VIII

A ce prix, l'on n'est point un saint, mais un homme d'esprit, d'âme

sereine, et qui n'est point obligé d'être toujours d'accord avec

lui-même. Pétrarque loue son ami Sacramoro de s'être fait cistercien,

mais il détourne son ami Marcus d'entrer au couvent[473]. C'est qu'en

réalité il n'a point sur la vie monastique d'idée absolue. Selon lui,

c'est l'opportunité qui fait le moine. Un peu de scepticisme, un

peu d'indifférence, et beaucoup de sagesse, tel est le fond de son

caractère, et combien d'Italiens lui ressembleront! Mais l'habitude

de chercher le côté utile ou vrai des choses contingentes, et de

soumettre toutes les vues de l'intelligence à l'analyse, est une

force pour l'âme. Il est bon de n'être point dupe, il est agréable

de découvrir les misères et les ridicules de son prochain. Pétrarque

a été un critique, presque un satirique. Il s'est moqué sans trop

d'amertume des préjugés de son temps, de l'astrologie par exemple; il

s'est moqué, non sans gaieté, des mœurs trop libres des cardinaux

d'Avignon; il s'est moqué de ses amis péripatéticiens et averroïstes

qui, chagrins de le voir si sincère chrétien et si rebelle à

leurs doctrines, tinrent conseil à Venise sur ce cas singulier et

conclurent qu'il était «un bon homme passablement illettré»[474]. On

regrette qu'il ait été si dur pour les papes français; il les accuse

d'avarice et nous savons qu'il a tort[475]. Mais ses victimes les

plus pitoyables sont les médecins. «Tu m'écris, dit-il à Boccace,

que, malade, tu n'as appelé aucun médecin; je ne suis point surpris

que tu aies guéri si vite[476].» Il donne à Clément VI malade la

même recette et lui rappelle l'épitaphe d'Hadrien: _Turba medicorum

perii_[477]. Il ne croit pas à la médecine, mais il envoie au grand

médecin Giovanni da Padova une consultation oratoire pour défendre

contre la faculté son propre régime: de l'eau claire, des fruits et

de la diète[478]. Babylone, Corinthe et Tarente n'ont-elles pas péri?

L'homme est mortel, à quoi bon tenter de prolonger ses jours? Il

boira donc de l'eau jusqu'à la fin.

[473] _Senil._, X, 1. _Famil._, III, 12.

[474] _Scilicet me sine litteris virum bonum. De sui ips. et

mult. Ignor._

[475] _Famil._, VI, 1.

[476] _Senil._, V, 3.

[477] _Lectum tuum obsessum medicis scio. Hinc prima mihi timendi

causa est._ _Famil._, V, 19. Comp. _Apol. contra Galli calumn._

et _Invectiv. in med._, libri IV.

[478] Il ne dit plus rien des canards et des lièvres. _Senil._,

XII, 1.

Un écrivain de génie, que ses goûts portent vers la politique et

la morale et qui sait unir ensemble la raison, la générosité et

l'ironie, est une puissance dont l'action s'étend sur tout un siècle.

Pétrarque fut le Voltaire de son temps. Il n'était pas, comme Dante,

la voix d'un grand parti, il n'avait pas comme lui le prestige

de la persécution; mais les âmes héroïques, quand leur cause est

vaincue, n'ont guère de crédit près de ceux qui mènent le jeu du

monde. Pétrarque ne s'engagea point dans la mêlée humaine; mais, de

son poste tranquille d'observation, il encourageait ou gourmandait

les combattants. Il fut l'hôte de Robert de Naples et des tyrans

de Lombardie, le conseiller de Rienzi, le familier des papes; mais

il n'appartint à personne, et l'un de ses plus vifs soucis fut

toujours de se dérober aux patronages qui pouvaient inquiéter son

indépendance[479]. Il respirait mieux sous les arbres de Vaucluse que

dans les palais d'Avignon; plus il vieillit, plus il s'éloigna de la

cité pontificale; il lui préférait Venise, la chartreuse de Milan, la

solitude d'Arqua. Il avait refusé les dignités offertes par Clément

VI et Innocent VI; aux sollicitations d'Urbain V, il répondit comme

Horace à Mécène et ajourna sa visite aux calendes grecques[480].

C'est pourquoi, libre de tout engagement, il parlait librement

à tous. On l'écoutait, on lui pardonnait ses paroles sévères ou

railleuses[481]; les papes oubliaient les _canzones_ à Rienzi;

Charles IV ne se souvenait plus de son mépris, l'accueillait à Prague

comme un prince et lui remettait le diplôme de comte palatin (1356).

L'Église le combla de bienfaits; il fut chanoine de Lombez, de Parme,

de Carpentras, de Padoue, prieur de Saint-Nicolas, près de Pise, et

faillit être chanoine de Florence et de Fiesole; il fut conseiller

de l'archevêque de Milan, Visconti, et son ambassadeur. Florence

l'invita par lettres solennelles à visiter son université naissante;

Paris lui offrit en même temps que Rome le laurier poétique; Clément

VI lui confia une mission près de Jeanne de Naples. L'imitation de

Cicéron lui réussit à merveille; les lettres lui donnèrent, avec la

fortune temporelle, la maîtrise intellectuelle de son siècle.

[479] _Maximi regum ætatis meæ amarunt et coluerunt me...; multos

tamen eorum, quos valde amabam, effugi: tantus fuit mihi insitus

amor libertatis._ _Epist. ad Poster._

[480] _Senil._, XI, 16.

[481] _Non odiato da veruno, da tutti amato._ _Senil._, trad.

FRACASSETI, III, 7.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 58 / 70 题