VI

Lorsque, à ces deux forces de l'âme italienne, le sens pénétrant de

la réalité et la passion profonde, s'ajoute l'inflexible énergie de

la volonté; lorsque, aux passions de l'orgueil, aux convoitises de

l'ambition, pour lesquelles l'intelligence claire des choses et des

hommes est de première nécessité, un caractère très-viril et capable

de soutenir les assauts de la fortune vient imposer une direction

souveraine, l'Italien de la Renaissance est complet; son esprit et

son cœur sont d'accord pour la création d'une belle destinée; il

peut donner à ses contemporains le spectacle d'une vie incomparable,

mêlée de sagesse et de violence, que l'égoïsme maîtrise et qu'aucun

frein ne règle, immorale au plus haut degré et réjouie par

d'ineffables voluptés. Il réalise alors l'idéal de la nature humaine,

tel que la Renaissance l'a conçu; il est artiste, et sa fortune

est une œuvre d'art que l'on admire. La langue italienne désigne

cet ensemble de grandes qualités et de grands vices par un mot, la

_virtù_, qui ne se peut traduire, car la _virtù_ n'a rien de commun

avec la vertu.

Tels qu'ils sont, avec leur génie superbe, sans douceur ni pitié, les

virtuoses règnent sur la Renaissance et concourent à sa grandeur.

Comme ils sortent d'un pays et d'un temps où la vieille hiérarchie

sociale a été abolie, où la discipline religieuse a été rejetée, où

la personnalité individuelle a trouvé, dans l'état politique et les

mœurs, une carrière illimitée, ils vont tout droit, sans scrupule ni

entrave, jusqu'à l'extrémité de leurs désirs et de leurs calculs, et

s'efforcent d'atteindre au bien suprême, la puissance. Un artiste,

tel que Benvenuto Cellini, licencieux, spirituel, emporté, fantasque

et médiocrement tourmenté par sa conscience, est un virtuose. «Les

hommes uniques dans leur art comme Cellini, disait Paul III, ne

doivent pas être soumis aux lois et lui moins que tout autre[372].»

Mais le condottière est un virtuose plus achevé que l'artiste, car

il tient dans sa main la vie de beaucoup d'hommes, et ne gouverne

ses soldats d'aventure, la _seigneurie_ ou le tyran auquel il s'est

vendu, que par le prestige de son courage et la souplesse de son

esprit. Il faut les voir, dans les statues équestres de Donatello et

d'Andrea del Verrocchio, avec quelle sûreté ils se tiennent, tout

bardés de fer, sur leur énorme monture, et quel visage altier, aux

traits violents et fins à la fois, apparaît sous la visière de leur

casque[373]. Quelques hasards ou quelques crimes heureux portent le

condottière au comble de la fortune, à la tyrannie. Le tyran est le

virtuose par excellence. De Frédéric II à Ludovic le More et César

Borgia, ils se ressemblent tous par les traits dominants de leur

génie; ceux-ci ont été plus féroces, ceux-là plus astucieux, plus

capables de grande politique; mais ils unissent tous le sang-froid

de l'homme d'État, la fourberie du diplomate à l'orgueil du prince

qui méprise le troupeau humain, aux passions ardentes du maître à qui

toutes les jouissances sont permises et toutes les violences faciles:

renards et lions en même temps, cette image est revenue plus d'une

fois à l'esprit des Italiens; ils l'ont appliquée à François Sforza,

Machiavel l'a développée avec complaisance[374] et Léon X venait à

peine de mourir que le peuple de Rome disait autour de sa dépouille:

«Tu t'es glissé comme un renard, tu as régné comme un lion[375].»

[372] _Sappiate che gli uomini come Benvenuto, unici nella lor

professione, non hanno da essere ubbrigati alla legge._ _Vita_,

I, 74.

[373] Gattamelata à Padoue, Colleoni à Venise.

[374] _Il lione non si difende dai lacci, la volpe non si difende

da' lupi. Bisogna adunque esser volpe a conoscere i lacci, e

lione a sbigottire i lupi. Coloro che stanno semplicemente in sul

lione, non se ne intendono._ _Principe_, XVIII, XIX.

[375] Ils ajoutaient: «Tu es mort comme un chien.» RANKE,

_Römisch. Päpste_, t. I, p. 90.

Dans cette double nature des virtuoses est le secret de leur

force. Car, s'ils maîtrisent à un tel point les âmes de leurs

concitoyens, qu'ils peuvent se jeter, sous leurs yeux, dans toutes

les extravagances de la luxure ou de la méchanceté, c'est que d'abord

ils sont presque tous étonnamment maîtres d'eux-mêmes. César Borgia

disait: «Ce qui n'est pas arrivé à midi peut arriver le soir.» Ce

grand calculateur, à peine guéri du poison qui faillit l'emporter

avec son père, et comprenant que les jours perdus à souffrir et

à languir avaient ruiné sa fortune, disait à Machiavel: «J'avais

pensé à tout ce qui pouvait arriver de la mort du pape et trouvé

remède à tout; seulement, j'avais oublié que, lui mort, je pouvais

être moi-même moribond[376].» Alexandre VI, après l'assassinat de

Don Juan, son fils, qu'il aimait tendrement, «ne but ni ne mangea,

dit Burchard, depuis le soir du mercredi jusqu'au samedi suivant,

et ne se coucha point. Enfin, il commença à réprimer sa douleur,

_considérant qu'un mal plus grand encore en pourrait advenir_[377].»

Oliverotto da Fermo, un condottière, voulant s'emparer de sa propre

ville, invite à un banquet les principaux citoyens; à la fin du

repas, il dirige adroitement l'entretien sur un sujet délicat, les

entreprises du pape et de son fils, puis il se lève tout à coup,

prétextant que la conversation s'achèvera mieux en un lieu plus

secret, et il les conduit dans une chambre écartée où ses spadassins

les égorgent tous. Voilà les renards dont Machiavel célèbre les

ruses; mais, à l'heure opportune, les lions se réveilleront et même

les lionnes. La Renaissance a connu des femmes de tyrans ou de

condottières si héroïques qu'elle les a placées, sous une désignation

particulière, à la hauteur des plus grands virtuoses. C'est la

_virago_; telles Ginevra Bentivoglio et Caterina Sforza. Celle-ci

a été l'étonnement de son siècle, qui la surnomma «_la prima donna

d'Italia_». Les héroïnes de Bojardo et de l'Arioste n'ont pas eu

plus de _virtù_ que cette petite-fille de François Sforza, fille

naturelle de Galéas Marie. Elle vit jeter, par une fenêtre du château

de Forli, son premier mari, Girolamo Riario, neveu de Sixte IV, nu,

un poignard dans la gorge; elle s'enferma dans la citadelle et

se vengea horriblement des assassins. Six ans plus tard, elle vit

mourir son frère, Jean Galéas, empoisonné par Ludovic le More, puis

massacrer son second mari: elle monta à cheval, suivie de ses gardes,

envahit le quartier des conjurés et fit tuer tout, jusqu'aux enfants,

sous ses yeux. «_Virago crudelissima e di gran animo_», écrit Marino

Sanudo. Elle fut vaincue par César Borgia et conduite à travers Rome

chargée de chaînes d'or. Emprisonnée d'abord au Belvédère, puis au

Saint-Ange, menacée du poison, elle excita la pitié des seigneurs

français qui répondirent au pape de sa soumission. Alexandre la

laissa partir. Elle mourut à Florence dans un couvent, en 1509,

laissant à l'Italie son fils, le dernier des grands condottières,

Jean _des Bandes noires_, le dernier soldat de l'indépendance

nationale[378].

[376] _Principe_, VII.

[377] _Diarium_, ap. GORDON, _Hist. d'Alex. VI_.

[378] GREGOROVIUS, _Lucrezia Borgia_, 1re part.--BURCKHARDT,

_Cultur_, p. 314.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 48 / 70 题