L'œuvre du virtuose peut être fragile et ne point survivre à
l'artiste qui l'a réalisée; mais celui-ci est content s'il emporte
la pensée que la mémoire de sa vie sera immortelle. Ils aspirent
tous à la gloire, non-seulement pour les jouissances présentes de
l'orgueil assouvi, mais pour l'honneur de leur nom, au delà du
tombeau. «Rien ne fait autant estimer un prince, dit Machiavel, que
les grandes entreprises et les exemples rares qu'il donne[379].»
Mais, après avoir gouverné les hommes par l'éblouissement, ils
veulent encore se concilier la postérité par l'admiration. Sentiment
tout italien et qu'approuve même la religion de Dante. Au Paradis, il
réserve la planète de Mercure aux élus que la passion de la gloire a
possédés:
_che son stati attivi
Perchè onore e fama gli succeda_[380].
Les pauvres âmes des damnés, en voyant passer ce vivant qui doit
remonter à la lumière, le supplient de renouveler leur souvenir
parmi les hommes. «Quand tu seras dans le doux monde, rappelle-moi
à l'esprit des autres[381].» Virgile, afin de consoler Pierre des
Vignes, «celui-ci, dit-il, rafraîchira ta mémoire là-haut»[382].
«Parle de nous là-bas», crie un autre du sein de l'ouragan qui
l'emporte[383].
[379] _Principe_, XXI.
[380] VI, 112.
[381] _Inf._, VI, 88.
[382] _Inf._, XIII, § 3.
[383] _Ibid._, XVI, 85.
Après tout, plus d'une voie s'offre aux audacieux pour atteindre
à la gloire. Le génie du poëte, du grand peintre, du grand homme
de guerre, du politique, n'est point une condition essentielle de
l'immortalité. Dans l'évolution sociale qui commence au XIVe siècle
avec la chute des Communes, les plus humbles peuvent s'emparer des
places les plus hautes. Tel ce Castruccio Castracani, dont Machiavel
a conté la vie. Trouvé un beau matin, sous un cep de vigne, par la
sœur d'un chanoine de Lucques, destiné d'abord à l'Église, mais
d'un tempérament trop batailleur pour se résigner au mysticisme,
Castruccio se fit soldat, puis condottière, puis, par la corruption,
au lendemain d'une victoire, prince élu de Lucques et seigneur de
Pise. Avide de s'étendre, il réduisit Pistoja et guerroya contre
Florence. Un soir de bataille, il fut pris par la fièvre, dans les
brouillards de l'Arno, et mourut entre les bras de son héritier
d'adoption, regrettant que la fortune «l'eût arrêté court sur le
chemin de la gloire». «Il avait été, écrit Machiavel, terrible
pour ses ennemis, juste avec ses sujets, perfide avec les perfides,
et jamais, quand il pouvait vaincre par la fraude, il n'essaya de
vaincre par la force; car, disait-il, c'est la victoire et non
le moyen de la victoire qui rend glorieux.» En somme, il fit des
choses «très-grandes»[384]. D'autres ont encore eu une fin moins
heureuse. Ce sont les conspirateurs et les tribuns qui prétendent
ramener l'Italie aux antiques libertés, à la république romaine,
au régime communal du moyen âge. Virtuoses de la révolution et du
régicide, aucun crime, aucune folie ne les arrête. Stefano Porcari,
sous Nicolas V, «désirait, dit Machiavel, selon la coutume de ceux
qui souhaitent la gloire, faire ou tenter au moins quelque chose
d'éclatant»[385]. Les lauriers de Rienzi troublaient son sommeil;
les _Canzones_ de Pétrarque et les réminiscences classiques
l'encourageaient à rétablir le _Buono Stato_. Il n'eut même pas le
temps d'appeler le peuple à la révolte. On l'arrêta, vêtu de la
pourpre sénatoriale, et on le pendit. «De telles entreprises, selon
le secrétaire d'État, peuvent avoir, dans l'esprit de celui qui
les projette, une ombre de gloire, mais l'exécution en est presque
toujours fatale à leur auteur[386].» L'assassinat politique est une
œuvre plus facile. Machiavel en a écrit la théorie dans un chapitre
fameux[387]. L'histoire d'Italie fournissait une ample matière à
cette étonnante analyse, qui conclut froidement à la supériorité du
poignard sur le poison. Si les conspirateurs se jouent ainsi des
lois humaines, ils se rient pareillement des lois divines. C'est
dans les églises que tombent assassinés les tyrans du XVe siècle,
les Chiavelli de Fabriano, en 1435; à Milan, Jean Marie Visconti,
en 1412, Galéas Marie Sforza, en 1476; Julien de Médicis, en 1478;
Ludovic le More, en 1483, n'échappa aux spadassins que par hasard: il
était entré à Saint-Ambroise par une autre porte que de coutume. En
réalité, ces meurtriers sont tous pénétrés de paganisme. Nourris dans
les exemples de la Grèce et de Rome, ils ont surtout pour maîtres
Salluste et Tacite, et pour modèle Catilina. Trois jeunes gens,
Olgiato, Lampugnano et Visconti, que leur professeur d'humanités,
Cola de' Montani, a élevés dans la rhétorique héroïque, se réunissent
la nuit pour conspirer la mort de Galéas Marie. L'attentat fut commis
à l'entrée même de San Stefano: le duc, qui s'avançait au milieu de
ses gardes et des ambassadeurs de Ferrare et de Mantoue, tomba frappé
à la fois par les trois conjurés. Visconti et Lampugnano furent
massacrés sur place; Olgiato s'enfuit et, chassé par son père et ses
frères, se cacha d'abord chez un prêtre; reconnu, comme il essayait
de quitter Milan, il raconta aux magistrats toute la conspiration.
A vingt-trois ans, dit Machiavel, «il montra à mourir le plus grand
cœur; comme il allait nu, et précédé du bourreau portant le couteau,
il dit ces paroles en langue latine, car il était lettré: «_Mors
acerba, fama perpetua, stabit vetus memoria facti_[388].»
[384] _Vita di Castr. Castracani._
[385] _Istor. fiorent._, lib. VI.
[386] Il voulait, selon L. Bat. Alberti, _omnem pontificiam
turbam funditus exstinguere_. _De Porc. Conjurat._ MURATORI,
_Scriptor._, XXV.
[387] _Discorsi_, lib. III, cap. VI.
[388] _Stor. fiorent._, lib. VII.--CORIO, _Hist. di Milano_.