Lorsque, à ces deux forces de l'âme italienne, le sens pénétrant de
la réalité et la passion profonde, s'ajoute l'inflexible énergie de
la volonté; lorsque, aux passions de l'orgueil, aux convoitises de
l'ambition, pour lesquelles l'intelligence claire des choses et des
hommes est de première nécessité, un caractère très-viril et capable
de soutenir les assauts de la fortune vient imposer une direction
souveraine, l'Italien de la Renaissance est complet; son esprit et
son cœur sont d'accord pour la création d'une belle destinée; il
peut donner à ses contemporains le spectacle d'une vie incomparable,
mêlée de sagesse et de violence, que l'égoïsme maîtrise et qu'aucun
frein ne règle, immorale au plus haut degré et réjouie par
d'ineffables voluptés. Il réalise alors l'idéal de la nature humaine,
tel que la Renaissance l'a conçu; il est artiste, et sa fortune
est une œuvre d'art que l'on admire. La langue italienne désigne
cet ensemble de grandes qualités et de grands vices par un mot, la
_virtù_, qui ne se peut traduire, car la _virtù_ n'a rien de commun
avec la vertu.
Tels qu'ils sont, avec leur génie superbe, sans douceur ni pitié, les
virtuoses règnent sur la Renaissance et concourent à sa grandeur.
Comme ils sortent d'un pays et d'un temps où la vieille hiérarchie
sociale a été abolie, où la discipline religieuse a été rejetée, où
la personnalité individuelle a trouvé, dans l'état politique et les
mœurs, une carrière illimitée, ils vont tout droit, sans scrupule ni
entrave, jusqu'à l'extrémité de leurs désirs et de leurs calculs, et
s'efforcent d'atteindre au bien suprême, la puissance. Un artiste,
tel que Benvenuto Cellini, licencieux, spirituel, emporté, fantasque
et médiocrement tourmenté par sa conscience, est un virtuose. «Les
hommes uniques dans leur art comme Cellini, disait Paul III, ne
doivent pas être soumis aux lois et lui moins que tout autre[372].»
Mais le condottière est un virtuose plus achevé que l'artiste, car
il tient dans sa main la vie de beaucoup d'hommes, et ne gouverne
ses soldats d'aventure, la _seigneurie_ ou le tyran auquel il s'est
vendu, que par le prestige de son courage et la souplesse de son
esprit. Il faut les voir, dans les statues équestres de Donatello et
d'Andrea del Verrocchio, avec quelle sûreté ils se tiennent, tout
bardés de fer, sur leur énorme monture, et quel visage altier, aux
traits violents et fins à la fois, apparaît sous la visière de leur
casque[373]. Quelques hasards ou quelques crimes heureux portent le
condottière au comble de la fortune, à la tyrannie. Le tyran est le
virtuose par excellence. De Frédéric II à Ludovic le More et César
Borgia, ils se ressemblent tous par les traits dominants de leur
génie; ceux-ci ont été plus féroces, ceux-là plus astucieux, plus
capables de grande politique; mais ils unissent tous le sang-froid
de l'homme d'État, la fourberie du diplomate à l'orgueil du prince
qui méprise le troupeau humain, aux passions ardentes du maître à qui
toutes les jouissances sont permises et toutes les violences faciles:
renards et lions en même temps, cette image est revenue plus d'une
fois à l'esprit des Italiens; ils l'ont appliquée à François Sforza,
Machiavel l'a développée avec complaisance[374] et Léon X venait à
peine de mourir que le peuple de Rome disait autour de sa dépouille:
«Tu t'es glissé comme un renard, tu as régné comme un lion[375].»
[372] _Sappiate che gli uomini come Benvenuto, unici nella lor
professione, non hanno da essere ubbrigati alla legge._ _Vita_,
I, 74.
[373] Gattamelata à Padoue, Colleoni à Venise.
[374] _Il lione non si difende dai lacci, la volpe non si difende
da' lupi. Bisogna adunque esser volpe a conoscere i lacci, e
lione a sbigottire i lupi. Coloro che stanno semplicemente in sul
lione, non se ne intendono._ _Principe_, XVIII, XIX.
[375] Ils ajoutaient: «Tu es mort comme un chien.» RANKE,
_Römisch. Päpste_, t. I, p. 90.
Dans cette double nature des virtuoses est le secret de leur
force. Car, s'ils maîtrisent à un tel point les âmes de leurs
concitoyens, qu'ils peuvent se jeter, sous leurs yeux, dans toutes
les extravagances de la luxure ou de la méchanceté, c'est que d'abord
ils sont presque tous étonnamment maîtres d'eux-mêmes. César Borgia
disait: «Ce qui n'est pas arrivé à midi peut arriver le soir.» Ce
grand calculateur, à peine guéri du poison qui faillit l'emporter
avec son père, et comprenant que les jours perdus à souffrir et
à languir avaient ruiné sa fortune, disait à Machiavel: «J'avais
pensé à tout ce qui pouvait arriver de la mort du pape et trouvé
remède à tout; seulement, j'avais oublié que, lui mort, je pouvais
être moi-même moribond[376].» Alexandre VI, après l'assassinat de
Don Juan, son fils, qu'il aimait tendrement, «ne but ni ne mangea,
dit Burchard, depuis le soir du mercredi jusqu'au samedi suivant,
et ne se coucha point. Enfin, il commença à réprimer sa douleur,
_considérant qu'un mal plus grand encore en pourrait advenir_[377].»
Oliverotto da Fermo, un condottière, voulant s'emparer de sa propre
ville, invite à un banquet les principaux citoyens; à la fin du
repas, il dirige adroitement l'entretien sur un sujet délicat, les
entreprises du pape et de son fils, puis il se lève tout à coup,
prétextant que la conversation s'achèvera mieux en un lieu plus
secret, et il les conduit dans une chambre écartée où ses spadassins
les égorgent tous. Voilà les renards dont Machiavel célèbre les
ruses; mais, à l'heure opportune, les lions se réveilleront et même
les lionnes. La Renaissance a connu des femmes de tyrans ou de
condottières si héroïques qu'elle les a placées, sous une désignation
particulière, à la hauteur des plus grands virtuoses. C'est la
_virago_; telles Ginevra Bentivoglio et Caterina Sforza. Celle-ci
a été l'étonnement de son siècle, qui la surnomma «_la prima donna
d'Italia_». Les héroïnes de Bojardo et de l'Arioste n'ont pas eu
plus de _virtù_ que cette petite-fille de François Sforza, fille
naturelle de Galéas Marie. Elle vit jeter, par une fenêtre du château
de Forli, son premier mari, Girolamo Riario, neveu de Sixte IV, nu,
un poignard dans la gorge; elle s'enferma dans la citadelle et
se vengea horriblement des assassins. Six ans plus tard, elle vit
mourir son frère, Jean Galéas, empoisonné par Ludovic le More, puis
massacrer son second mari: elle monta à cheval, suivie de ses gardes,
envahit le quartier des conjurés et fit tuer tout, jusqu'aux enfants,
sous ses yeux. «_Virago crudelissima e di gran animo_», écrit Marino
Sanudo. Elle fut vaincue par César Borgia et conduite à travers Rome
chargée de chaînes d'or. Emprisonnée d'abord au Belvédère, puis au
Saint-Ange, menacée du poison, elle excita la pitié des seigneurs
français qui répondirent au pape de sa soumission. Alexandre la
laissa partir. Elle mourut à Florence dans un couvent, en 1509,
laissant à l'Italie son fils, le dernier des grands condottières,
Jean _des Bandes noires_, le dernier soldat de l'indépendance
nationale[378].
[376] _Principe_, VII.
[377] _Diarium_, ap. GORDON, _Hist. d'Alex. VI_.
[378] GREGOROVIUS, _Lucrezia Borgia_, 1re part.--BURCKHARDT,
_Cultur_, p. 314.