La _Divine Comédie_, elle aussi, est une fleur de la Renaissance.
Oubliez le dogme, la métaphysique raffinée, la pensée désolante
qui plane sur cette étrange conception, les supplices horribles de
l'Enfer et les splendeurs trop vives du Paradis; regardez l'âme de
Dante et observez le génie du poëte; l'Italie n'a peut-être pas connu
un plus grand artiste.
L'accent ému qui distingua longtemps la peinture italienne, le
pathétique de Giotto, de Frà Angelico et du Sodoma étaient en lui
au plus haut degré. Ni l'ardeur des vengeances politiques, ni les
terreurs d'une vision inouïe, ni la rigidité de la foi n'ont altéré
en lui la délicatesse du cœur, la pitié, la tendresse, la tristesse
exquise; il est semblable au pèlerin qu'il nous montre, vers le soir,
tout palpitant d'amour, «s'il entend au loin la cloche qui semble
pleurer le jour près de mourir». Combien de fois il pleure sur les
malheureux qu'il rencontre dans le royaume de l'éternelle douleur!
Il recueille leurs paroles, il respecte leur misère, il flatte leur
orgueil, il s'irrite des maux immérités qu'ils ont soufferts parmi
les vivants. Il veut parler à Francesca et à Paolo qui vont «pareils
à deux colombes rentrant au nid bien-aimé». «Francesca, ton martyre
m'attriste et me touche jusqu'aux larmes.» Tandis que la jeune femme
raconte son infortune, «l'autre pleurait si amèrement que, de pitié,
je me sentais défaillir et mourir, et je tombai comme un mort». Les
damnés dont l'âme a été grande, loin de les avilir, il les relève,
leur prête un air superbe, redit les paroles nobles ou touchantes
qu'ils prononcent. Farinata se tient debout, inflexible, et dédaigne
cet Enfer auquel il n'avait pas cru; Cavalcanti, agenouillé, tout en
larmes, ne pense qu'à son fils Guido, et croyant comprendre qu'il
est mort, retombe, sans mot dire, dans son sépulcre flamboyant[434].
Ugolin lui-même attendrit Dante, et cette agonie du père et des
enfants, qui meurent en demandant du pain, l'image du père qui,
aveugle, caresse trois jours, en les appelant, les corps de ses fils,
lui inspirent contre Pise un cri de malédiction et un appel éperdu à
la justice de Dieu.
[434] _Inf._, V, 10.
Mais ni l'émotion douloureuse, ni l'extase n'ont étendu un voile
sur les yeux du poëte. Il a contemplé toute forme visible, les
spectacles les plus confus, les paysages les plus formidables, les
attitudes les plus frappantes, les merveilles de la lumière, les
horreurs de la nuit, à la façon des artistes; les choses qu'il a
vues, les scènes qu'il imagine apparaissent dans son œuvre avec leur
aspect le plus saisissant, leur accent le plus intense, leur couleur
la plus éclatante et la plus générale. En quelques mots, d'un relief
très-vif, il peint un ciel, «l'_aer senza stelle_», «_quell'aria
senza tempo tinta_», les noires landes infernales où court en
hurlant la tempête et que sillonnent des éclairs vermeils, «la pluie
éternelle, maudite, froide et lourde»; «l'eau plus noire encore que
livide et les flots bruns du Styx»; Dité, la ville des hérésiarques,
toute en feu, avec ses remparts de fer rouge, ses tours et ses
mosquées empourprées, étincelantes[435]. Il peint une figure en un
seul vers, par un seul trait, mais terrible, et qu'on n'oubliera
plus, Caron «aux yeux de braise», Ugolin «aux yeux retournés»;
par l'attitude d'un personnage, il révèle la torture aiguë de son
cœur: «J'entendis clouer par le bas la porte de l'horrible tour;
alors je regardai au visage mes enfants, sans faire un mouvement.
Je ne pleurais pas; au dedans, j'étais de pierre; eux pleuraient.»
Il ne craint pas le détail révoltant, car il n'écrit point pour les
délicats. «Ce pécheur détourna la bouche de sa féroce pâture, tout en
l'essuyant aux cheveux du crâne qu'il avait rongé par derrière[436].»
[435] _Inf._, III, 23, 29, 133; VI, 6; VII, 103; VIII.
[436] _Inf._, XXXIII.
Sur ce point, Dante a dépassé non-seulement les peintres de toutes
les écoles italiennes, mais l'imagination italienne elle-même. Le
peintre du _Triomphe de la Mort_, et Michel-Ange, dans son _Jugement
dernier_, où les morts sortent de terre à demi dépouillés de leurs
chairs, ont seuls tenté de pareilles hardiesses. Les primitifs,
privés des ressources du clair-obscur et des perspectives profondes,
n'ont su, dans leurs _Enfers_, produire que des images presque
enfantines, qui sembleraient plaisantes si elles n'étaient si naïves.
La peinture italienne, dès son origine, n'a point essayé de rivaliser
avec la poésie et s'est portée plus volontiers vers l'expression
sereine de la vie et de la beauté. Mais là, encore, Dante l'avait
précédée et était son maître. Le premier, il exprima la noblesse,
légèrement dédaigneuse, des visages et la majesté tranquille des yeux
que vous retrouvez dans les portraits des maîtres, dans ceux de
Francia, de Raphaël et du Bronzino, et auxquelles Léonard de Vinci
ajoutera comme une étincelle d'ironie:
_O anima lombarda,
Come ti stavi altera e disdegnosa,
E nel muover degli occhi onesta e tarda!_[437]
[437] _Purgat._, VI, 61.
A cette lenteur du regard joignez la gravité de la démarche,
l'autorité du geste et cette grande paix de la pensée, qui fait qu'un
groupe de personnes, réunies pour converser, parlent très-peu, ne
disputent jamais et semblent suivre plutôt un monologue méditatif qui
passe de l'une à l'autre:
_Genti v'eran con occhi tardi e gravi,
Di grand'autorità ne' lor sembianti;
Parlavan rado, con voci soavi_[438].
[438] _Inf._, IV, 112.
Ne reconnaissez-vous pas la tournure imposante des personnages
isolés ou groupés, dans toutes les écoles, à partir surtout de
Masaccio, caractère qui, chez les peintres de la décadence, se
changera facilement en affectation? Voici pareillement le drame tout
intellectuel, _con voci soavi_, l'entretien des Pères et des Docteurs
de Luca Signorelli, au Dôme d'Orvieto, des philosophes et des
saints de Raphaël, à la _Chambre de la Signature_, la conversation
apostolique des Cènes de Léonard et d'Andrea del Sarto. Voici,
enfin, avec sa grâce mystique, ses couleurs claires et fraîches où
l'or rayonne dans le bleu céleste, un tableau primitif, digne de
Frà Angelico, sans ombre, tout en lumière: «Je vis sortir du ciel
et descendre deux anges avec des épées de feu et privées de leurs
pointes, vêtus de draperies vertes comme les petites feuilles à peine
écloses et flottantes par derrière au souffle de l'air qu'agitaient
leurs ailes vertes; on distinguait bien leurs têtes blondes, mais
leurs visages resplendissaient avec un éclat trop vif pour nos
yeux[439].» Dante a aimé ces couleurs d'aurore,
_Dolce color d'oriental zaffiro_[440],
qui lui ont permis de figurer les merveilles ineffables du Paradis,
où tout est lumière, où les formes blanches des élus occupent les
feuilles d'une rose blanche, grande comme le ciel, autour de
laquelle volent et chantent les anges comme des abeilles d'or. Une
palette si éblouissante se prête aux rêves poétiques; sous le pinceau
de Dante, la nature se transfigure et l'éclat des pierres précieuses
remplace bientôt les couleurs terrestres. De là l'originalité de
ses paysages. Il sait peindre les lointains, les profondeurs des
horizons illimités où les prestiges de la lumière transforment toute
apparence visible, une vue de la mer rougissante aux premiers rayons
du jour, et toute mouvante au loin d'apparences vagues comme des
vapeurs, rapides comme des lueurs[441]. Après Dante, je ne vois que
Léonard de Vinci qui, dans ses fonds de portraits et de tableaux,
ait ainsi reproduit les séductions azurées des plans lointains. Mais
aucun artiste, en Italie, n'a pu rendre comme lui le vertige des
abîmes insondables, la prodigieuse tristesse du désert perdu dans
la nuit, dont l'éclair mesure tout à coup l'immensité. Il sut unir
deux qualités, dont l'harmonie est assez rare, mais dont la langue
italienne a cependant exprimé l'accord: _soave austero_. La suavité,
la grâce, la noblesse, la majesté seront le caractère des œuvres de
la Renaissance; l'austérité, la conscience des choses grandioses,
le sentiment tragique des choses divines, quand ces traits de l'âme
dantesque reparaîtront, soit en Savonarole, soit en Michel-Ange, la
Renaissance ne les comprendra plus.
[439] _Purgat._, VIII, 25.
[440] _Ibid._, I, 13.
[441] _Purgat._, II, 1.
V
Déjà, avec Pétrarque, l'esprit italien est singulièrement modifié.
Celui-ci ne nous entraînera plus vers les hauteurs sublimes. Il ne
fut ni théologien, ni métaphysicien, ni sectaire; de Dante et de
Pétrarque, le moins mystique et le plus laïque, c'est le second, qui
était homme d'église et chanoine. Dante était encore un docteur et
se plaisait dans le dogme; Pétrarque n'est plus qu'un lettré et se
plaît aux idées d'un ordre secondaire, aux idées et aux sentiments
qui échappent à l'absolu et dont l'esprit est le seul maître. La joie
des lettrés est dans ce jeu libre de la vie intellectuelle, aussi
indépendante que possible de toute méthode géométrique, qui pèse
les vieilles notions et les refond, qui crée des notions nouvelles,
les caresse amoureusement, puis y contredit et les détruit. Les
grands lettrés mêlent étonnamment ensemble l'enthousiasme et le
scepticisme, la poésie et l'ironie; n'oublions pas l'égoïsme. La
fortune de leur esprit est, pour eux, l'affaire importante de la vie;
mais il leur reste encore du loisir pour leur fortune temporelle.
Nous les admirons et nous serions ingrats si nous ne les aimions.
Car ils vivent familièrement avec nous et ne nous déconcertent point
par leur grandeur d'âme; ils nous donnent les plaisirs les plus
délicats, celui-ci, entre autres, de nous entretenir de nous-mêmes,
tout en nous parlant sans cesse de leur gloire, de leurs amours, de
leurs rêves, de leur tempérament moral et de leur santé. De Cicéron
à Pétrarque, de Pétrarque à Montaigne, ces enchanteurs ont été les
favoris de tous ceux qui pensent, qui lisent et écrivent, et ne
désespèrent point trop de leur ressembler par quelque endroit.