III

Mais cette impression première ne serait juste ni pour le poëte, ni

pour son œuvre. Loin de refouler avec lui l'Italie dans le moyen

âge, Dante est le premier qui ait porté la poésie italienne à la

lumière des temps nouveaux. Ce sectaire, que l'on croirait maîtrisé

par une passion unique et étroite, avait l'âme la plus vivante et la

plus tendre; ce mystique, qui semblait perdu dans l'éblouissement des

choses divines, eut le sentiment très-pur de la beauté, de la couleur

et de la vie; il fut le premier grand peintre de l'Italie.

Un amour extraordinaire s'était emparé de lui dès son enfance et

le posséda jusqu'à sa mort. Béatrice n'est point une fiction ou

un symbole; on ne chante pas un fantôme avec un tel accent, on ne

pleure pas si douloureusement pour un rêve évanoui, pour une idée

théologique; Béatrice est morte, et ce fut l'irréparable deuil de

Dante. L'histoire de ses amours peut nous étonner par sa candeur

subtile et les visions extatiques qui la remplissent, mais il y

faut bien reconnaître la sincérité de la souffrance. Il avait neuf

ans lorsqu'il rencontra, le 1er mai, à la fête de la _Primavera_,

Béatrice Portinari, âgée de huit années. Elle était vêtue d'une

robe couleur de sang. A la vue de la jeune fille, il trembla, et

entendit en lui-même une voix qui disait: _Ecce Deus fortior me_.

Neuf années plus tard, il la vit pour la seconde fois; elle était

vêtue d'une robe blanche, et répondit si courtoisement à son salut

qu'il se crut ravi en béatitude. Un jour que Béatrice ne lui avait

pas rendu le salut, il vit un jeune homme tout en blanc qui pleurait

et lui disait: «Mon fils!...» On compte, dans la _Vita Nuova_, huit

apparitions. La dernière, après la mort de Béatrice, fut si étonnante

qu'il n'eut plus la force de la raconter. Il termine la légende de

ses amours en priant Dieu de lui donner au Paradis la contemplation

de Béatrice «qui regarde glorieusement la face de Celui qui est béni

dans tous les siècles des siècles».

Il avait écrit, à la première page du livre: _Incipit Vita Nova_;

vie de jeunesse et vie d'amour; c'est aussi la _Vita Nuova_ du génie

italien. De ces quelques pages sortirent à la fois, avec la prose,

l'analyse morale, la méditation individuelle, et, dans les _canzones_

éplorées de l'amant, une lyrique rajeunie, la Renaissance de la

poésie.

Les modèles provençaux seront désormais inutiles; les poëtes n'ont

plus besoin de demander à nos troubadours des leçons d'amour

chevaleresque; les plaintes, les sollicitations, les disputes

ingénieuses, les colères vite apaisées, les jeux d'esprit et de

langue ont fait leur temps ou sembleront des formes surannées. Le cri

lyrique de Dante éclate comme un sanglot; mais l'imagination du poëte

garde sa grâce avec sa liberté, et tel de ses sonnets est éclairé

comme d'un rayon d'Anacréon:

_Cavalcando l'altr'ier per un cammino,

Pensoso dell'andar, che mi sgradia,

Trovai Amor nel mezzo della via,

In abito leggier di peregrino._

_Nella sembianza mi parea meschino

Com'avesse perduto signoria;

E sospirando pensoso venia,

Per non veder la gente, a capo chino._

Son âme n'est occupée que par un seul tourment,

_Tutti li miei pensier parlan d'Amore_,

il y revient sans cesse et veut que tous y compatissent: «O vous qui

par la voie d'amour passez, faites attention et voyez s'il est une

douleur aussi pesante que la mienne..... Pleurez, amants, puisque

Amour pleure, en apprenant pourquoi il pleure.» Et quand Béatrice

est partie «pour le ciel, le royaume où les anges ont la paix»,

il faut que Florence entière et les pèlerins venus des contrées

lointaines pleurent avec lui. «Que ne pleurez-vous, quand vous passez

au milieu de la cité dolente? Si vous restez et prêtez l'oreille, mon

cœur me dit par ses soupirs que vous pleurerez et ne partirez plus.

Elle a perdu sa Béatrice!»

Au dixième chant de l'_Enfer_, le vieux Cavalcanti dit à Dante: «Si

la hauteur de ton génie te permet d'aller ainsi en ces ténèbres, où

est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec toi?» Mais il ajoute,

rappelant que Guido Cavalcanti a dépassé Guido Guinicelli: «Peut-être

est né déjà celui qui les chassera tous deux du nid.» Le XIVe siècle

reconnut, en effet, la primauté poétique de Dante; de Cino da Pistoja

à Michel-Ange, les plus grands lyriques de l'Italie semblent lui

répéter la parole qu'il adressait à Virgile: «Tu es mon maître.»

Cino, à ses sonnets dans le goût provençal sur la beauté et l'amour,

ajoute des poésies plus émues sur les «douleurs de l'amour», sur

«l'exil et les douleurs civiles», sur la mort de Selvaggia, sa

maîtresse; proscrit, en deuil de sa dame, il se tourne vers Dante, à

qui seul il ose avouer ses larmes; Dante mort, il s'écrie:

_Quale oggi mai degli amorosi dubi

Sarà a nostri intelletti secur passo,

Poi che caduto, ahi lasso!

E'l ponte ove passava i peregrini?_

Pieraccio Tebaldi, Macchio da Lucca, pleurent Dante «leur doux

maître», et l'invoquent comme un saint; Bosone da Gobbio et Jacopo

Alighieri, le fils du poëte, écrivent en vers sur la _Divine

Comédie_; Matteo Frescobaldi imite les invectives dantesques contre

Florence:

_Ora se'meretrice pubblicata

In ogni parte, in fin trà Saracini._

Frate Scoppa prophétise les calamités de l'Italie et n'oublie pas la

chute des «grands Lombards» chantés par Dante; Fazio degli Uberti met

en sonnets les péchés capitaux; dans le _sirvente_ aux tyrans et aux

peuples italiens, il fait défiler les bêtes héraldiques des vieilles

cités; dans ses vers, Rome appelle l'Empereur qui lui rendra la paix,

et l'Italie flétrit Charles IV,

_Di Lusimburgo ignominioso Carlo_

qui a trompé ses espérances[431].

[431] _Rime di M. Cino da Pist. e d'altri del sec._ XIV. Firenze,

Barbèra.

Dante, à la suite de la _Vita Nuova_, livre de jeunesse, écrivit,

à différentes époques, le _Convito_ qui, originairement, devait

en être le commentaire[432]. Ici, le rêve et l'extase font place

à la réflexion austère, au monologue d'un esprit qui a repris

possession de soi-même. Il veut adoucir l'amertume de ses regrets,

et ne tarde pas à se laisser emporter et bercer par le mouvement

tranquille de la vie intellectuelle à laquelle il s'abandonne. La

souffrance recule peu à peu, comme une rive qui s'efface au loin,

et, dans cette conscience où la claire raison est enfin rentrée, se

réveille la recherche curieuse de toute notion noble. Il a retrouvé

la philosophie morale telle que l'antiquité l'a fondée, limitée aux

sentiments, aux vertus, aux devoirs, aux joies de la vie terrestre,

et qui ne porte point sans cesse vers les mystères de la vie future

le regard inquiet de la sagesse chrétienne. Le _Convito_ est l'œuvre

laïque et rationnelle de Dante, comme la _Divine Comédie_ en est

le monument catholique et mystique. Il est écrit avec quelque

timidité et l'on n'y retrouve plus l'assurance ferme du théologien;

l'autorité d'Aristote, qu'il y invoque souvent, ne le soutient point

aussi fortement que le Verbe infaillible de l'Église. Mais il y a

quelque charme à le voir toucher, non sans embarras, à des idées bien

vieilles et qui, pour lui, paraissent toutes neuves; à l'amitié,

par exemple, dont il parle avec moins de grâce que Cicéron, mais à

laquelle il revient toujours, répétant des maximes éternelles et

les marquant, dans sa prose toute fraîche, d'une vive empreinte

de jeunesse. Cependant le _Convito_ contient aussi des pensées

originales et d'une réelle hardiesse pour le temps; celle-ci, par

exemple, que la religion vraie est seulement dans le cœur[433].

Je sais bien que l'_Imitation_ et saint François ont dit la même

chose. Mais, dans la doctrine du renoncement monacal, toute piété

n'aboutit-elle pas à l'amour? Le _Convito_ ne sacrifie plus à Dieu

tous les instants et tous les actes de la vie. Il rend à la raison,

à la volonté, aux affections humaines, la liberté avec leur domaine

propre. Ce livre appartient à la Renaissance; l'esprit moderne y

commence son éclosion au souffle de l'esprit antique.

[432] V. sur la date des différents livres, FRATICELLI, à l'édit.

de Florence, 1862.

[433] _Iddio non vuole religioso di noi se non il cuore_, IV, 28.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 54 / 70 题