Cependant l'Italie, où luttent de si ardentes passions, ne ressemble
pas à un champ de bataille. Les âmes que l'ambition isolerait les
unes des autres se rapprochent, au contraire, grâce à la politesse
croissante des mœurs, à la conversation, au goût des plaisirs
magnifiques, au rôle éminent des femmes dans la société. Les fruits
les plus rares de la civilisation servent ainsi à la communion des
esprits.
La vie de société répond toujours à un certain degré de la culture
intellectuelle, car elle repose sur l'échange des idées et n'a tout
son charme que par la présence des femmes; c'est pourquoi elle ne
s'accommode que des idées nobles ou spirituelles, et ne recherche
point de préférence les notions abstraites ou sublimes. Le cadre
d'un salon lui convient mieux que celui d'une académie. Les cours
provençales avaient donné le premier modèle de ces mœurs élégantes.
On s'y entretenait de l'amour avec assez de vivacité, de subtilité
et de discrétion pour animer un cercle de seigneurs et de femmes
lettrés. Dans l'imitation prolongée des Provençaux par les Italiens,
il ne faut point voir je ne sais quelle impuissance à produire des
ouvrages originaux: l'Italie, qui avait assez d'esprit déjà pour se
mettre à converser, adoptait et répétait, d'après nos troubadours, la
poésie la plus propre à divertir la conversation.
Les femmes italiennes durent beaucoup à la Renaissance. Le moyen âge
avait été dur pour les filles d'Ève. Il ne pouvait se consoler du
premier péché et voyait volontiers dans la femme l'ennemie mortelle
de l'homme. Un scolastique italien du XIIIe siècle, Gilles de Rome,
avait déclaré que la femme a tout juste la raison et la valeur morale
des enfants: sa gloire est de se soumettre à la volonté de l'homme,
et, par-dessus tout, de se taire[389]. Vingt ans plus tard, les dames
italiennes parlaient, et Dante, qui pénètre dans leur compagnie
et les écoute, exprime par une image charmante l'abondance et la
pureté de leurs paroles: «Alors ces dames se mirent à parler entre
elles, et, comme nous voyons tomber la pluie mêlée de neige blanche,
ainsi leurs paroles me semblaient mêlées de soupirs[390].» Dans le
_Convito_, expliquant ce vers d'une _canzone_ adressée aux anges du
troisième ciel,
_Saggia e cortese nella sua grandezza_,
il loue, dans la femme, les vertus intellectuelles, la science et
la sagesse, la courtoisie, la grandeur d'âme et la raison[391].
Comme Dante avait glorifié Béatrice, Pétrarque chanta Laure.
Boccace monta moins haut dans l'éther pur du platonisme. Les dames
de son _Décaméron_ ne sont pas de nature angélique. Elles ont peur
de mourir de la peste, et à Santa-Maria-Novella, après la messe,
elles forment un cercle dans un coin de l'église et causent entre
elles du désir très-vif qu'elles ont de vivre. Quelques jeunes
patriciens de Florence étant entrés, non pour leurs dévotions, mais
«dans l'espérance de rencontrer leurs maîtresses, qui étaient,
en effet, parmi ces dames», la conversation reprit de plus belle
sous l'œil indulgent de la madone de Cimabué. On convint de se
retirer à la campagne, dans une abbaye de Thélème, un château bâti
sur une colline. Là, dans les vastes salles pavées de mosaïques et
jonchées de fleurs fraîches, ou à l'ombre d'un parc où murmurent
les fontaines, la spirituelle compagnie sut oublier, avec l'aide de
dix contes par jour, le fléau qui désolait Florence. Chaque matin,
la société se donnait une reine nouvelle; on chantait, on dansait,
on cueillait des fleurs, on dînait au sein des parfums, enfin on
savourait les vieilles histoires gauloises, légèrement adoucies,
enveloppées des longs replis de la prose cicéronienne et toutes
rajeunies d'atticisme. Ici, la femme règne en souveraine, non plus,
comme en Provence, par privilége féodal, mais par le bon droit de la
beauté et de l'esprit. Le conte français, qui tourne si souvent à sa
confusion, est retouché par Boccace; la femme y reprend le beau rôle
par sa finesse, sa malice et quelquefois aussi par son dévouement et
sa grandeur d'âme. A la première nouvelle de la cinquième journée,
l'amour est représenté comme la cause des plus généreux sentiments.
Galeso, qui s'était montré rebelle à toute éducation et que l'on
considérait comme un rustre incorrigible, a rencontré, dans une
prairie, une admirable fille qui sommeillait sur le gazon, en un
costume assez transparent. L'amour entre dans son cœur et lui
donne de l'esprit. Il se forme à la politesse des gens bien élevés,
étudie et devient savant, chante, joue des instruments de musique,
s'applique aux exercices chevaleresques, enfin, «il se rendit, en
moins de quatre ans, le gentilhomme le plus poli, le mieux tourné, le
plus aimable de son pays. La seule vue d'Éphigène avait produit tous
ces miracles.»
[389] _De Regim. Princip._, lib. II, part. I, cap. 11, 12, 15,
16, 20.
[390] _Vita Nuova_, XVIII.
[391] _Tratt._, II, cap. II.
Le miracle dut se renouveler plus d'une fois dans un temps où les
femmes égalèrent souvent les hommes par le caractère et recevaient
une culture pareille de l'esprit. «Je n'aurais jamais cru, s'écrie,
dans le _Paradis des Alberti_, le jurisconsulte Biagio Pelacani, que
les dames de Florence fussent si fort au courant de la philosophie
morale et naturelle, de la logique et de la rhétorique.--Maître, lui
répond la belle Cosa, les dames florentines n'aiment point à être
trompées, de là tout le travail de leur esprit et la règle de leur
conduite[392].» La Renaissance n'attendit pas qu'un grave auteur du
XVe siècle eût démontré, par la Genèse et Aristote, que la femme a
la même dignité morale que l'homme[393]. Longtemps avant Isabelle de
Gonzague, Vittoria Colonna et toutes les femmes lettrées du XVe et
du XVIe siècle, il fut d'usage, dans les grandes maisons, de former
par la même éducation les filles et les fils. Les filles des princes
écrivaient en latin, et toutes les femmes bien élevées pouvaient
suivre la conversation des humanistes sur les écrivains ou l'histoire
de l'antiquité[394].
[392] _Le donne fiorentine s'ingegnano di fare et dire si,
secondo il loro potere, che non sia loro una cosa per un'altra
mostrato da chi ingannar le volesse._ II, cap. II.
[393] _La Defensione delle Donne_ (anonimo). Bologna, Romagnoli,
1876.
[394] BURCKHARDT, _Cultur_, p. 171, 313.--H. JANITSCHEK, _Die
Gesellschaft der Renaiss. in Ital._, III.--GREGOROVIUS, _Lucrezia
Borgia_, I, IV.
Au XIIIe siècle, l'Italie, dominée par l'influence provençale,
célèbre des réjouissances que les chroniqueurs ont décrites, où les
femmes interviennent, mais où les jongleurs, les bouffons et les
tournois chevaleresques ont encore plus d'importance que les plaisirs
de l'esprit. Cependant, comme l'amour se glisse dans ces jeux, il est
évident que le rôle des femmes ne tardera pas à y être très-grand.
«Au mois de juin 1284, écrit Villani, après Ricordano Malispini, à la
fête de saint Jean-Baptiste, il se forma une riche et noble compagnie
dont les membres étaient tous vêtus de robes blanches et avaient à
leur tête un chef dit le seigneur de l'amour; et cette société ne
songeait à autre chose qu'à jeux, divertissements et danses, avec
dames et chevaliers du peuple[395].» Plus tard encore, vers la fin
du siècle, Florence jouit souvent de fêtes semblables. «Il y avait
d'autres sociétés de dames et demoiselles qui, rangées en bel ordre,
couronnées de guirlandes et conduites par un seigneur de l'amour,
s'en allaient par la ville, dansant et se réjouissant[396].»
[395] VII, 88.
[396] _Ibid._
Les dames, dans le _Décaméron_, gouvernent déjà un cercle spirituel
et sont maîtresses dans l'art de la conversation légère ou du récit
pathétique[397]. Dans les débats plus graves de la villa Alberti, à
la fin du XIVe siècle[398], elles prennent une part brillante aux
entretiens qui roulent sur la morale, la politique et l'histoire.
Cent ans plus tard, Lucrèce Borgia parlait et écrivait, selon le
biographe de Bayard, l'espagnol, le grec, le français, l'italien
et le latin. Le témoignage du «Loyal Serviteur» est suspect sans
doute; au moins est-il certain que la fille d'Alexandre présida sans
embarras, entre Bembo et Strozzi, à la cour lettrée de Ferrare.
Enfin, à Urbin, la primauté des femmes, dans l'ordre des choses
délicates de l'âme, est si éclatante que le plus pur prosateur de
l'Italie, Baldassare Castiglione, a tracé, à côté de son parfait
gentilhomme, l'image très-noble de la _Donna di Palazzo_, figure tout
idéale que le XVIe siècle crut retrouver en quelques femmes éminentes
et que Michel-Ange a chantée[399].
[397] Dans la réalité bourgeoise et populaire, dont les conteurs
des _Cento Novelle antiche_ et Sacchetti sont les peintres
exacts, le rôle des femmes est fort médiocre, mais la société
décrite par ces écrivains est, beaucoup moins que celle du
_Décaméron_, dans le courant de la Renaissance. Les femmes qui
y trompent leurs maris avec le plus de décision sont des filles
nobles épousées par des marchands. Ceux-ci, personnages assez
grossiers, emploient un laid proverbe: _Buona femmina e mala
femmina vuol bastone_. (SACCHETTI, _Nov._ 86.) Les femmes se
vengent de leur brutalité et n'ont point tort tout à fait. Nous
sommes bien loin ici des _amorose donne_ de Boccace et de toute
civilisation supérieure.
[398] _Il Paradiso degli Alberti._
[399] _Il Cortegiano_, lib. III.