II

On connaît cette figure anguleuse, aux traits fermes et doux, dont

Giotto a peint le profil sur un mur du _Bargello_, à Florence. Nous

devinons, sous ce masque tranquille, bien moins l'exaltation que la

décision obstinée d'un esprit que l'absolu a captivé, l'indomptable

fidélité d'une conscience que les plus dures déceptions n'ont point

fléchie. Il n'était pas possible que le scepticisme se glissât dans

une telle âme. Plus indulgent pour les hommes et les choses, et

moins superbe, Dante eût fait sa paix avec Florence, avec les papes,

et, par son génie, eût été le premier et le plus honoré citoyen de

sa ville; comme Pétrarque, il se fût accommodé avec la fortune et

en eût joui, tout en lui demeurant très-sévère; mais céder, par

sagesse humaine, aux conditions transitoires de la destinée, était

impossible à l'homme qui traitait les expériences de l'histoire

d'après les vues rigides de ses dogmes. «Je suis, écrivait-il, un

navire sans voiles et sans gouvernail, poussé par la tempête de port

en port et de rive en rive[425].» Jeter l'ancre à propos est un art

fort utile pour les navires ainsi désemparés. Pétrarque fut un pilote

plus prudent; il consultait volontiers les signes du temps. Dante,

semblable aux navigateurs mystiques du moyen âge, allait droit en

avant, à la recherche du Paradis; il se brisa au premier écueil;

mais, dans la vie morale, il est beau quelquefois de faire naufrage.

[425] _Convito_, lib. I, cap. 3.

Une telle démarche de la conduite, une telle âpreté du caractère sont

l'effet de la méthode rigoureuse de l'esprit. En lui, le théologien

domine, et le génie dogmatique forme le fond même de l'intelligence.

C'est par là qu'il est homme du moyen âge. Très-libre en face des

institutions, même les plus augustes, impétueux dans ses passions et

ne leur imposant aucune limite, il ne connaît plus, dans la sphère

religieuse ou politique, que l'empire des notions absolues, il

s'abandonne à la discipline de la démonstration et traite des choses

terrestres, des intérêts mobiles avec une autorité sans pareille.

Alors son latin, qui est autrement pur et travaillé que celui de nos

scolastiques du même temps, au lieu de s'étendre dans l'abondance

du raisonnement analytique, se concentre et se fige en des formes

dures et sèches. Comme il affirme toujours et ramène toutes ses vues

aux idées sans réplique qu'il a d'abord établies, sa langue prend

l'appareil raide de la déduction continue, le syllogisme y perce à

chaque ligne, plus ou moins dissimulé, et parfois s'y impose dans

toute sa nudité. Les procédés des mathématiciens y entrent avec

leurs formes barbares[426]. Les opinions d'Aristote et les textes

de l'Écriture interviennent sans cesse dans les prémisses de ses

syllogismes, et le même syllogisme, dix fois refondu et confirmé,

remplit et prouve tout un chapitre. Sans doute, on ne lui reprochera

pas d'avoir placé dans le Paradis terrestre l'origine du langage

et d'avoir mis sur les lèvres d'Adam la langue hébraïque que

conservèrent soigneusement, après Babel, les enfants d'Héber[427].

Mais il faut bien remarquer que toute sa théorie, si juste en

certaines parties, de la langue vulgaire découle de la définition _a

priori_ qu'il a d'abord inventée de cette langue même, _illustre_,

_curiale_, _aulique_, _cardinale_. Ici, le dogme de la langue

impériale, œuvre de l'Empire entier, lui a dérobé la vue claire de

la province où cette langue s'élabore. De même, dans le _Traité de

la Monarchie_, le dogme politique lui fait méconnaître l'histoire;

il remonte à Grégoire VII, mais pour contredire en même temps à la

doctrine de Grégoire VII. Car, s'il place au plus haut sommet de la

société humaine et chrétienne les deux grands luminaires, le Pape et

l'Empereur, il nie énergiquement que l'Empereur tienne de la grâce

du Pape la suprématie universelle. Il est le vicaire de Dieu au

même titre et avec les mêmes droits que le Pape; mais seul, il est

le suzerain des royaumes et des républiques. Dante revient ainsi au

plein moyen âge, oubliant l'établissement des Communes italiennes et

l'émancipation des États européens; mais il oublie également que le

moyen âge n'a goûté quelque paix qu'aux jours où la volonté du Pape

mettait l'ordre dans l'anarchie des sociétés barbares, et que la

tragédie du Sacerdoce et de l'Empire a commencé par le dualisme même

qu'il rêve de renouveler. Cependant, il poursuit son raisonnement

avec la sérénité d'un illuminé que meut une idée fixe, s'autorisant

des paroles de David, retournant les textes de l'Évangile,

_Quodcumque ligaveris super terram_, et _Ecce duo gladii hic_[428],

et ne comprenant plus que les calamités qui ont brisé sa vie ont eu

pour cause l'inévitable conflit de l'Empereur et du Pape sur les

fondements mêmes du droit féodal.

[426] _Et quod potest fieri per unum, melius est fieri per

unum quam per plura. Quod sic declaratur: sit unum, per quod

aliquod fieri potest, A, et sint plura, per quæ similiter illud

fieri potest, A et B. Si ergo illud idem quod fit per A et B,

potest fieri per A tantum, frustrà tibi assumitur B_, etc. _De

Monarch._, I, 16.

[427] _De Vulg. Eloq._, lib. I, cap. 6.

[428] _De Monarch._, I, 8 et 9.

La discussion et la contradiction n'ont aucune prise sur l'esprit

d'un tel croyant. Il n'habite pas les régions communes de la raison

humaine. Dans l'ordre des choses religieuses ou politiques, il ne

consent point à exprimer les idées simples avec simplicité; car il ne

les conçoit qu'à la façon du moyen âge, sous la forme allégorique ou

mystique. Sa _Divine Comédie_, où il a voulu montrer les réalités les

plus certaines, selon la foi de son Église et de son siècle, est une

suite de symboles imaginés par lui-même ou reçus des docteurs et des

métaphysiciens catholiques[429]. Dès ses premiers pas en ce voyage

singulier, au sein de la forêt «obscure, sauvage, âpre et forte»,

il se plonge dans une sorte de crépuscule où flottent mille formes

indécises, d'un sens très-profond, d'une interprétation très-subtile,

les unes, absolument symboliques, telles que la panthère, le lion et

la louve, Florence, la France et Rome, qui bondissent d'une manière

inquiétante autour du poëte; les autres, à demi réelles, dont le

nom est familier à l'histoire, mais qui, en ces régions pleines de

prestiges, ne marchent et ne parlent que pour prêter une apparence

de vie à quelque notion sublime: tels sont Virgile, Saint Pierre,

Béatrice. Ici, la théologie et la politique revêtent pareillement

l'apparence douteuse du symbole. Philippe le Bel est «la plante

maudite qui couvre d'une ombre mortelle toute la terre chrétienne».

Les Guelfes sont les loups, _Wölfe_, et Florence où ils dominent est

la _maladetta e sventurata fossa de' lupi_. Le Christ s'avance, dans

le _Purgatoire_, sous la forme d'un griffon ailé; il conduit un char

où se tient une vierge vêtue de blanc, de vert et de couleur de feu,

la théologie; un aigle, un renard et un dragon se jettent sur le char

et le démembrent; ce sont les empereurs païens et les hérésiarques

qui déchirent le corps de l'Église; tout à coup, sept têtes armées

de cornes se dressent sur les ruines du char; au milieu d'elles

est assise une courtisane à moitié nue: la Rome des papes s'étale

dans toute son insolence[430]. L'Apocalypse, le blason féodal et la

sculpture gothique ont parlé cette langue extravagante. Ajoutez les

raffinements de la casuistique, la théologie chrétienne imprégnée

d'idées péripatéticiennes, de vagues réminiscences platoniques; le

premier moteur et le premier amour mêlant au _Credo_ de Nicée une

métaphysique transcendante; le plan du monde surnaturel établi sur la

cosmographie et l'astronomie du XIIIe siècle; Jérusalem, le Paradis

terrestre, les colonnes d'Hercule, les antipodes fixés comme points

cardinaux du globe terrestre: ne vous semble-t-il pas qu'en pénétrant

dans l'œuvre et le génie de ce poëte, vous descendiez sous la voûte

d'une crypte romane et qu'aux lueurs tristes d'une lampe les figures

terribles ou enfantines, les images hiératiques inintelligibles, tous

les rêves du moyen âge se lèvent sous vos yeux, dans l'ombre, et

forment autour de vous comme un cortége mélancolique?

[429] OZANAM, _Dante et la Phil. cath. au_ XIIIe _siècle_, III, 3.

[430] _Purgat._, XX, 43, XIV, 51, XXIX et suiv.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 53 / 70 题