Ils sont, en effet, la conscience vivante de leur siècle. Ils portent
dans leur esprit l'expérience morale du genre humain. A l'heure
opportune, ils savent proférer la pensée juste de leur temps. Comme
ils ne se sont point retranchés dans les sphères supérieures de la
poésie, de la métaphysique, de l'art, ils vivent au sein des idées
et des passions contemporaines. C'est vers eux qu'on se tourne
quelquefois dans les moments difficiles; parfois aussi, quand ils
parlent, on ne les écoute plus. Ils se sont habitués à toucher à tout
parce qu'ils comprennent toutes choses. Leur jugement n'est jamais
absolument faux, et leur opinion est toujours vraisemblable. Car
ils raisonnent d'après des notions acquises depuis longtemps, idées
générales et lieux communs auxquels les hommes reviennent sans cesse.
Ils forment ainsi la chaîne d'une littérature, et c'est encore par
eux que les littératures diverses se rejoignent et que la continuité
intellectuelle s'établit entre les peuples et les races. Cet état
d'esprit est tout classique, et c'est la culture classique qui le
produit. Pétrarque, sur ce point, reprit l'œuvre littéraire que les
héritiers latins des idées grecques, Cicéron et Sénèque, avaient
accomplie; il la transmit aux lettrés florentins du XVe siècle et à
Machiavel. Les premiers écrivains de la Renaissance ultramontaine,
dans les Pays-Bas et en France, Érasme, Rabelais, Henri Estienne,
n'ont fait que renouveler la fonction classique de la raison latine
et italienne.
Pétrarque ne savait pas le grec, connaissait mal les auteurs grecs,
entrevoyait vaguement Platon à travers saint Augustin, Homère à
travers Virgile; mais il possédait bien presque toute la littérature
romaine, surtout Virgile, Cicéron et Sénèque. Ces écrivains l'avaient
ravi dès sa jeunesse. Son père l'envoya en vain aux écoles juridiques
de Bologne et de Montpellier; Pétrarque préférait, à tout le Digeste,
la moindre période cicéronienne. Le père jeta, sous ses yeux, Cicéron
au feu; Cicéron lui en devint plus cher, comme un dieu outragé:
_Questi son gli occhi de la lingua nostra_[452].
[452] _Trionfo della Fama_, III.
A Vaucluse, loin du monde, il converse avec l'orateur romain et
le cortége des grands ou beaux esprits que celui-ci entraîne à sa
suite[453], Atticus, les deux Caton, Hortensius, Épicure. Il regrette
que Cicéron n'ait pas connu le Christ et n'ait point été le premier
Père de l'Église latine[454]. Il ne chérit et n'admire pas moins
Virgile que Cicéron,
_Eloquii splendor, Latiæ spes altera linguæ_[455].
Déjà, cependant, il n'a plus pour lui la superstition de Dante. Il ne
croit plus à l'enchanteur du moyen âge et lui reproche avec franchise
les larmes trop faciles d'Énée et les faiblesses de Didon[456],
de même qu'il relève en Cicéron l'inconstance et l'imprudence de
l'homme politique, la confusion qu'il fit souvent de ses intérêts
privés avec l'intérêt public, enfin un goût juvénile de la dispute
qui ne convenait plus à ses dernières années[457]. En un mot,
Pétrarque a le sens critique et il en use. Il en abuse même et ne
craint pas d'élever Cicéron fort au-dessus de Démosthène qu'il n'a
pas lu[458]. Mais, dans le cercle des Latins, il se sent à l'aise
et comme au milieu de ses pairs; il les qualifie de _nostri_; il
semble, à l'entendre, qu'il soit de leur temps et prenne part à leur
conversation philosophique[459]. Dans son poëme de l'_Africa_, il
reproduit, avec un sentiment assez juste du caractère romain, les
événements héroïques de la République. Il écrit à ses amis Lélius
et Socrate, qui sont ses contemporains; mais il écrit aussi à
Cicéron, à Sénèque, à Varron, à Quintilien, à Tite-Live, à Pollion,
à Horace[460]. Telle idée délicate qu'il ne peut exprimer, Cicéron,
dit-il, la rendrait-il avec plus d'art que Pétrarque[461]? Aussi,
emprunte-t-il sans effort aux Latins à la fois leur langue et leurs
pensées. Toutefois, ne croyez pas qu'il les copie servilement. Il
est de l'avis d'Horace et de Sénèque: l'écrivain qui butine sur les
anciens doit imiter l'abeille: c'est au miel qu'on reconnaît son
génie[462].
[453] _Innumeris claris et egregiis viris comitatus erat comes
meus. Sed, ut sileam Graios, ex nostris aderant Brutus, Atticus,
Herennius, ciceronianis muneribus insignes._ _Famil._, XII, 7.
[454] _Famil._, XXI, 10.
[455] _Famil._, XXIV, 11.
[456] _Senil._, I, 4; _Famil._, IV, 12; _Africa_, III, 424.
[457] _Famil._, XXIV, 2, 3. _Variar. Epist._, édit. FRACASSETI,
t. III, XXXIII.
[458] _Trionfo della Fama_, III.
[459] V. dans l'ouvr. de KŒRTING, _Petrarca's Leben und Werke_,
le ch. VIII: _Der Umfang des Wissens Petrarca's_.
[460] _Famil._, XXIV.
[461] _In illius oculis leges quod nec ego possim dictare, nec
Cicero._ _Famil._, XX, 13.
[462] _Standum denique Senecæ consilio, quod ante Senecam Flacci
erat, ut scribamus scilicet sicut apes mellificant, non servatis
floribus, sed in favos versis, ut ex multis et variis unum fiat,
idque aliud et melius._ _Famil._, XXIII, 19.
Dante avait écrit en latin; mais sa langue, aride quand il raisonne,
abstraite même quand il s'émeut, n'a point d'accent personnel;
tout au plus y retrouve-t-on parfois la tristesse emphatique ou la
véhémence des prophètes de la Vulgate. Pétrarque est vraiment,
malgré plus d'un solécisme, un écrivain de langue latine; si
l'ampleur de ses périodes rappelle en général l'abondance de Cicéron,
la forme subtile des propositions prises à part, où il condense d'une
façon ingénieuse quelque pensée spirituelle, indique la préoccupation
de modèles plus raffinés encore, tels que Sénèque ou Pline le Jeune.
Ajoutez que cette prose aux lignes cicéroniennes est poétique
non-seulement par l'éclat des images, mais par le rythme, par les
débris de vers qui y roulent et le ton lyrique du discours. L'abeille
de Vaucluse ne visite point seulement les orateurs, les historiens,
les moralistes de Rome: elle s'arrête sur Virgile, Ovide et Lucrèce,
et s'enivre de leurs senteurs[463].
[463] V. _Famil._, VIII, 8, et _Senil._, XI, 11, l'énumération
des métaphores que l'écrivain peut employer pour désigner les
misères de la vie humaine. Il en compte au moins quatre cents.
Si la plume de Pétrarque court librement dans la prose latine, c'est
que le moule de la vieille langue se prête aux habitudes classiques
de son esprit. Il possède un art d'imitation incomparable. Ses
lettres sur des sujets de morale reproduisent le plan et la méthode
des lettres à Lucilius: d'abord l'objet particulier qu'il veut
traiter, puis la dissertation philosophique qui s'y rapporte de plus
près. La narration oratoire, entrecoupée d'exclamations et de grands
gestes, lui vient avec une abondance extrême. Son récit du naufrage
où périt Léonce Pilate rappelle la mélopée des _Verrines_: Capanée,
Tullius Hostilius, Sophocle, Euripide accourent à son aide pour la
parure littéraire du morceau[464]. Il est heureux quand il développe
quelque maxime de la sagesse latine, sur le mépris de la mort, le
néant de la vie, la pauvreté, l'exil, l'inconstance de la fortune,
la fuite du temps, la vieillesse, la médiocrité dorée, la solitude,
l'amitié, le déclin des bonnes mœurs, la malice ou la sottise
humaine; si l'un de ses amis perd son fils ou sa femme, Pétrarque
écrit une _Consolation_ et cite tous les personnages de l'antiquité
qu'une pareille infortune a frappés[465].
[464] _Senil._, VI, 1.
[465] _Famil._ et _Senil._, passim. _De remed. utriusq. fortun._
Mais ce grand artiste de beau langage n'est point un rhéteur. Il ne
joue pas un rôle, il écrit comme il pense. Cette philosophie moyenne,
qui n'est ni stoïque, ni épicurienne, répond à l'état de son âme.
Pétrarque avait beaucoup d'imagination, mais l'expérience qu'il eut
de la vie le préserva des excès de l'imagination. Le spectacle des
choses contemporaines et les voyages ont contribué autant que les
livres à l'éducation de son esprit. Il peut écrire sur l'exil et les
retours de la fortune, lui dont le père a été chassé de Florence
avec Dante, au temps de Charles de Valois. S'il développe cette
pensée que le monde est vide d'hommes et plein de méchanceté, que
la terre succombe sous le poids des calamités[466], rappelons-nous
qu'alors l'Italie, délaissée par les papes et les empereurs, ravagée
par la peste, les brigands et les Grandes Compagnies[467], est la
proie de quelques aventuriers audacieux, tels que Castracani et
Gaultier de Brienne et qu'elle se tourne anxieusement vers Charles
IV, la dernière espérance de Pétrarque. Charles IV vint, en piteux
équipage, «monté sur un roussin, comme un marchand de foire», objet
de risée, passa un seul jour dans Rome et se sauva honteusement
au delà des Alpes. Pétrarque a visité la France dès sa jeunesse
et Paris en 1360, quand le roi Jean était prisonnier des Anglais,
et la lettre qu'il adressa alors à l'archevêque de Gênes sur cet
argument «que les choses du monde vont de mal en pis», n'est certes
pas un exercice oratoire. «Non, je ne reconnais plus rien de ce que
j'admirais autrefois... Ce riche royaume est en cendres[468].» Il
vit au temps des premiers condottières et peut écrire une longue
lettre sur les qualités du bon capitaine[469]. Il a bien le droit
d'avoir une opinion propre sur le gouvernement des sociétés humaines,
lui qui a tant voyagé et séjourné en des cités si nombreuses,
Avignon, Montpellier, Bologne, Paris, Cologne, Naples, Rome, Gênes,
Parme, Florence, Prague, Padoue, Milan, Venise. Il a vu de près le
jeu de tous les régimes politiques, de toutes les constitutions
républicaines: l'Empire, le Saint-Siége, la monarchie de Robert de
Naples, le tribunat de Rienzi, les doges, les évêques souverains, les
rois féodaux; il écrira donc son _Prince_, pour François de Carrare,
tyran de Padoue. Il était vieux déjà, désenchanté de bien des choses
et peut-être de la liberté: il se résignait à la tyrannie patriarcale
et trouvait encore, sur ce point, pour rassurer sa conscience,
quelques textes de Cicéron[470].
[466] _Senil._, III, 1, _Famil._, XV, 7.
[467] V. PERRENS, _Hist. de Flor._, t. IV, ch. VI.
[468] _Senil._, X, 2.
[469] _Senil._, IV, 1.
[470] _Senil._, XIV, 1.
Les idées générales ne sont point les idées sublimes, et la
philosophie morale, telle que les anciens l'ont faite, fondée sur
le bon sens et l'expérience de la vie, n'a rien de commun avec le
mysticisme. L'esprit classique est aussi l'esprit laïque. Pétrarque
fut chanoine comme Marsile Ficin, mais du même diocèse, c'est-à-dire
plus lettré encore que dévot, nullement ascète, d'un christianisme
très-italien, indulgent et qui n'empiète jamais sur le domaine
intellectuel. L'exemple de son frère, puis la vieillesse et la
maladie l'ont ramené souvent aux préoccupations religieuses; mais,
dans ce retour d'une âme délicate à la parole et aux promesses de
Dieu, ne cherchez point une religion habituelle et profonde. Il se
croit en règle avec sa foi quand il a déclaré qu'elle est la plus
haute des philosophies et que le Christ est plus grand que Platon et
tous les anciens sages[471]. Son traité _De Contemptu mundi_ est plus
empreint d'égoïsme que de charité; il y cite Cicéron et Sénèque plus
volontiers que l'Écriture; s'il détache l'homme des choses, c'est
moins pour le jeter, comme fait l'_Imitation_, dans les bras de Dieu,
que pour le délivrer des ennuis et des labeurs du siècle. Le _De
Vita solitaria_ et le _De Otio Religiosorum_ n'auraient été signés ni
par sainte Catherine, ni par Dante[472]. La morale en est plus facile
à suivre que celle des Pères du désert: tournez le dos au monde,
si celui-ci vous tourmente; la solitude est bonne pour calmer les
souffrances de l'âme, et, loin des bruits terrestres, dans une grande
quiétude, la paix du sommeil est assurée.
[471] _Famil._, XVII, 1.
[472] V. le chap. _De singulari gaudio solitariorum in dimissione
temporalium_.