Dante fut le maître immédiat de Pétrarque, qui reçut de lui
l'inspiration dominante de ses _Rime_[442]. Il y a, dans les
amours du poëte de Vaucluse, une part évidente d'imitation. C'est
une passion littéraire, au moins à son début, où l'influence de la
_Vita Nuova_ et celle de nos troubadours est assez visible[443].
Certes, Laure de Noves a existé, et Pétrarque l'a réellement aperçue,
pour la première fois, le 6 avril 1327, dans une église d'Avignon.
Elle était mariée, et lui, il portait l'habit ecclésiastique. Il
l'aima sur l'heure et pendant vingt années. On comprend mieux la
passion d'adolescent qui enchaîna tout à coup le cœur de Dante à
la très-jeune Béatrice. Pétrarque n'était plus un enfant, il avait
beaucoup voyagé déjà, et savait que Laure ne pouvait lui appartenir,
mais il avait trouvé sa Béatrice, par fortune poétique, et l'église
de Sainte-Claire elle-même convenait au goût romanesque du siècle,
que la _Fiammetta_ et le _Décaméron_ ont exprimé. Parmi les sonnets
consacrés à Laure, les uns sont plus émus, les autres plus spirituels
et même précieux. Selon les séries de sonnets et les époques, la
passion paraît plus ou moins vive et sincère. Ce mélange de candeur,
d'enthousiasme vrai, de raffinement littéraire et d'analyse subtile
a souvent embarrassé les critiques: on a cherché à faire la
chronologie de cet amour singulier[444]. Les contemporains du poëte
avaient, sur la question, un sentiment plus juste que Pétrarque ne
voulait le reconnaître. «_Quid ergo dis_, écrit-il à Jacques Colonna,
_finxisse me mihi speciosum Laureæ nomen, ut esset et de qua ego
loquerer, et propter quam de me multi loquerentur[445]?_» Non, Laure
n'était point «simulée», comme le pensait le malicieux évêque de
Lombez; Pétrarque ne voyait point en elle un fantôme, une idée pure:
_Gli occhi sereni e le stellanti ciglia,
La bella bocca angelica, di perle
Piena, e di rose, e di dolci parole_[446].
tous ces charmes, fort séduisants, ne sont point des formes
métaphysiques: Pétrarque souhaita de les posséder, il fut pressant,
mais Laure se défendit avec constance et le réduisit au platonisme
simple; il souffrit, et très-cruellement, de ses dédains, il supplia,
voyagea, revint, sollicita de nouveau et dut attendre encore jusqu'à
ces premiers jours de l'automne de la vie,
_dov'Amor si scontra
Con castitate, ed agli amanti è dato
Sedersi insieme, e dir che lor incontra_[447].
Encore cet entretien un peu mélancolique ne dura-t-il pas longtemps.
Laure mourut dans la peste de 1348. Ce fut pour Pétrarque un coup
terrible. Jusqu'alors, Jacques Colonna avait eu raison à moitié.
La jeune femme vivante était le rêve et l'inspiration du poëte:
il la célébrait en beaux vers et était bien aise qu'on les lût.
Il avait mis ses complaisances dans cette longue passion féconde
en sonnets élégants: aux jours de lassitude, je ne veux pas dire
d'indifférence, il avait ciselé ces petits poëmes avec la recherche
d'un bel-esprit italien plutôt que d'un amant tourmenté. Ce nom de
Laura, si favorable aux jeux de mots faciles, l'avait livré aux
fantaisies dangereuses des _concetti_. Sans doute, il avait pâti
quelque peu, mais il n'était pas fâché de se le dire harmonieusement,
d'orner sa solitude du souvenir et de l'image de Laure; dans la forêt
des Ardennes, il feint même de prendre de loin les hêtres et les
sapins pour les dames qui entourent sa maîtresse. A Lyon, il salue
le Rhône qu'il a toujours détesté, mais qui arrivera plus vite
que lui à Avignon, «où est le doux soleil qui fait fleurir ta rive
gauche[448]». Laure morte, il perdait la douceur de sa vie et de sa
pensée; cette figure charmante, qu'il revoyait toujours en sa grâce
printanière, à laquelle il avait réservé ses vers, la part la plus
pure de son œuvre,
_Morta colei che mi facea parlare,
E che si stava de' pensier mie' in cima_[449];
mais dont il ne dit presque rien dans ses lettres, la Muse qui
n'avait point consenti à être sa maîtresse, l'avait quitté; il lui
sembla que sa lyre, sinon son cœur, était brisée.
[442] _Senil._, V, 2. Édit. et trad. FRACASSETI. Comp. le
_Sonn._, 110 (édit. de Venise, 1564): «_Amor che nel pensier mio
vive e regna_», à la pièce de Dante: «_Amor che nella mente mi
ragiona_», au _Convito_, III.
[443] KŒRTING, _Petrarca's Leben und Werke_, ch. II.
[444] V. MÉZIÈRES, _Pétrarque_, ch. II;--BL. DE BURY, _Laure de
Noves_; _Rev. des Deux-Mondes_, 15 juillet 1874;--DE SANCTIS,
_Sagg. critico sul Petrarca_. Napoli, 1869.
[445] _Famil._, Édit. FRACASSETI, II, 9.
[446] _Sonn._, 168.
[447] _Sonn._, 275.
[448] _Sonn._, 174.
[449] _Sonn._, 253.
Il la pleura alors, et ces derniers sonnets sont peut-être les plus
beaux qu'il ait écrits. Sa tristesse y est très-sincère, et le cri
du pauvre poëte des plus émouvants. Il s'y montre tout entier, avec
les qualités d'un esprit rare auquel les lettres et la méditation ont
rendu familière toute conception noble, et que la souffrance ramène à
la vie intérieure:
_La vita fugge, e non s'arresta un'ora,
E la morte vien dietro a gran giornate;
E le cose presenti, e le passate
Mi danno guerra, e le future ancora_[450].
Il écrivit sur son Virgile la résolution qu'il prenait de fuir
Babylone, de se détacher de tous les liens de la vie et de méditer
désormais «sur les soucis inutiles du passé, les vaines espérances
et les dénoûments inattendus». Ne croyez pas cependant qu'il songe à
se faire chartreux, comme son frère Gherardo[451]. Les lettres sont
des consolatrices qui bercent les plus vives douleurs, et les lettrés
tels que Pétrarque ont raison de ne jamais priver le monde de leur
éloquence, de leur ironie, de leur sagesse et du bruit sonore de leur
génie.
[450] _Sonn._, 232.
[451] Près de la Chartreuse de Milan, il pratique un monachisme
bien doux: «Je n'y manque de rien, et les gens du voisinage
m'apportent force fruits, poissons, canards et gibier. Mes rentes
se sont fort arrondies, et mes dépenses ont grossi à proportion.
_Hinc mihi quidquid sancti gaudii sumi potest horis omnibus
præsto est._» _Famil._, XIX, 16.