Mais cette impression première ne serait juste ni pour le poëte, ni
pour son œuvre. Loin de refouler avec lui l'Italie dans le moyen
âge, Dante est le premier qui ait porté la poésie italienne à la
lumière des temps nouveaux. Ce sectaire, que l'on croirait maîtrisé
par une passion unique et étroite, avait l'âme la plus vivante et la
plus tendre; ce mystique, qui semblait perdu dans l'éblouissement des
choses divines, eut le sentiment très-pur de la beauté, de la couleur
et de la vie; il fut le premier grand peintre de l'Italie.
Un amour extraordinaire s'était emparé de lui dès son enfance et
le posséda jusqu'à sa mort. Béatrice n'est point une fiction ou
un symbole; on ne chante pas un fantôme avec un tel accent, on ne
pleure pas si douloureusement pour un rêve évanoui, pour une idée
théologique; Béatrice est morte, et ce fut l'irréparable deuil de
Dante. L'histoire de ses amours peut nous étonner par sa candeur
subtile et les visions extatiques qui la remplissent, mais il y
faut bien reconnaître la sincérité de la souffrance. Il avait neuf
ans lorsqu'il rencontra, le 1er mai, à la fête de la _Primavera_,
Béatrice Portinari, âgée de huit années. Elle était vêtue d'une
robe couleur de sang. A la vue de la jeune fille, il trembla, et
entendit en lui-même une voix qui disait: _Ecce Deus fortior me_.
Neuf années plus tard, il la vit pour la seconde fois; elle était
vêtue d'une robe blanche, et répondit si courtoisement à son salut
qu'il se crut ravi en béatitude. Un jour que Béatrice ne lui avait
pas rendu le salut, il vit un jeune homme tout en blanc qui pleurait
et lui disait: «Mon fils!...» On compte, dans la _Vita Nuova_, huit
apparitions. La dernière, après la mort de Béatrice, fut si étonnante
qu'il n'eut plus la force de la raconter. Il termine la légende de
ses amours en priant Dieu de lui donner au Paradis la contemplation
de Béatrice «qui regarde glorieusement la face de Celui qui est béni
dans tous les siècles des siècles».
Il avait écrit, à la première page du livre: _Incipit Vita Nova_;
vie de jeunesse et vie d'amour; c'est aussi la _Vita Nuova_ du génie
italien. De ces quelques pages sortirent à la fois, avec la prose,
l'analyse morale, la méditation individuelle, et, dans les _canzones_
éplorées de l'amant, une lyrique rajeunie, la Renaissance de la
poésie.
Les modèles provençaux seront désormais inutiles; les poëtes n'ont
plus besoin de demander à nos troubadours des leçons d'amour
chevaleresque; les plaintes, les sollicitations, les disputes
ingénieuses, les colères vite apaisées, les jeux d'esprit et de
langue ont fait leur temps ou sembleront des formes surannées. Le cri
lyrique de Dante éclate comme un sanglot; mais l'imagination du poëte
garde sa grâce avec sa liberté, et tel de ses sonnets est éclairé
comme d'un rayon d'Anacréon:
_Cavalcando l'altr'ier per un cammino,
Pensoso dell'andar, che mi sgradia,
Trovai Amor nel mezzo della via,
In abito leggier di peregrino._
_Nella sembianza mi parea meschino
Com'avesse perduto signoria;
E sospirando pensoso venia,
Per non veder la gente, a capo chino._
Son âme n'est occupée que par un seul tourment,
_Tutti li miei pensier parlan d'Amore_,
il y revient sans cesse et veut que tous y compatissent: «O vous qui
par la voie d'amour passez, faites attention et voyez s'il est une
douleur aussi pesante que la mienne..... Pleurez, amants, puisque
Amour pleure, en apprenant pourquoi il pleure.» Et quand Béatrice
est partie «pour le ciel, le royaume où les anges ont la paix»,
il faut que Florence entière et les pèlerins venus des contrées
lointaines pleurent avec lui. «Que ne pleurez-vous, quand vous passez
au milieu de la cité dolente? Si vous restez et prêtez l'oreille, mon
cœur me dit par ses soupirs que vous pleurerez et ne partirez plus.
Elle a perdu sa Béatrice!»
Au dixième chant de l'_Enfer_, le vieux Cavalcanti dit à Dante: «Si
la hauteur de ton génie te permet d'aller ainsi en ces ténèbres, où
est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec toi?» Mais il ajoute,
rappelant que Guido Cavalcanti a dépassé Guido Guinicelli: «Peut-être
est né déjà celui qui les chassera tous deux du nid.» Le XIVe siècle
reconnut, en effet, la primauté poétique de Dante; de Cino da Pistoja
à Michel-Ange, les plus grands lyriques de l'Italie semblent lui
répéter la parole qu'il adressait à Virgile: «Tu es mon maître.»
Cino, à ses sonnets dans le goût provençal sur la beauté et l'amour,
ajoute des poésies plus émues sur les «douleurs de l'amour», sur
«l'exil et les douleurs civiles», sur la mort de Selvaggia, sa
maîtresse; proscrit, en deuil de sa dame, il se tourne vers Dante, à
qui seul il ose avouer ses larmes; Dante mort, il s'écrie:
_Quale oggi mai degli amorosi dubi
Sarà a nostri intelletti secur passo,
Poi che caduto, ahi lasso!
E'l ponte ove passava i peregrini?_
Pieraccio Tebaldi, Macchio da Lucca, pleurent Dante «leur doux
maître», et l'invoquent comme un saint; Bosone da Gobbio et Jacopo
Alighieri, le fils du poëte, écrivent en vers sur la _Divine
Comédie_; Matteo Frescobaldi imite les invectives dantesques contre
Florence:
_Ora se'meretrice pubblicata
In ogni parte, in fin trà Saracini._
Frate Scoppa prophétise les calamités de l'Italie et n'oublie pas la
chute des «grands Lombards» chantés par Dante; Fazio degli Uberti met
en sonnets les péchés capitaux; dans le _sirvente_ aux tyrans et aux
peuples italiens, il fait défiler les bêtes héraldiques des vieilles
cités; dans ses vers, Rome appelle l'Empereur qui lui rendra la paix,
et l'Italie flétrit Charles IV,
_Di Lusimburgo ignominioso Carlo_
qui a trompé ses espérances[431].
[431] _Rime di M. Cino da Pist. e d'altri del sec._ XIV. Firenze,
Barbèra.
Dante, à la suite de la _Vita Nuova_, livre de jeunesse, écrivit,
à différentes époques, le _Convito_ qui, originairement, devait
en être le commentaire[432]. Ici, le rêve et l'extase font place
à la réflexion austère, au monologue d'un esprit qui a repris
possession de soi-même. Il veut adoucir l'amertume de ses regrets,
et ne tarde pas à se laisser emporter et bercer par le mouvement
tranquille de la vie intellectuelle à laquelle il s'abandonne. La
souffrance recule peu à peu, comme une rive qui s'efface au loin,
et, dans cette conscience où la claire raison est enfin rentrée, se
réveille la recherche curieuse de toute notion noble. Il a retrouvé
la philosophie morale telle que l'antiquité l'a fondée, limitée aux
sentiments, aux vertus, aux devoirs, aux joies de la vie terrestre,
et qui ne porte point sans cesse vers les mystères de la vie future
le regard inquiet de la sagesse chrétienne. Le _Convito_ est l'œuvre
laïque et rationnelle de Dante, comme la _Divine Comédie_ en est
le monument catholique et mystique. Il est écrit avec quelque
timidité et l'on n'y retrouve plus l'assurance ferme du théologien;
l'autorité d'Aristote, qu'il y invoque souvent, ne le soutient point
aussi fortement que le Verbe infaillible de l'Église. Mais il y a
quelque charme à le voir toucher, non sans embarras, à des idées bien
vieilles et qui, pour lui, paraissent toutes neuves; à l'amitié,
par exemple, dont il parle avec moins de grâce que Cicéron, mais à
laquelle il revient toujours, répétant des maximes éternelles et
les marquant, dans sa prose toute fraîche, d'une vive empreinte
de jeunesse. Cependant le _Convito_ contient aussi des pensées
originales et d'une réelle hardiesse pour le temps; celle-ci, par
exemple, que la religion vraie est seulement dans le cœur[433].
Je sais bien que l'_Imitation_ et saint François ont dit la même
chose. Mais, dans la doctrine du renoncement monacal, toute piété
n'aboutit-elle pas à l'amour? Le _Convito_ ne sacrifie plus à Dieu
tous les instants et tous les actes de la vie. Il rend à la raison,
à la volonté, aux affections humaines, la liberté avec leur domaine
propre. Ce livre appartient à la Renaissance; l'esprit moderne y
commence son éclosion au souffle de l'esprit antique.
[432] V. sur la date des différents livres, FRATICELLI, à l'édit.
de Florence, 1862.
[433] _Iddio non vuole religioso di noi se non il cuore_, IV, 28.