_La Renaissance des lettres en Italie._
_Les premiers écrivains_
La langue italienne était, aux dernières années du XIIIe siècle, mûre
pour une Renaissance littéraire. C'est alors qu'un poëte très-grand
apparut dans la péninsule et, par un ouvrage extraordinaire,
renouvela la littérature de l'Italie. Cinquante ans après sa mort,
la première époque de cette littérature était accomplie. Le moyen
âge durait encore dans tout le reste de l'Europe; déjà, au delà des
Alpes, l'esprit moderne était fondé par les traditions de Dante, de
Pétrarque, de Boccace, de Villani et des historiens du XIVe siècle.
I
Dante est venu à la fin d'un monde. Par sa vie, sa foi, ses passions
politiques, son caractère, les formes de son esprit, il se rattache
au moyen âge florentin et au moyen âge catholique; de loin, l'œuvre
qu'il a édifiée, par son architecture et sa tristesse, ne rappelle
que le moyen âge, et quand on s'est approché du monument, il faut en
faire le tour avec quelque attention avant d'en découvrir les parties
lumineuses ouvertes du côté de la Renaissance.
Il n'est pas facile de l'aborder et de nouer avec lui un commerce
familier. Il ne se livre pas avec l'abandon de Pétrarque, avec
l'entrain tout français de Boccace. Ceux-ci sont des écrivains
aimables qui sont heureux d'être lus et de charmer le lecteur,
des artistes qui jouissent de l'admiration d'autrui. Dante semble
se replier sur lui-même et ne converser qu'avec lui-même; il lui
importe peu d'être écouté pourvu qu'il s'entende. «Il était, dit
Philippe Villani, d'une âme très-haute et inflexible, et haïssait les
lâches[419].» Son orgueil, signe de grandeur, pourrait, il est vrai,
nous séduire; mais ses visions nous déconcertent et nous sentons en
lui un esprit étrange, dont les pensées et la langue sont d'une
nature différente de la nôtre. Tel il était jadis pour Ravenne;
quand il passait, le visage enveloppé du capuchon rouge, les enfants
fuyaient éperdus au bruit de ses pas, et ce revenant de l'Enfer
effrayait les vivants comme une apparition.
[419] _Et qui abominaretur pusillanimes._ _Vita Dant._, p.
28.--_Filosofo malgrazioso, sdegnoso_, écrit JEAN VILLANI, IX,
134, 136.--_D'animo altero e disdegnoso_, dit BOCCACE. _Vit. di
Dante._
Cette hautaine allure, cette figure austère autour de laquelle se
fait la solitude, sont d'un homme qui a cruellement souffert et que
les douleurs de la vie publique ont enfermé dans la vie intérieure.
Il avait goûté les dernières amertumes de la destinée. Sa famille
l'avait élevé dans les croyances du parti national, le parti guelfe.
Son oncle, Brunetto degli Alighieri, un vaincu de Montaperti, avait
dû s'exiler deux fois de Florence. En ce temps, quand un parti était
battu, la ville se remplissait aussitôt d'une lamentation d'hommes
et de femmes, «_che andava infino al cielo_», dit Villani[420], et
le cortége des proscrits sortait en pleurant des portes, allant vers
Lucques, Arezzo ou Pise. Dante grandit au milieu de ces émotions et
de ces souvenirs. A trente-cinq ans, il fut envoyé par les prieurs,
avec trois autres députés, auprès de Boniface VIII, pour supplier le
pape d'empêcher que Charles de Valois, cédant à l'appel des Noirs,
Guelfes à outrance, ne vînt à Florence, sous le prétexte de pacifier
la Commune, et n'opprimât les Blancs, Guelfes modérés, véritables
représentants des libertés municipales. Les ambassadeurs comprirent
vite que Boniface trahissait l'Italie et pactisait avec l'étranger.
«Pourquoi, leur dit-il, êtes-vous si obstinés? Humiliez-vous devant
moi; je vous dis, en vérité, que je n'ai d'autre intention que celle
de votre paix[421].» Tandis que le poëte était encore à Rome, Charles
de France entrait à Florence, «la fontaine d'or» que le saint Père
lui avait promise, et, sous ses yeux, les bandes de Corso Donati
pillaient pendant cinq jours les maisons et massacraient les modérés.
Dante ne devait jamais revoir «le beau bercail où, petit agneau, il
avait dormi». Il était chassé pour deux ans, condamné à une amende de
5,000 florins payable en trois jours; il était rejeté pour toujours
hors de la vie publique. Il suivit quelque temps ses compagnons
d'exil et se rapprocha avec eux des Gibelins proscrits. Il avait
perdu sa patrie; il allait perdre sa foi politique. Il n'attendait
plus rien de l'Église, dont la _captivité de Babylone_ commençait.
Tout en errant à travers l'Italie et la France, tout en montant
«l'escalier d'autrui», il créait pour lui seul «un parti isolé»:
_si ch' a te fia bello
Averti fatta parte per te stesso[422]._
il devenait plus que Gibelin; il voulait rendre à l'Empereur
non-seulement la primauté féodale en Italie, mais le siége impérial
de Rome. Il appelait Henri VII, non comme suzerain, mais comme
libérateur. «_Evigilate igitur omnes, et assurgite regi vestro,
incolæ Italiæ, non solum sibi ad imperium, sed ut liberi ad regimen
reservati[423]._» Henri VII descendit en Italie, mais pour y mourir
(1313). Dante se tourna une fois encore vers le Saint-Siége et
engagea le conclave à donner à Clément V un successeur italien.
Les cardinaux nommèrent un pape français. Ainsi s'évanouissait
l'espérance suprême de Dante. Il demeurait seul, _in gran tempestà_,
maudit par les Guelfes, incompris des Gibelins, cherchant la paix et
ne la trouvant point, et répétant le cri du prophète juif: «_Popule
meus, quid feci tibi?_» En 1320, à Vérone, il débattait une thèse
«d'or et très-utile» sur la nature de deux éléments, l'eau et la
terre[424], rêverie de péripatéticien et de géomètre, qui put tromper
un instant l'ennui de son exil. Bientôt il s'éteignit dans le désert
de Ravenne, sur le tombeau de l'empire romain (1321).
[420] VI, 80.
[421] DINO COMPAGNI.
[422] _Parad._, XVII, 68.
[423] _Epist._, V.
[424] _Quæstio de Aqua et Terra._