IV

La _Divine Comédie_, elle aussi, est une fleur de la Renaissance.

Oubliez le dogme, la métaphysique raffinée, la pensée désolante

qui plane sur cette étrange conception, les supplices horribles de

l'Enfer et les splendeurs trop vives du Paradis; regardez l'âme de

Dante et observez le génie du poëte; l'Italie n'a peut-être pas connu

un plus grand artiste.

L'accent ému qui distingua longtemps la peinture italienne, le

pathétique de Giotto, de Frà Angelico et du Sodoma étaient en lui

au plus haut degré. Ni l'ardeur des vengeances politiques, ni les

terreurs d'une vision inouïe, ni la rigidité de la foi n'ont altéré

en lui la délicatesse du cœur, la pitié, la tendresse, la tristesse

exquise; il est semblable au pèlerin qu'il nous montre, vers le soir,

tout palpitant d'amour, «s'il entend au loin la cloche qui semble

pleurer le jour près de mourir». Combien de fois il pleure sur les

malheureux qu'il rencontre dans le royaume de l'éternelle douleur!

Il recueille leurs paroles, il respecte leur misère, il flatte leur

orgueil, il s'irrite des maux immérités qu'ils ont soufferts parmi

les vivants. Il veut parler à Francesca et à Paolo qui vont «pareils

à deux colombes rentrant au nid bien-aimé». «Francesca, ton martyre

m'attriste et me touche jusqu'aux larmes.» Tandis que la jeune femme

raconte son infortune, «l'autre pleurait si amèrement que, de pitié,

je me sentais défaillir et mourir, et je tombai comme un mort». Les

damnés dont l'âme a été grande, loin de les avilir, il les relève,

leur prête un air superbe, redit les paroles nobles ou touchantes

qu'ils prononcent. Farinata se tient debout, inflexible, et dédaigne

cet Enfer auquel il n'avait pas cru; Cavalcanti, agenouillé, tout en

larmes, ne pense qu'à son fils Guido, et croyant comprendre qu'il

est mort, retombe, sans mot dire, dans son sépulcre flamboyant[434].

Ugolin lui-même attendrit Dante, et cette agonie du père et des

enfants, qui meurent en demandant du pain, l'image du père qui,

aveugle, caresse trois jours, en les appelant, les corps de ses fils,

lui inspirent contre Pise un cri de malédiction et un appel éperdu à

la justice de Dieu.

[434] _Inf._, V, 10.

Mais ni l'émotion douloureuse, ni l'extase n'ont étendu un voile

sur les yeux du poëte. Il a contemplé toute forme visible, les

spectacles les plus confus, les paysages les plus formidables, les

attitudes les plus frappantes, les merveilles de la lumière, les

horreurs de la nuit, à la façon des artistes; les choses qu'il a

vues, les scènes qu'il imagine apparaissent dans son œuvre avec leur

aspect le plus saisissant, leur accent le plus intense, leur couleur

la plus éclatante et la plus générale. En quelques mots, d'un relief

très-vif, il peint un ciel, «l'_aer senza stelle_», «_quell'aria

senza tempo tinta_», les noires landes infernales où court en

hurlant la tempête et que sillonnent des éclairs vermeils, «la pluie

éternelle, maudite, froide et lourde»; «l'eau plus noire encore que

livide et les flots bruns du Styx»; Dité, la ville des hérésiarques,

toute en feu, avec ses remparts de fer rouge, ses tours et ses

mosquées empourprées, étincelantes[435]. Il peint une figure en un

seul vers, par un seul trait, mais terrible, et qu'on n'oubliera

plus, Caron «aux yeux de braise», Ugolin «aux yeux retournés»;

par l'attitude d'un personnage, il révèle la torture aiguë de son

cœur: «J'entendis clouer par le bas la porte de l'horrible tour;

alors je regardai au visage mes enfants, sans faire un mouvement.

Je ne pleurais pas; au dedans, j'étais de pierre; eux pleuraient.»

Il ne craint pas le détail révoltant, car il n'écrit point pour les

délicats. «Ce pécheur détourna la bouche de sa féroce pâture, tout en

l'essuyant aux cheveux du crâne qu'il avait rongé par derrière[436].»

[435] _Inf._, III, 23, 29, 133; VI, 6; VII, 103; VIII.

[436] _Inf._, XXXIII.

Sur ce point, Dante a dépassé non-seulement les peintres de toutes

les écoles italiennes, mais l'imagination italienne elle-même. Le

peintre du _Triomphe de la Mort_, et Michel-Ange, dans son _Jugement

dernier_, où les morts sortent de terre à demi dépouillés de leurs

chairs, ont seuls tenté de pareilles hardiesses. Les primitifs,

privés des ressources du clair-obscur et des perspectives profondes,

n'ont su, dans leurs _Enfers_, produire que des images presque

enfantines, qui sembleraient plaisantes si elles n'étaient si naïves.

La peinture italienne, dès son origine, n'a point essayé de rivaliser

avec la poésie et s'est portée plus volontiers vers l'expression

sereine de la vie et de la beauté. Mais là, encore, Dante l'avait

précédée et était son maître. Le premier, il exprima la noblesse,

légèrement dédaigneuse, des visages et la majesté tranquille des yeux

que vous retrouvez dans les portraits des maîtres, dans ceux de

Francia, de Raphaël et du Bronzino, et auxquelles Léonard de Vinci

ajoutera comme une étincelle d'ironie:

_O anima lombarda,

Come ti stavi altera e disdegnosa,

E nel muover degli occhi onesta e tarda!_[437]

[437] _Purgat._, VI, 61.

A cette lenteur du regard joignez la gravité de la démarche,

l'autorité du geste et cette grande paix de la pensée, qui fait qu'un

groupe de personnes, réunies pour converser, parlent très-peu, ne

disputent jamais et semblent suivre plutôt un monologue méditatif qui

passe de l'une à l'autre:

_Genti v'eran con occhi tardi e gravi,

Di grand'autorità ne' lor sembianti;

Parlavan rado, con voci soavi_[438].

[438] _Inf._, IV, 112.

Ne reconnaissez-vous pas la tournure imposante des personnages

isolés ou groupés, dans toutes les écoles, à partir surtout de

Masaccio, caractère qui, chez les peintres de la décadence, se

changera facilement en affectation? Voici pareillement le drame tout

intellectuel, _con voci soavi_, l'entretien des Pères et des Docteurs

de Luca Signorelli, au Dôme d'Orvieto, des philosophes et des

saints de Raphaël, à la _Chambre de la Signature_, la conversation

apostolique des Cènes de Léonard et d'Andrea del Sarto. Voici,

enfin, avec sa grâce mystique, ses couleurs claires et fraîches où

l'or rayonne dans le bleu céleste, un tableau primitif, digne de

Frà Angelico, sans ombre, tout en lumière: «Je vis sortir du ciel

et descendre deux anges avec des épées de feu et privées de leurs

pointes, vêtus de draperies vertes comme les petites feuilles à peine

écloses et flottantes par derrière au souffle de l'air qu'agitaient

leurs ailes vertes; on distinguait bien leurs têtes blondes, mais

leurs visages resplendissaient avec un éclat trop vif pour nos

yeux[439].» Dante a aimé ces couleurs d'aurore,

_Dolce color d'oriental zaffiro_[440],

qui lui ont permis de figurer les merveilles ineffables du Paradis,

où tout est lumière, où les formes blanches des élus occupent les

feuilles d'une rose blanche, grande comme le ciel, autour de

laquelle volent et chantent les anges comme des abeilles d'or. Une

palette si éblouissante se prête aux rêves poétiques; sous le pinceau

de Dante, la nature se transfigure et l'éclat des pierres précieuses

remplace bientôt les couleurs terrestres. De là l'originalité de

ses paysages. Il sait peindre les lointains, les profondeurs des

horizons illimités où les prestiges de la lumière transforment toute

apparence visible, une vue de la mer rougissante aux premiers rayons

du jour, et toute mouvante au loin d'apparences vagues comme des

vapeurs, rapides comme des lueurs[441]. Après Dante, je ne vois que

Léonard de Vinci qui, dans ses fonds de portraits et de tableaux,

ait ainsi reproduit les séductions azurées des plans lointains. Mais

aucun artiste, en Italie, n'a pu rendre comme lui le vertige des

abîmes insondables, la prodigieuse tristesse du désert perdu dans

la nuit, dont l'éclair mesure tout à coup l'immensité. Il sut unir

deux qualités, dont l'harmonie est assez rare, mais dont la langue

italienne a cependant exprimé l'accord: _soave austero_. La suavité,

la grâce, la noblesse, la majesté seront le caractère des œuvres de

la Renaissance; l'austérité, la conscience des choses grandioses,

le sentiment tragique des choses divines, quand ces traits de l'âme

dantesque reparaîtront, soit en Savonarole, soit en Michel-Ange, la

Renaissance ne les comprendra plus.

[439] _Purgat._, VIII, 25.

[440] _Ibid._, I, 13.

[441] _Purgat._, II, 1.

V

Déjà, avec Pétrarque, l'esprit italien est singulièrement modifié.

Celui-ci ne nous entraînera plus vers les hauteurs sublimes. Il ne

fut ni théologien, ni métaphysicien, ni sectaire; de Dante et de

Pétrarque, le moins mystique et le plus laïque, c'est le second, qui

était homme d'église et chanoine. Dante était encore un docteur et

se plaisait dans le dogme; Pétrarque n'est plus qu'un lettré et se

plaît aux idées d'un ordre secondaire, aux idées et aux sentiments

qui échappent à l'absolu et dont l'esprit est le seul maître. La joie

des lettrés est dans ce jeu libre de la vie intellectuelle, aussi

indépendante que possible de toute méthode géométrique, qui pèse

les vieilles notions et les refond, qui crée des notions nouvelles,

les caresse amoureusement, puis y contredit et les détruit. Les

grands lettrés mêlent étonnamment ensemble l'enthousiasme et le

scepticisme, la poésie et l'ironie; n'oublions pas l'égoïsme. La

fortune de leur esprit est, pour eux, l'affaire importante de la vie;

mais il leur reste encore du loisir pour leur fortune temporelle.

Nous les admirons et nous serions ingrats si nous ne les aimions.

Car ils vivent familièrement avec nous et ne nous déconcertent point

par leur grandeur d'âme; ils nous donnent les plaisirs les plus

délicats, celui-ci, entre autres, de nous entretenir de nous-mêmes,

tout en nous parlant sans cesse de leur gloire, de leurs amours, de

leurs rêves, de leur tempérament moral et de leur santé. De Cicéron

à Pétrarque, de Pétrarque à Montaigne, ces enchanteurs ont été les

favoris de tous ceux qui pensent, qui lisent et écrivent, et ne

désespèrent point trop de leur ressembler par quelque endroit.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 55 / 70 题