Ce n'est point dans les manoirs à demi féodaux de Florence que l'on
peut le mieux converser, forteresses maussades, dont les palais plus
modernes, qui ne remontent pas au delà du XVe siècle, nous donnent à
peine l'idée. De très-bonne heure, les Italiens ont su replacer la
vie polie dans le cadre où les Romains l'avaient laissée. La villa
n'est point une fantaisie romanesque de Boccace: dès la première
partie du XIVe siècle, les Florentins édifient à la campagne des
domaines plus attrayants que leurs châteaux forts de la ville; ils
s'y ruinent même quelquefois, selon Villani[400]. Les nobles ont
leurs palais aux amples terrasses, leurs jardins de cyprès et de
chênes verts alignés en longues murailles, dont la couleur sombre
rehausse la blancheur des génies et des dieux de marbre. Les riches
bourgeois sont fiers de leur maison des champs, où l'architecture des
jardins, plus modeste que dans les parcs des nobles, est formée par
les haies de jasmins, de roses rouges et blanches; les treilles se
mêlent aux bosquets de citronniers et d'orangers; sur le gazon fleuri
court l'eau étincelante, les lièvres et les chevreuils s'ébattent
dans les buissons[401]. «Florence, dit Agnolo Pandolfini[402], au
commencement du XVe siècle, est entourée de villas qui, baignées
d'un air pur comme le cristal, jouissent de la vue la plus riante;
de loin, on les prendrait pour des châteaux, tant l'aspect en est
magnifique.» Bientôt les peintres orneront de fresques mythologiques
ces hautes salles pavées de marbre; la société élégante, pour
laquelle les plus grands artistes décoreront les _Stanzes_ du
Vatican, le _Cambio_ de Pérouse, le palais du Te à Mantoue,
appropriera à la délicatesse de ses goûts ces maisons de plaisance
dont il ne nous reste que des ruines, la villa Madama, la Magliana,
la villa Aldobrandini.
[400] XI, 93. _Onde erano tenuti matti._
[401] BOCCACE, _Decamer., Giorn._, III, introd.
[402] _Trattato del governo della Famiglia._
Ainsi, l'art pénètre de plus en plus la vie italienne. L'homme de la
Renaissance n'est point satisfait quand il a aiguisé son esprit et
contenté ses passions; il veut encore que le plaisir caresse chacun
de ses sens et que, partout où vont ses regards, apparaisse l'image
de la joie. D'ailleurs, il vit dans un temps où la fortune n'est
constante ni pour les grands, ni pour les petits:
_Chi vuol esser lieto, sia;
Di doman non c'è certezza._
disait, dans ses chansons de carnaval, Laurent de Médicis. Et
l'Italie, à travers les tragédies de son histoire, multiplie les
fêtes, les joies du jour présent, dont le lendemain est si peu sûr.
Ces réjouissances diffèrent des fêtes et des jeux pratiqués par le
monde féodal de France, d'Allemagne et des Pays-Bas. Ici, chaque
groupe de la hiérarchie sociale a ses solennités propres, où le
groupe voisin n'est point convié; les nobles ont leurs tournois,
leurs cours d'amour et leurs cavalcades; le clergé a ses processions,
ses _mystères_ et le carnaval cloîtré des couvents; la bourgeoisie,
la basoche, le populaire a ses farces, ses _sotties_, les saturnales
que la mère Église accueille avec indulgence, la messe des fous, la
fête des sous-diacres et des Innocents, les pantomimes où Renart
triomphe, les démonstrations grotesques des _Cornards_ à Évreux et à
Rouen, de la _Mère Folle_ à Dijon; à Paris, l'Université, professeurs
et écoliers, va processionnellement et gaiement à Saint-Denis; la
procession du dieu Manduce, «statue de boys mal taillée et lourdement
paincte», à laquelle assiste Pantagruel, n'est autre que le carnaval
de _Maschecroute_ à Lyon, et du Graouï de Metz. De toutes ces fêtes
féodales, mystiques ou bourgeoises, aucune n'est vraiment populaire
ou nationale. L'Italie qui, en deux révolutions successives, a brisé
les barrières sociales, appelle libéralement à ses plaisirs la cité
tout entière[403]. Au carnaval, grâce au masque et à la fantaisie
du costume, tous sont égaux, patriciens et artisans. Les villes que
traversent de longues rues formées de lignes droites[404] se prêtent
au défilé des cortéges, des cavaliers, des chars allégoriques, aux
courses de chevaux libres, les _barberi_. Les places communales
servent, comme à Sienne, de cirque aux courses de cavaliers; de
même aussi la place Navone à Rome, le Prà della Valle à Padoue, où
coururent, en 1237, les barberi, dans les fêtes que l'on donna pour
célébrer la chute d'Ezzelino le Féroce. Les enfants et les femmes
couraient à Ferrare, à Modène, à Pavie; à Rome enfin, jusqu'au temps
de Grégoire IX, les juifs masqués et en toges sénatoriales[405].
[403] BURCKHARDT, _Cultur_, p. 320.
[404] Ainsi, Rome, Florence, Bologne, Pise.
[405] ANT. MANNO, _Turf e Scating dei Nostri nonni_. Torino, 1879.
On a commencé par les _Mystères_, qui répondaient au goût du moyen
âge et aux prédilections de la peinture primitive. Le 1er mai
1304, à Florence, le pont de la Carraja s'écroula sous la masse
des spectateurs qui regardaient l'Enfer en plein Arno, joué sur
un échafaud et des barques[406]. L'art d'organiser les fêtes fut
longtemps propre à Florence; ses _festaiuoli_ étaient recherchés dans
toute l'Italie pour leurs talents[407]. Le régime des tyrannies, la
culture littéraire et la tendance de la peinture en certaines écoles,
à Venise, par exemple, et en Lombardie, ne tardèrent pas à imprimer
aux grandes réjouissances le caractère qu'elles gardèrent jusqu'à la
fin. Des éléments nouveaux y furent introduits, drame, pantomime,
intermèdes plaisants, ballets, allégories, mythologie; par-dessus
tout, un déploiement extraordinaire de personnages, une richesse
étonnante des costumes. Jamais et nulle part les yeux n'ont vu de
pompes plus magnifiques. Si l'on représente encore, au XVe siècle,
les scènes mystiques, Brunelleschi trouve le moyen de suspendre en
l'air des enfants ornés d'ailes angéliques, qui semblent voler et
danser, et un Dieu le Père solidement tenu au ciel par un anneau de
fer; l'ingénieur Cecca imite l'ascension du Sauveur[408]. Il faut
lire le récit de la procession que Pie II présida, pour la Fête-Dieu,
à Viterbe, en 1462[409]. Le long du cortége, entre San-Francesco et
le Dôme, étaient représentées, sur des estrades, par des personnages
vivants, des scènes d'histoire ou des allégories, le combat de
saint Michel contre Satan, la Cène, le Christ au milieu des anges,
le Christ au tombeau, la résurrection, l'assomption de la Vierge
portée par les anges et les splendeurs du Paradis. On reconnaît, dans
ces fêtes, l'inspiration pittoresque des artistes et le génie des
lettrés, des poëtes, des humanistes, qui reproduisent les légendes
antiques. Charles VIII, à peine entré en Italie, vit jouer, par des
mimes, les aventures de Lancelot du Lac et l'histoire d'Athènes[410].
En 1473, le cardinal Riario, pour honorer le prince de Ferrare qui
venait prendre à Rome sa fiancée, Léonore d'Aragon, mit en mouvement
la plus brillante mythologie, Orphée, Bacchus et Ariadne, traînés par
des panthères, l'éducation d'Achille, les nymphes troublées par les
centaures et ceux-ci battus par Hercule[411]. Léonard de Vinci, à
Milan, ordonnait les réjouissances princières et faisait mouvoir en
l'air le système du monde[412]. A Florence, le Granacci dirige, sous
Laurent, le triomphe de Paul Émile et celui de Camille, sous les yeux
de Léon X[413]. Au triomphe d'Auguste, vainqueur de Cléopâtre, sous
Paul II, la Rome pontificale vit passer dans ses rues le souvenir
vivant des jours antiques, les rois barbares enchaînés, le sénat,
les édiles, les questeurs; César Borgia, qui répétait volontiers:
«_aut Cæsar, aut nihil_», ne manqua pas de montrer une fois, dans
le triomphe du grand Jules, le symbole insolent de sa propre
ambition[414].
[406] VILLANI, VIII, 70.
[407] INFESSURA, ap. ECCARD, _Scriptor._, II, 1896.
[408] VASARI, _Vite di Brunelleschi, di Cecca_.
[409] PII II _Comment._, VIII.
[410] ROSCOE, _Léon X_, I, p. 220; III, p. 263.
[411] INFESSURA, ap. ECCARD, _Scriptor._, II, 1896.
[412] AMORETTI, _Memor. sopra Leon. da Vinci_, p. 38.
[413] VASARI, _Vita di Granacci_.
[414] MURATORI, _Scriptor._, _Vita Pauli II_, t. III.--ED.
ALVISI, _Cesare Borgia duca di Romagna_, p. 92.
Les Borgia ont peut-être donné les spectacles les plus
extraordinaires de la Renaissance. Rome contemplait avec stupeur ce
pape en qui revivaient les traditions effrayantes des empereurs;
mais elle jouissait avec lui des cérémonies païennes de sa cour, de
ses combats de taureaux, de ses cavalcades pontificales. Lorsque
César revint de l'expédition d'Imola et de Forli, le Sacré-Collége
l'attendait à la place du peuple: précédé de l'armée, des pages,
des gentilshommes, entouré des cardinaux en robe rouge, à cheval,
vêtu de velours noir, il marcha au milieu d'une foule immense qui
applaudissait; les femmes riaient en voyant passer le fils du
pape, si charmant, avec ses cheveux blonds[415]. Quand il arriva
au Saint-Ange, le canon tonna. Alexandre, fort ému, se tenait,
avec ses prélats, dans la salle du trône; à la vue de son fils,
qui s'avançait, porté vers lui dans les bras de la sainte Église:
«_Lacrimavit et rixit a uno tracto_», dit l'ambassadeur vénitien, il
rit et pleura[416].
[415] _Era ammirato dalle madri ilari che erano sulle porte e
dalle nubili fanciulle salite alle alte finestre._ JUSTOLO,
_Paneg._
[416] ED. ALVISI, _Cesare Borgia_, p. 89.--V. dans GREGOROVIUS,
_Lucr. Borgia_, les fêtes de ce pontificat.
X
Une telle recherche de la pompe et de l'éclat caractérise toute une
civilisation. Un peuple ainsi élevé dans la jouissance pittoresque
ne peut plus se détacher ni de la magnificence, ni de la grâce; les
formes sévères de l'art et de la poésie, qui révèlent l'austérité
habituelle des âmes, lui deviennent chaque jour moins intelligibles.
Le spectacle extérieur prend une place toujours plus grande dans
la vie civile comme dans la vie intellectuelle. Venise, qui trouve
dans ses lagunes bordées de palais un théâtre singulier, fait servir
l'éblouissement des fêtes à la diplomatie; Philippe de Comines y
passe huit mois, caressé, «honnoré comme un roy», mais endormi; les
cortéges de bateaux recouverts de satin cramoisi, la profusion des
marbres, des tableaux, des tapisseries, des cérémonies, des harangues
ont troublé cet esprit si clairvoyant. «Ils me tinrent les meilleures
paroles du monde du Roy et de toutes ses affaires.» Cependant,
Charles VIII et son ambassadeur furent joués et la ligue des États
italiens se noua, entre deux sérénades, sous les yeux de Comines et
à son insu[417]. L'Église, dans ses fonctions religieuses et son
architecture, recherchera toujours davantage le décor fastueux, et
plus le christianisme baissera dans les âmes, plus les temples et
le culte étonneront les yeux. La poésie, que, depuis longtemps, ne
visite plus l'inspiration sévère et très-pure de Dante, ne saurait
se contenter désormais de l'enthousiasme lyrique de Pétrarque; la
_canzone_ amoureuse ne parle qu'au cœur; un soupir éternel lasse
très-vite la curiosité d'esprits mobiles que l'histoire et la
vie ont formés par la contemplation des choses extraordinaires;
l'Arioste sera le grand poëte de la pleine Renaissance; sa fantaisie
héroïque, qui court allégrement à travers mille tableaux, semble
se perdre, comme Angélique, dans le dédale des forêts sacrées,
puis se retrouve et prend son vol, toute radieuse, dans l'azur; le
charme sensuel des passions qu'il raconte et l'ironie légère avec
laquelle il peint les rêves et les tendresses de l'homme, tous
ces dons d'un génie unique convenaient excellemment à l'Italie
désenchantée de toute foi sublime, éprise seulement de la grandeur
de ses virtuoses et des images de la beauté. Enfin, la peinture
elle-même suivra l'entraînement des âmes. Les vieux peintres ont
longtemps consacré leur art à l'édification; mais déjà l'esprit de
la Renaissance était en eux, et, dès les premières écoles, un grand
souffle de vie, la préoccupation de l'effet, le goût de la grâce,
le luxe des costumes, la vivacité et la richesse des couleurs font
pressentir les merveilles du XVe et du XVIe siècle. Mais de plus
en plus aussi, la peinture, indifférente à l'émotion religieuse,
deviendra une fête pour les yeux. Telle procession d'évêques, de
Ridolfo Ghirlandajo[418], n'est plus qu'un spectacle où les draperies
brodées d'or attirent autant les regards que les figures ascétiques
des personnages. Que reste-t-il, dans les banquets évangéliques du
Véronèse et du Titien, dans les Saintes Familles de Léonard de Vinci,
de la simplicité touchante de l'Évangile? Michel-Ange lisait Dante
assidûment, et son âme avait gardé la gravité religieuse des temps
anciens. Lorsqu'il découvrit, à Jules II et à la cour pontificale,
les peintures terribles de la chapelle Sixtine, personne n'y comprit
rien, et le pape murmura avec mauvaise humeur: «Je ne vois pas d'or
dans tout cela!»
[417] _Mém._, liv. VII, ch. 15.
[418] _Offices_ de Florence.
Cependant, il n'y eut point de contradiction entre la Renaissance
primitive, celle du XIVe siècle, et la Renaissance du XVIe. La
civilisation italienne n'a porté, à l'époque de Laurent le
Magnifique et de Léon X, aucun fruit dont la fleur n'ait été épanouie
dès l'âge de Dante, de Giotto, de Nicolas de Pise et de Pétrarque.
Les mêmes raisons morales et sociales, la même éducation, les mêmes
exemples, les mêmes aptitudes originales ont produit et soutenu cette
civilisation de sa naissance à sa dernière heure. Il nous reste
à montrer, dans les premiers ouvrages de la Renaissance, l'effet
des causes diverses que nous avons analysées et à suivre, en ses
premières directions, le mouvement intellectuel dont nous connaissons
le point de départ.