VIII

Cependant l'Italie, où luttent de si ardentes passions, ne ressemble

pas à un champ de bataille. Les âmes que l'ambition isolerait les

unes des autres se rapprochent, au contraire, grâce à la politesse

croissante des mœurs, à la conversation, au goût des plaisirs

magnifiques, au rôle éminent des femmes dans la société. Les fruits

les plus rares de la civilisation servent ainsi à la communion des

esprits.

La vie de société répond toujours à un certain degré de la culture

intellectuelle, car elle repose sur l'échange des idées et n'a tout

son charme que par la présence des femmes; c'est pourquoi elle ne

s'accommode que des idées nobles ou spirituelles, et ne recherche

point de préférence les notions abstraites ou sublimes. Le cadre

d'un salon lui convient mieux que celui d'une académie. Les cours

provençales avaient donné le premier modèle de ces mœurs élégantes.

On s'y entretenait de l'amour avec assez de vivacité, de subtilité

et de discrétion pour animer un cercle de seigneurs et de femmes

lettrés. Dans l'imitation prolongée des Provençaux par les Italiens,

il ne faut point voir je ne sais quelle impuissance à produire des

ouvrages originaux: l'Italie, qui avait assez d'esprit déjà pour se

mettre à converser, adoptait et répétait, d'après nos troubadours, la

poésie la plus propre à divertir la conversation.

Les femmes italiennes durent beaucoup à la Renaissance. Le moyen âge

avait été dur pour les filles d'Ève. Il ne pouvait se consoler du

premier péché et voyait volontiers dans la femme l'ennemie mortelle

de l'homme. Un scolastique italien du XIIIe siècle, Gilles de Rome,

avait déclaré que la femme a tout juste la raison et la valeur morale

des enfants: sa gloire est de se soumettre à la volonté de l'homme,

et, par-dessus tout, de se taire[389]. Vingt ans plus tard, les dames

italiennes parlaient, et Dante, qui pénètre dans leur compagnie

et les écoute, exprime par une image charmante l'abondance et la

pureté de leurs paroles: «Alors ces dames se mirent à parler entre

elles, et, comme nous voyons tomber la pluie mêlée de neige blanche,

ainsi leurs paroles me semblaient mêlées de soupirs[390].» Dans le

_Convito_, expliquant ce vers d'une _canzone_ adressée aux anges du

troisième ciel,

_Saggia e cortese nella sua grandezza_,

il loue, dans la femme, les vertus intellectuelles, la science et

la sagesse, la courtoisie, la grandeur d'âme et la raison[391].

Comme Dante avait glorifié Béatrice, Pétrarque chanta Laure.

Boccace monta moins haut dans l'éther pur du platonisme. Les dames

de son _Décaméron_ ne sont pas de nature angélique. Elles ont peur

de mourir de la peste, et à Santa-Maria-Novella, après la messe,

elles forment un cercle dans un coin de l'église et causent entre

elles du désir très-vif qu'elles ont de vivre. Quelques jeunes

patriciens de Florence étant entrés, non pour leurs dévotions, mais

«dans l'espérance de rencontrer leurs maîtresses, qui étaient,

en effet, parmi ces dames», la conversation reprit de plus belle

sous l'œil indulgent de la madone de Cimabué. On convint de se

retirer à la campagne, dans une abbaye de Thélème, un château bâti

sur une colline. Là, dans les vastes salles pavées de mosaïques et

jonchées de fleurs fraîches, ou à l'ombre d'un parc où murmurent

les fontaines, la spirituelle compagnie sut oublier, avec l'aide de

dix contes par jour, le fléau qui désolait Florence. Chaque matin,

la société se donnait une reine nouvelle; on chantait, on dansait,

on cueillait des fleurs, on dînait au sein des parfums, enfin on

savourait les vieilles histoires gauloises, légèrement adoucies,

enveloppées des longs replis de la prose cicéronienne et toutes

rajeunies d'atticisme. Ici, la femme règne en souveraine, non plus,

comme en Provence, par privilége féodal, mais par le bon droit de la

beauté et de l'esprit. Le conte français, qui tourne si souvent à sa

confusion, est retouché par Boccace; la femme y reprend le beau rôle

par sa finesse, sa malice et quelquefois aussi par son dévouement et

sa grandeur d'âme. A la première nouvelle de la cinquième journée,

l'amour est représenté comme la cause des plus généreux sentiments.

Galeso, qui s'était montré rebelle à toute éducation et que l'on

considérait comme un rustre incorrigible, a rencontré, dans une

prairie, une admirable fille qui sommeillait sur le gazon, en un

costume assez transparent. L'amour entre dans son cœur et lui

donne de l'esprit. Il se forme à la politesse des gens bien élevés,

étudie et devient savant, chante, joue des instruments de musique,

s'applique aux exercices chevaleresques, enfin, «il se rendit, en

moins de quatre ans, le gentilhomme le plus poli, le mieux tourné, le

plus aimable de son pays. La seule vue d'Éphigène avait produit tous

ces miracles.»

[389] _De Regim. Princip._, lib. II, part. I, cap. 11, 12, 15,

16, 20.

[390] _Vita Nuova_, XVIII.

[391] _Tratt._, II, cap. II.

Le miracle dut se renouveler plus d'une fois dans un temps où les

femmes égalèrent souvent les hommes par le caractère et recevaient

une culture pareille de l'esprit. «Je n'aurais jamais cru, s'écrie,

dans le _Paradis des Alberti_, le jurisconsulte Biagio Pelacani, que

les dames de Florence fussent si fort au courant de la philosophie

morale et naturelle, de la logique et de la rhétorique.--Maître, lui

répond la belle Cosa, les dames florentines n'aiment point à être

trompées, de là tout le travail de leur esprit et la règle de leur

conduite[392].» La Renaissance n'attendit pas qu'un grave auteur du

XVe siècle eût démontré, par la Genèse et Aristote, que la femme a

la même dignité morale que l'homme[393]. Longtemps avant Isabelle de

Gonzague, Vittoria Colonna et toutes les femmes lettrées du XVe et

du XVIe siècle, il fut d'usage, dans les grandes maisons, de former

par la même éducation les filles et les fils. Les filles des princes

écrivaient en latin, et toutes les femmes bien élevées pouvaient

suivre la conversation des humanistes sur les écrivains ou l'histoire

de l'antiquité[394].

[392] _Le donne fiorentine s'ingegnano di fare et dire si,

secondo il loro potere, che non sia loro una cosa per un'altra

mostrato da chi ingannar le volesse._ II, cap. II.

[393] _La Defensione delle Donne_ (anonimo). Bologna, Romagnoli,

1876.

[394] BURCKHARDT, _Cultur_, p. 171, 313.--H. JANITSCHEK, _Die

Gesellschaft der Renaiss. in Ital._, III.--GREGOROVIUS, _Lucrezia

Borgia_, I, IV.

Au XIIIe siècle, l'Italie, dominée par l'influence provençale,

célèbre des réjouissances que les chroniqueurs ont décrites, où les

femmes interviennent, mais où les jongleurs, les bouffons et les

tournois chevaleresques ont encore plus d'importance que les plaisirs

de l'esprit. Cependant, comme l'amour se glisse dans ces jeux, il est

évident que le rôle des femmes ne tardera pas à y être très-grand.

«Au mois de juin 1284, écrit Villani, après Ricordano Malispini, à la

fête de saint Jean-Baptiste, il se forma une riche et noble compagnie

dont les membres étaient tous vêtus de robes blanches et avaient à

leur tête un chef dit le seigneur de l'amour; et cette société ne

songeait à autre chose qu'à jeux, divertissements et danses, avec

dames et chevaliers du peuple[395].» Plus tard encore, vers la fin

du siècle, Florence jouit souvent de fêtes semblables. «Il y avait

d'autres sociétés de dames et demoiselles qui, rangées en bel ordre,

couronnées de guirlandes et conduites par un seigneur de l'amour,

s'en allaient par la ville, dansant et se réjouissant[396].»

[395] VII, 88.

[396] _Ibid._

Les dames, dans le _Décaméron_, gouvernent déjà un cercle spirituel

et sont maîtresses dans l'art de la conversation légère ou du récit

pathétique[397]. Dans les débats plus graves de la villa Alberti, à

la fin du XIVe siècle[398], elles prennent une part brillante aux

entretiens qui roulent sur la morale, la politique et l'histoire.

Cent ans plus tard, Lucrèce Borgia parlait et écrivait, selon le

biographe de Bayard, l'espagnol, le grec, le français, l'italien

et le latin. Le témoignage du «Loyal Serviteur» est suspect sans

doute; au moins est-il certain que la fille d'Alexandre présida sans

embarras, entre Bembo et Strozzi, à la cour lettrée de Ferrare.

Enfin, à Urbin, la primauté des femmes, dans l'ordre des choses

délicates de l'âme, est si éclatante que le plus pur prosateur de

l'Italie, Baldassare Castiglione, a tracé, à côté de son parfait

gentilhomme, l'image très-noble de la _Donna di Palazzo_, figure tout

idéale que le XVIe siècle crut retrouver en quelques femmes éminentes

et que Michel-Ange a chantée[399].

[397] Dans la réalité bourgeoise et populaire, dont les conteurs

des _Cento Novelle antiche_ et Sacchetti sont les peintres

exacts, le rôle des femmes est fort médiocre, mais la société

décrite par ces écrivains est, beaucoup moins que celle du

_Décaméron_, dans le courant de la Renaissance. Les femmes qui

y trompent leurs maris avec le plus de décision sont des filles

nobles épousées par des marchands. Ceux-ci, personnages assez

grossiers, emploient un laid proverbe: _Buona femmina e mala

femmina vuol bastone_. (SACCHETTI, _Nov._ 86.) Les femmes se

vengent de leur brutalité et n'ont point tort tout à fait. Nous

sommes bien loin ici des _amorose donne_ de Boccace et de toute

civilisation supérieure.

[398] _Il Paradiso degli Alberti._

[399] _Il Cortegiano_, lib. III.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 50 / 70 题