._ _Famil._, I, 1.

[483] _Epist. ad Poster._

[484] _Famil._, IV, 6.

[485] _Canz._, XIX.

[486] _Famil._, II, 14, XV, 9. _De Remed. utriusq. fortun._, I,

118.

[487] _Itinerarium Syriacum_, p. 557. V. la description du mont

Ventoux, _Famil._, IV, I, et du golfe de Spezia, _Africa_, VI.

[488] _Dittam._, III, 9, 21, IV, 4.--PII II _Comment._ passim et

lib. V, p. 251, _Tibur pendant l'été_, le premier paysage moderne

de campagne romaine.

Pétrarque, qui consola tant de personnes, fut, à son tour, consolé

par les muses de bien des peines, car cette vie si fortunée a connu

plus d'un jour sombre. Son fils Jean lui fit longtemps regretter

de n'avoir pas été plus rigoureusement fidèle au culte de Laure:

paresseux, libertin, indocile, il mourut heureusement de la peste en

1361, à l'âge de vingt-quatre ans. Les affaires d'Italie affligeaient

Pétrarque; aucun de ses vœux politiques ne s'était accompli; sous

Innocent VI, il écrivait: «Des choses de cette Italie, je suis

rassasié jusqu'au gosier[489].» Il lui restait, avec ses livres,

l'amitié, sentiment exquis dont les lettrés délicats connaissent

seuls toute la douceur, car elle est, en même temps que la communion

des âmes, le commerce des esprits. Il en a parlé souvent, il l'a

décrite d'après Cicéron; l'image des absents peuplait sa solitude;

si ses amis se brouillaient entre eux, il les réconciliait[490]. Sa

liaison avec Boccace, commencée en 1350, est d'un caractère touchant.

Ces deux hommes de génie si différent s'unissaient dans l'amour

commun de l'Italie, de l'antiquité et des beaux livres; ils se

prêtaient des manuscrits et chacun pensait à la bibliothèque de son

ami. Pétrarque grondait Boccace, payait ses dettes, l'invitait à se

réformer, le priait ensuite de ne point être trop austère et trop dur

pour lui-même. Ils se virent peu, mais s'écrivirent assidûment durant

un quart de siècle. Boccace était pauvre et sa fortune préoccupait

vivement Pétrarque, qui légua, dans son testament, cinquante florins

d'or à son ami, regrettant de laisser si peu à un si grand homme.

[489] _Senil._, I, 2.

[490] V. MÉZIÈRES, _Pétrarque_, ch. IV.

Pétrarque vieillissait, survivant à beaucoup d'illusions, à sa

maîtresse et à la liberté:

_O caduche speranze, o pensier folli,

Vedove l'herbe, e torbide son l'acque

E voto e freddo'l nido, in ch'ella giacque,

Nel qual io vivo e morto giacer volli[491]._

Malade, souvent retenu dans son lit, et sentant bien que sa fin est

prochaine, il garde une ardeur d'esprit étonnante. «Je vais plus

vite, je suis comme un voyageur fatigué. Jour et nuit, tour à tour,

je lis et j'écris, passant d'un travail à l'autre, me reposant de

l'un par l'autre.» «Il sera temps de dormir quand nous serons sous

terre[492].» Au déclin du XIVe siècle, quand la confusion et la

violence rentrent dans l'histoire, il a vu le premier une lueur

d'aurore; au delà de Rome, de Virgile, de Cicéron, il retrouve et

salue les modèles des Latins et la maîtresse de Rome, la Grèce.

Il veut apprendre le grec; il l'étudie avec Barlaam d'abord, puis

à Venise, sous la direction de Léonce Pilate, docte et répugnant

personnage qu'il supporte et qu'il aime pour l'amour du grec. Il

fait rechercher les manuscrits, il excite les jeunes gens, tous

ses amis, Marsigli, Coluccio Salutati, Jean de Ravenne, Boccace,

à propager l'étude de l'antiquité. Il demande à Nicolas Sygéros

Hésiode et Euripide; il espère recueillir du naufrage de Pilate au

moins un Euripide ou un Sophocle[493]. Il dort et mange à peine,

travaille seize heures par jour, écrit encore la nuit à tâtons sur

son lit. Mais il ne parvient pas à lire Homère! «Ton Homère, écrit-il

à Sygéros, gît muet à côté de moi; je suis sourd près de lui; mais

cependant je jouis de sa vue et souvent je l'embrasse[494].» Il légua

ses manuscrits précieux à la république de Venise; puis il attendit,

au soleil de son jardin d'Arqua, que la mort, dont il avait parlé en

si beau style, vînt le visiter: elle ne tarda guère et respecta la

grâce sereine de sa vieillesse; un matin d'été, on trouva le poëte

endormi, le front couché sur un livre (1374).

[491] _Sonn._, 180.

[492] _Famil._, XV, 3, XIX, 16.

[493] _Senil._, VI, 1.

[494] _Famil._, XVIII, 2.

X

Boccace survécut une année seulement à son ami. Il occupe, dans

les origines de la Renaissance, une place moins haute que celle de

Pétrarque. S'il sut un peu mieux le grec, il fut moins pénétré que

lui par le génie latin. Son influence fut moins profonde aussi;

comme celle de Pétrarque, elle ne fut pas toujours heureuse. Les

imitateurs de l'un poussèrent à l'extrême le raffinement spirituel

du _Canzoniere_ et se perdirent dans les _concetti_; les disciples

de l'autre abusèrent, en prose, de la période oratoire qui, dans le

_Décaméron_, est déjà trop ample et monotone. L'esprit de Boccace

n'avait point l'élévation de celui de Pétrarque. Il se répandit en

des sens très-divers et se dépensa tantôt en romans, ses premières

œuvres, imités des écrivains français, le _Filocopo_, la _Teseide_,

le _Filostrato_, tantôt en poëmes allégoriques imités de Dante ou des

_Trionfi_ de Pétrarque, l'_Amorosa Visione_, le _Ninfale Fiesolano_.

Emporté par sa passion pour Homère, il se hasarda sur le terrain

de l'érudition pure; il écrivit, en mêlant au _De natura Deorum_

les vues d'Évhémère, un traité sur la _Généalogie des dieux_, qui

fut longtemps en Europe le livre le plus autorisé de mythologie.

Il imita encore Pétrarque dans ses dissertations _De claris

mulieribus_[495] et _De Casibus illustrium Virorum_; il écrivit des

sonnets amoureux, fort élégants, que ceux de son ami ne doivent pas

faire oublier. Enfin, il composa une _Histoire de Dante_ et entreprit

un _Commentaire_ sur la _Divine Comédie_. Le 23 octobre 1373, il

commença des lectures publiques sur ce poëme dont l'auteur avait été

chassé et maudit par Florence. Songez que le professeur parlait en

présence des fils et des petits-fils de ceux que Dante avait brûlés,

marqués d'infamie ou béatifiés. Il employa deux années à expliquer

les seize premiers chants de l'_Enfer_. Son élève Benvenuto d'Imola

reprit à Bologne le cours interrompu par la mort du maître et

continua le _Commentaire_ «de la bouche d'or de Certaldo». Signalons

enfin le zèle de Boccace pour la cause des études helléniques:

il fit créer, par le sénat de Florence, une chaire de grec pour

Léonce Pilate (1360), logea dans sa maison le professeur, et,

quoique pauvre, le fournit à grands frais d'un Homère et d'un nombre

considérable de manuscrits.

[495] Comp. PÉTRARQUE, _Famil._, XXI, 8.

Littérateur, _dilettante_, curieux de critique et portant dans la

critique autant d'imagination que d'inexpérience, esprit fort éveillé

et libéral que le moyen âge occupe et que l'antiquité séduit, homme

aimable et ami du plaisir, _jucundus et hilaris aspectu, sermone

faceto et qui concionibus delectaretur_, selon Philippe Villani[496],

tel apparaît d'abord Boccace. On ne saurait se le figurer dans la

solitude de Vaucluse ou d'Arqua: c'est un homme de conversation que

le mouvement, la gaieté et la licence d'une société polie mettent en

belle humeur. La cour riante du roi Robert de Naples, où il passa les

plus beaux jours de sa jeunesse (1326), était le cadre le plus propre

à son génie. On y lisait des vers et les dames n'y étaient point trop

farouches:

_Che spesso avvien che tal Lucrezia vienvi,

Che torna Cleopatra al suo ostello[497]._

[496] _Vite degli nom. illustri fiorent._

[497] _Sonn._, 69.

Il y eut une aventure amoureuse, peut-être avec une fille naturelle

de Robert: sur ce point, les demi-confidences qu'il nous fait en

divers ouvrages sont assez confuses; au moins, sommes-nous assurés

qu'il n'aima point une Lucrèce. Laure de Noves ne l'eût pas enchaîné

longtemps. Boccace n'entendait rien au platonisme. L'aspect tragique

de la vie réelle a pu quelquefois l'émouvoir un instant: il l'a

bien montré dans ses _Nouvelles_ les plus touchantes; mais la

faculté romanesque était alors excitée plus vivement que le cœur,

et l'homme d'esprit qui a placé le prologue du _Décaméron_ dans les

horreurs de la peste noire n'était certes point un philosophe porté

à l'attendrissement. Ce Florentin, né à Paris, voyageur par goût,

et qui vivait dans un temps où les lettres menaient à la politique,

fut chargé de plusieurs ambassades en Italie, à Avignon, enfin,

près de la première puissance morale du siècle, son ami Pétrarque.

Quelques traits ironiques épars dans les _Églogues_[498], à l'adresse

de Charles IV, sont les seules traces qui restent de la diplomatie

de Boccace. Évidemment, il n'a pas mis, comme Dante et Pétrarque,

tout son cœur dans le souci de l'intérêt national. J'oubliais

qu'il fut prêtre, et lui-même il l'oublia souvent. De quelque côté

qu'on l'observe, le caractère, l'originalité morale, l'homme, en

un mot, se dérobe ou semble petit si on le compare à son siècle.

Reste l'écrivain, le conteur et l'artiste, une des lumières de la

Renaissance[499].

[498] VII et IX.

[499] V. BALDELLI, _Vita di Giov. Boccacci_. Firenze,

1806.--LANDAU, _Giov. Boccaccio, sein Leben und seine Werke_.

Stuttgard, 1877.

Nos vieux conteurs, dont il reproduit les histoires, lui ont fourni

la matière d'une satire amusante de la société, des masques plutôt

que des personnages, des appétits plutôt que des caractères et des

passions, des farces populaires plutôt qu'une comédie lettrée.

Les anciens conteurs italiens, et Sacchetti, son contemporain,

n'ont guère amélioré cette littérature; Sacchetti, brave bourgeois

florentin, ne connaît que les bons tours dont on se gausse dans

le petit monde de Florence. Il les rapporte platement et vite, et

souvent ses _Contes_ sont assez ennuyeux. Boccace est un inventeur.

Il écrit pour les délicats, et ses récits ont l'ampleur qui convient

à la conversation soutenue. Les dames l'écoutent, ou même il les

fait parler; il jette donc comme un voile léger de périphrases et

de métaphores sur ses tableaux les plus libres; mais le voile y

est, et tout est là; l'art du conteur n'est point chaste, mais

sa langue a tant d'esprit! Enfin, le vieux thème du fabliau, la

sottise humaine dupée, bafouée, les libertins pris au piége de leur

convoitise, le triomphe des habiles, de Renart, bientôt de Panurge,

entre les mains de Boccace, devient une comédie italienne où se

glissent çà et là quelques Français très-dignes de paraître dans le

drame. Boccace connaît à fond Florence et Naples: ses histoires les

plus piquantes, ses comédies de caractère sont donc napolitaines

ou toscanes. Le Florentin Bruno ou Buffalmaco, fin comme l'ambre,

sceptique, l'esprit très-délié, se joue gaiement des choses les plus

augustes: ceux-ci, trois jeunes compères, trouvent le moyen d'enlever

à un juge sa culotte, en pleine audience, dans le sanctuaire même de

la justice. Ils n'ont point trop peur de l'Enfer qu'ils voient en

peinture dans leurs églises; j'ai déjà parlé de la confession _in

extremis_ de Ciappeletto. Ils percent à jour le charlatanisme de

leurs moines prêcheurs. Deux bons plaisants ont remplacé, dans la

boîte aux reliques de frère Oignon, la plume de l'ange Gabriel par

une poignée de charbons. Le moine, devant les fidèles de Certaldo,

ouvre dévotement, entre deux cierges, la sainte boîte: à la vue des

charbons, soupçonnant quelque tour de son valet, il se recueille,

puis parle des reliques étonnantes que lui a montrées le patriarche

de Jérusalem, telles qu'un doigt du Saint-Esprit et la sueur de saint

Michel; ils ont échangé leurs doubles, et, la fête de saint Laurent

tombant ce jour même, frère Oignon présente, à ses ouailles, les

charbons du saint gril. Le Napolitain de Boccace, moins civilisé,

d'une fourberie plus dangereuse, fier-à-bras, et d'une main fort

habile, l'ancêtre de Scapin, est pareillement pris sur le vif. Le

conte d'Andreuccio est un tableau complet de mœurs parthénopéennes.

Celui-ci, un Pérugin, se voit dépouillé de ses écus par une

courtisane qui prétend être sa propre sœur; il s'enfuit de nuit, à

la suite d'un accident d'une trivialité toute rabelaisienne, échappe

à un coupe-jarret à barbe noire, amant de la dame, tombe entre les

mains de voleurs qui le plongent dans un puits pour le laver, puis

l'emmènent à la cathédrale, afin d'alléger de ses bijoux l'archevêque

enterré la veille dans son église; ses associés, l'opération faite,

laissent retomber la pierre du sépulcre sur Andreuccio qui doit

attendre d'autres voleurs que conduit un prêtre: il tire celui-ci

par une jambe, effraye la brigade et s'esquive enfin, muni du rubis

épiscopal. Son aubergiste lui conseilla de quitter Naples au plus

tôt, ce qu'il fit sagement; mais il garda le rubis[500].

[500] VIII, 5; VI, 10; II, 5.

La comédie de mœurs aurait pu sortir directement de ces contes si

gais: l'Italie n'aura pas cependant de théâtre comique avant le XVIe

siècle, et encore ce théâtre sera-t-il moins gai que le _Décaméron_.

De même, ce recueil présentait des sujets pour le drame pathétique

dans les _Contes_ tels que _Grizélidis_ et le _Faucon_. Le drame

ne vint point et même cette source d'émotion désintéressée, que

Boccace avait ouverte, sembla longtemps se dérober; elle reparut dans

l'Arioste, par exemple dans l'épisode de Cloridan et Médor cherchant

de nuit, sur le champ de bataille, parmi les morts, leur roi

Dardinel. La Renaissance, qui goûtait Virgile, n'a point retenu du

poëte le don des larmes, de la pitié généreuse. C'est une raison de

signaler en Boccace comme une trace virgilienne qui lui fait honneur.

On aime à retrouver, dans le _Décaméron_, la délicatesse morale de

ses sonnets[501].

[501] Ex. _Sonn._, 33, 65.

Mais l'Italie dut se reconnaître bien mieux dans la _Fiammetta_. Ce

petit roman a exprimé, en une langue mélodieuse, les passions de

l'amour, telles que la Renaissance les entendait. Une sensualité

effrénée s'y fait sentir, mais la blessure du cœur y est aussi

enfiévrée que le délire des sens. C'est une histoire très-simple que

cette «Élégie de Madame Fiammetta, dédiée par elle aux amoureuses».

Elle était mariée et fut longtemps «contente de son mari, tant qu'un

amour furieux, avec un feu jusqu'alors inconnu, n'entra pas dans son

jeune esprit». Un jour, dans une église, elle aperçoit un beau jeune

homme; une passion foudroyante s'empare d'elle, elle ne pense plus

qu'à l'inconnu, le cherche partout dans Naples, se consume d'ardeur

et d'angoisse; elle le possède enfin. Une nuit, Panfilo lui confesse

que son père le rappelle auprès de lui impérieusement. L'absence

ne sera point longue; mais déjà la jalousie a piqué Fiammetta: si,

loin d'elle, il en aimait une autre! «Alors, mêlant ses larmes aux

miennes, et pendu à mon cou, tant son cœur était lourd de douleur»,

Panfilo se lia par les plus doux serments. «Je l'accompagnai jusqu'à

la porte de mon palais, et, voulant lui dire adieu, la parole fut

ravie à mes lèvres et le ciel à mes yeux...» Elle l'attendit avec une

impatiente espérance, pleurant, baisant ses gages d'amour, relisant

ses lettres, ardente de le reprendre[502], mais Panfilo ne revint

plus. Le fourbe, lui dit-on un beau jour, s'était marié. Fiammetta

éclate en rage, en sanglots, en imprécations; puis, brisée, elle

embrasse un fantôme d'espoir, se dit que ce mariage a peut-être été

forcé, qu'elle le reverra bientôt; elle lui demande pardon de ses

colères, tout en songeant amèrement aux joies de la nouvelle épouse;

elle a perdu le sommeil, la fièvre la brûle, elle néglige sa parure;

on l'emmène, toute languissante, sur les bords du golfe de Baïa,

mais aucune fête ne distrait sa souffrance, sa beauté s'évanouit

peu à peu, elle s'éteint et souhaite de mourir. Elle était réservée

à un tourment encore plus cruel: Panfilo ne s'était point marié,

mais avait seulement changé de maîtresse. Fiammetta, désespérée, se

laisse arracher par son mari le secret de sa passion; elle rejette

les consolations de sa nourrice qui l'invite à prendre un autre

amant; elle a des accès de fureur folle. Elle écrit cependant encore

sa lamentable histoire pour les «_pietose donne_». «O mon tout petit

livre, qui semble sortir du tombeau de ta maîtresse!» Il eût gagné

à être plus petit encore, car Boccace l'a gonflé d'une mythologie

qui lui paraissait neuve et que nous jugeons bien vieillie. Otez de

la _Fiammetta_ Apollon, tout l'Olympe, les Parques, Phèdre, Médée

et Massinissa, il restera une peinture singulière des passions de

l'amour, la plus saisissante peut-être de la Renaissance tout entière.

[502] _Nel mio letto dimorando sola..., giacendo in quella parte

ove il mio Panfilo era giaciuto, quasi sentendo di lui alcun

odore, mi pareva esser contenta_, cap. III.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 59 / 70 题