VII

Ils sont, en effet, la conscience vivante de leur siècle. Ils portent

dans leur esprit l'expérience morale du genre humain. A l'heure

opportune, ils savent proférer la pensée juste de leur temps. Comme

ils ne se sont point retranchés dans les sphères supérieures de la

poésie, de la métaphysique, de l'art, ils vivent au sein des idées

et des passions contemporaines. C'est vers eux qu'on se tourne

quelquefois dans les moments difficiles; parfois aussi, quand ils

parlent, on ne les écoute plus. Ils se sont habitués à toucher à tout

parce qu'ils comprennent toutes choses. Leur jugement n'est jamais

absolument faux, et leur opinion est toujours vraisemblable. Car

ils raisonnent d'après des notions acquises depuis longtemps, idées

générales et lieux communs auxquels les hommes reviennent sans cesse.

Ils forment ainsi la chaîne d'une littérature, et c'est encore par

eux que les littératures diverses se rejoignent et que la continuité

intellectuelle s'établit entre les peuples et les races. Cet état

d'esprit est tout classique, et c'est la culture classique qui le

produit. Pétrarque, sur ce point, reprit l'œuvre littéraire que les

héritiers latins des idées grecques, Cicéron et Sénèque, avaient

accomplie; il la transmit aux lettrés florentins du XVe siècle et à

Machiavel. Les premiers écrivains de la Renaissance ultramontaine,

dans les Pays-Bas et en France, Érasme, Rabelais, Henri Estienne,

n'ont fait que renouveler la fonction classique de la raison latine

et italienne.

Pétrarque ne savait pas le grec, connaissait mal les auteurs grecs,

entrevoyait vaguement Platon à travers saint Augustin, Homère à

travers Virgile; mais il possédait bien presque toute la littérature

romaine, surtout Virgile, Cicéron et Sénèque. Ces écrivains l'avaient

ravi dès sa jeunesse. Son père l'envoya en vain aux écoles juridiques

de Bologne et de Montpellier; Pétrarque préférait, à tout le Digeste,

la moindre période cicéronienne. Le père jeta, sous ses yeux, Cicéron

au feu; Cicéron lui en devint plus cher, comme un dieu outragé:

_Questi son gli occhi de la lingua nostra_[452].

[452] _Trionfo della Fama_, III.

A Vaucluse, loin du monde, il converse avec l'orateur romain et

le cortége des grands ou beaux esprits que celui-ci entraîne à sa

suite[453], Atticus, les deux Caton, Hortensius, Épicure. Il regrette

que Cicéron n'ait pas connu le Christ et n'ait point été le premier

Père de l'Église latine[454]. Il ne chérit et n'admire pas moins

Virgile que Cicéron,

_Eloquii splendor, Latiæ spes altera linguæ_[455].

Déjà, cependant, il n'a plus pour lui la superstition de Dante. Il ne

croit plus à l'enchanteur du moyen âge et lui reproche avec franchise

les larmes trop faciles d'Énée et les faiblesses de Didon[456],

de même qu'il relève en Cicéron l'inconstance et l'imprudence de

l'homme politique, la confusion qu'il fit souvent de ses intérêts

privés avec l'intérêt public, enfin un goût juvénile de la dispute

qui ne convenait plus à ses dernières années[457]. En un mot,

Pétrarque a le sens critique et il en use. Il en abuse même et ne

craint pas d'élever Cicéron fort au-dessus de Démosthène qu'il n'a

pas lu[458]. Mais, dans le cercle des Latins, il se sent à l'aise

et comme au milieu de ses pairs; il les qualifie de _nostri_; il

semble, à l'entendre, qu'il soit de leur temps et prenne part à leur

conversation philosophique[459]. Dans son poëme de l'_Africa_, il

reproduit, avec un sentiment assez juste du caractère romain, les

événements héroïques de la République. Il écrit à ses amis Lélius

et Socrate, qui sont ses contemporains; mais il écrit aussi à

Cicéron, à Sénèque, à Varron, à Quintilien, à Tite-Live, à Pollion,

à Horace[460]. Telle idée délicate qu'il ne peut exprimer, Cicéron,

dit-il, la rendrait-il avec plus d'art que Pétrarque[461]? Aussi,

emprunte-t-il sans effort aux Latins à la fois leur langue et leurs

pensées. Toutefois, ne croyez pas qu'il les copie servilement. Il

est de l'avis d'Horace et de Sénèque: l'écrivain qui butine sur les

anciens doit imiter l'abeille: c'est au miel qu'on reconnaît son

génie[462].

[453] _Innumeris claris et egregiis viris comitatus erat comes

meus. Sed, ut sileam Graios, ex nostris aderant Brutus, Atticus,

Herennius, ciceronianis muneribus insignes._ _Famil._, XII, 7.

[454] _Famil._, XXI, 10.

[455] _Famil._, XXIV, 11.

[456] _Senil._, I, 4; _Famil._, IV, 12; _Africa_, III, 424.

[457] _Famil._, XXIV, 2, 3. _Variar. Epist._, édit. FRACASSETI,

t. III, XXXIII.

[458] _Trionfo della Fama_, III.

[459] V. dans l'ouvr. de KŒRTING, _Petrarca's Leben und Werke_,

le ch. VIII: _Der Umfang des Wissens Petrarca's_.

[460] _Famil._, XXIV.

[461] _In illius oculis leges quod nec ego possim dictare, nec

Cicero._ _Famil._, XX, 13.

[462] _Standum denique Senecæ consilio, quod ante Senecam Flacci

erat, ut scribamus scilicet sicut apes mellificant, non servatis

floribus, sed in favos versis, ut ex multis et variis unum fiat,

idque aliud et melius._ _Famil._, XXIII, 19.

Dante avait écrit en latin; mais sa langue, aride quand il raisonne,

abstraite même quand il s'émeut, n'a point d'accent personnel;

tout au plus y retrouve-t-on parfois la tristesse emphatique ou la

véhémence des prophètes de la Vulgate. Pétrarque est vraiment,

malgré plus d'un solécisme, un écrivain de langue latine; si

l'ampleur de ses périodes rappelle en général l'abondance de Cicéron,

la forme subtile des propositions prises à part, où il condense d'une

façon ingénieuse quelque pensée spirituelle, indique la préoccupation

de modèles plus raffinés encore, tels que Sénèque ou Pline le Jeune.

Ajoutez que cette prose aux lignes cicéroniennes est poétique

non-seulement par l'éclat des images, mais par le rythme, par les

débris de vers qui y roulent et le ton lyrique du discours. L'abeille

de Vaucluse ne visite point seulement les orateurs, les historiens,

les moralistes de Rome: elle s'arrête sur Virgile, Ovide et Lucrèce,

et s'enivre de leurs senteurs[463].

[463] V. _Famil._, VIII, 8, et _Senil._, XI, 11, l'énumération

des métaphores que l'écrivain peut employer pour désigner les

misères de la vie humaine. Il en compte au moins quatre cents.

Si la plume de Pétrarque court librement dans la prose latine, c'est

que le moule de la vieille langue se prête aux habitudes classiques

de son esprit. Il possède un art d'imitation incomparable. Ses

lettres sur des sujets de morale reproduisent le plan et la méthode

des lettres à Lucilius: d'abord l'objet particulier qu'il veut

traiter, puis la dissertation philosophique qui s'y rapporte de plus

près. La narration oratoire, entrecoupée d'exclamations et de grands

gestes, lui vient avec une abondance extrême. Son récit du naufrage

où périt Léonce Pilate rappelle la mélopée des _Verrines_: Capanée,

Tullius Hostilius, Sophocle, Euripide accourent à son aide pour la

parure littéraire du morceau[464]. Il est heureux quand il développe

quelque maxime de la sagesse latine, sur le mépris de la mort, le

néant de la vie, la pauvreté, l'exil, l'inconstance de la fortune,

la fuite du temps, la vieillesse, la médiocrité dorée, la solitude,

l'amitié, le déclin des bonnes mœurs, la malice ou la sottise

humaine; si l'un de ses amis perd son fils ou sa femme, Pétrarque

écrit une _Consolation_ et cite tous les personnages de l'antiquité

qu'une pareille infortune a frappés[465].

[464] _Senil._, VI, 1.

[465] _Famil._ et _Senil._, passim. _De remed. utriusq. fortun._

Mais ce grand artiste de beau langage n'est point un rhéteur. Il ne

joue pas un rôle, il écrit comme il pense. Cette philosophie moyenne,

qui n'est ni stoïque, ni épicurienne, répond à l'état de son âme.

Pétrarque avait beaucoup d'imagination, mais l'expérience qu'il eut

de la vie le préserva des excès de l'imagination. Le spectacle des

choses contemporaines et les voyages ont contribué autant que les

livres à l'éducation de son esprit. Il peut écrire sur l'exil et les

retours de la fortune, lui dont le père a été chassé de Florence

avec Dante, au temps de Charles de Valois. S'il développe cette

pensée que le monde est vide d'hommes et plein de méchanceté, que

la terre succombe sous le poids des calamités[466], rappelons-nous

qu'alors l'Italie, délaissée par les papes et les empereurs, ravagée

par la peste, les brigands et les Grandes Compagnies[467], est la

proie de quelques aventuriers audacieux, tels que Castracani et

Gaultier de Brienne et qu'elle se tourne anxieusement vers Charles

IV, la dernière espérance de Pétrarque. Charles IV vint, en piteux

équipage, «monté sur un roussin, comme un marchand de foire», objet

de risée, passa un seul jour dans Rome et se sauva honteusement

au delà des Alpes. Pétrarque a visité la France dès sa jeunesse

et Paris en 1360, quand le roi Jean était prisonnier des Anglais,

et la lettre qu'il adressa alors à l'archevêque de Gênes sur cet

argument «que les choses du monde vont de mal en pis», n'est certes

pas un exercice oratoire. «Non, je ne reconnais plus rien de ce que

j'admirais autrefois... Ce riche royaume est en cendres[468].» Il

vit au temps des premiers condottières et peut écrire une longue

lettre sur les qualités du bon capitaine[469]. Il a bien le droit

d'avoir une opinion propre sur le gouvernement des sociétés humaines,

lui qui a tant voyagé et séjourné en des cités si nombreuses,

Avignon, Montpellier, Bologne, Paris, Cologne, Naples, Rome, Gênes,

Parme, Florence, Prague, Padoue, Milan, Venise. Il a vu de près le

jeu de tous les régimes politiques, de toutes les constitutions

républicaines: l'Empire, le Saint-Siége, la monarchie de Robert de

Naples, le tribunat de Rienzi, les doges, les évêques souverains, les

rois féodaux; il écrira donc son _Prince_, pour François de Carrare,

tyran de Padoue. Il était vieux déjà, désenchanté de bien des choses

et peut-être de la liberté: il se résignait à la tyrannie patriarcale

et trouvait encore, sur ce point, pour rassurer sa conscience,

quelques textes de Cicéron[470].

[466] _Senil._, III, 1, _Famil._, XV, 7.

[467] V. PERRENS, _Hist. de Flor._, t. IV, ch. VI.

[468] _Senil._, X, 2.

[469] _Senil._, IV, 1.

[470] _Senil._, XIV, 1.

Les idées générales ne sont point les idées sublimes, et la

philosophie morale, telle que les anciens l'ont faite, fondée sur

le bon sens et l'expérience de la vie, n'a rien de commun avec le

mysticisme. L'esprit classique est aussi l'esprit laïque. Pétrarque

fut chanoine comme Marsile Ficin, mais du même diocèse, c'est-à-dire

plus lettré encore que dévot, nullement ascète, d'un christianisme

très-italien, indulgent et qui n'empiète jamais sur le domaine

intellectuel. L'exemple de son frère, puis la vieillesse et la

maladie l'ont ramené souvent aux préoccupations religieuses; mais,

dans ce retour d'une âme délicate à la parole et aux promesses de

Dieu, ne cherchez point une religion habituelle et profonde. Il se

croit en règle avec sa foi quand il a déclaré qu'elle est la plus

haute des philosophies et que le Christ est plus grand que Platon et

tous les anciens sages[471]. Son traité _De Contemptu mundi_ est plus

empreint d'égoïsme que de charité; il y cite Cicéron et Sénèque plus

volontiers que l'Écriture; s'il détache l'homme des choses, c'est

moins pour le jeter, comme fait l'_Imitation_, dans les bras de Dieu,

que pour le délivrer des ennuis et des labeurs du siècle. Le _De

Vita solitaria_ et le _De Otio Religiosorum_ n'auraient été signés ni

par sainte Catherine, ni par Dante[472]. La morale en est plus facile

à suivre que celle des Pères du désert: tournez le dos au monde,

si celui-ci vous tourmente; la solitude est bonne pour calmer les

souffrances de l'âme, et, loin des bruits terrestres, dans une grande

quiétude, la paix du sommeil est assurée.

[471] _Famil._, XVII, 1.

[472] V. le chap. _De singulari gaudio solitariorum in dimissione

temporalium_.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 57 / 70 题