IV

Connaître les choses, c'est s'en affranchir. Les préjugés, les

inquiétudes, les sophismes, tout le cortége des idées fausses

abandonne les esprits où règne le sens critique. Les moralistes de

l'antiquité ont, dans les écoles les plus diverses, conseillé aux

hommes de pénétrer par l'intelligence sereine dans tous les replis

de la vie, afin d'être supérieurs à la vie et maîtres d'eux-mêmes,

de n'être ni entravés par la société, ni troublés par la nature.

Ce fut la doctrine d'Épicure comme celle d'Épictète. Les Italiens,

qui vont résolument à la réalité, l'observent en tous ses détails,

la suivent en tous ses détours, ne se laisseront point déconcerter

par le jeu de la fortune; ils ne seront pris au dépourvu ni par

les mésaventures de la vie journalière, ni par les calamités qui

frappent leur parti politique ou leur cité. Avec leur esprit toujours

en éveil, dont les calculs ont mesuré les mauvaises chances comme

les bonnes, ils ne désespéreront jamais de la destinée: vaincus,

proscrits, ruinés, ils ne consentiront point à renoncer à l'avenir

et, pareils à Colomb en plein désert de l'Océan, ils chercheront

toujours à l'horizon lointain le fantôme de la terre promise. Dante

peut bien maudire Florence, Rome et l'Italie; il se tient debout au

fond de son exil, appelant l'Empereur, et prêt à lutter jusqu'à son

dernier jour. Machiavel, disgrâcié, flétri par la torture et plongé

dans l'extrême misère, tout en jouant dans les hôtelleries avec les

rustres les plus grossiers, relit, afin de se raffermir, les poëtes

et les historiens de Rome; mais en même temps, les yeux tournés vers

le Saint-Siége, duquel dépend dès lors le sort de la péninsule, il

revient à sa vieille passion, la politique; il fait passer à Léon X,

par les mains de Vettori, de longues et fines consultations sur les

affaires de l'Europe; il insinue discrètement qu'il n'est homme au

monde plus propre à débrouiller les situations difficiles et mieux

disposé à servir le saint Père que Nicolas Machiavel[359]. Comme ils

ne plieront jamais sous le poids de l'infortune, ils ne connaîtront

pas davantage les sentiments de lassitude et de mélancolie où se

complaisent les âmes désabusées de toutes choses, et qui savourent

le dédain amer de l'humanité et de la vie; l'ennui désolé et le

découragement d'un Hamlet ou d'un Macbeth n'entreront point en ces

esprits qui, pareils au ciel méridional, sont toujours pleins de

lumière,

_Placatumque nitet diffuso limine cœlum_[360].

[359] V. notre mémoire au _Compte rendu de l'Académie des

sciences mor. et polit._, févr. 1877.

[360] Michel-Ange, montrant à Vasari la _Pietà_ qu'il sculptait

pour Jules III, laissa tomber sa lanterne. «Je suis si vieux,

dit-il, que souvent la mort me tire par l'habit pour que je

l'accompagne. Je tomberai tout à coup comme cette lanterne, et

ainsi passera la lumière de ma vie.» Mais il parlait ainsi au

déclin de la Renaissance, après Clément VII et la ruine de toutes

choses en Italie.

C'est chez les artistes qu'il est surtout curieux d'observer ce

trait moral des Italiens. La verve et l'entrain de Cellini sont bien

connus; personne ne fut jamais plus à l'aise au milieu des plus

fâcheux contre-temps. Après toutes sortes d'aventures tragiques, il

se met en route. «Je ne fis que chanter et rire... Ma sœur Liparata,

après avoir un peu pleuré avec moi son père, sa sœur, son mari et

un petit enfant qu'elle avait perdus, songea à préparer le souper.

De toute la soirée, on ne parla plus de mort, mais de mille choses

gaies et folles; aussi notre repas fut-il des plus divertissants.»

Sachez que, ce jour même, il était rentré à Florence, avait frappé

à la maison vide de son père, et avait appris d'une voisine que

tout le monde y était mort de la peste. «Comme je l'avais déjà

deviné, ma douleur en fut moins grande[361].» Certes, ils n'ont

pas tous le cœur aussi léger, mais tous ils possèdent une gaieté

naturelle et un art merveilleux d'expédients pour les traverses de

la destinée. Giotto, _ingegnoso e piacevole molto_, selon Vasari,

était fameux à Florence pour ses reparties piquantes. Une nuit,

sur les grands chemins, trempé de pluie, sous un vieux manteau et

un chapeau d'emprunt, il releva vivement d'une assez sotte parole

son compagnon de route, le jurisconsulte Forese da Rabatta[362].

Buffalmaco apprend la remarque impertinente que les nonnes d'un

couvent florentin, trompées par son costume vulgaire, ont faite

sur ce «broyeur de couleurs» qui travaille à leur chapelle; il

dispose un mannequin en capuchon et en manteau, «maître postiche»,

avec un pinceau apparent; puis il disparaît pendant quinze jours,

attendant que les pieuses et curieuses dames soient revenues de leur

erreur[363]. «Il serait trop long, dit Vasari, de conter toutes les

plaisanteries de Buffalmaco.» Les «plaisanteries» de Frà Filippo

Lippi, carme et peintre, furent plus vives encore. Comme il peignait

un tableau d'autel pour un couvent de femmes, à Prato, il remarqua

une novice très-gracieuse, fille de François Buti, citoyen florentin;

elle se nommait Lucrèce, et Lippi pria les religieuses de la lui

prêter pour la figure de la Vierge. Le carme ne finit point sa

peinture, mais il enleva la jeune nonne le jour même où celle-ci

sortait de la clôture pour visiter la ceinture de Notre-Dame, relique

très-vénérée. Grande confusion au couvent; «Francesco, son père, ne

fut plus jamais joyeux et fit tout pour la reprendre»; mais Lucrèce

ne voulut point quitter Filippo, et lui donna bientôt son fils, le

peintre Filippino Lippi. N'oublions pas que notre moine avait été

jadis pris en mer par les corsaires barbaresques, et tenu dix-huit

mois à la chaîne; il s'affranchit en dessinant au charbon, sur un mur

blanc, le portrait de son maître. «Il était, dit le consciencieux

Vasari, si passionné pour les femmes, qu'il aurait tout prodigué

pour avoir celles qui lui plaisaient[364].» Filippo Brunelleschi,

qui fut, lui aussi, d'un caractère plaisant[365], employa à un plus

grave objet sa persévérance et toutes les ressources de son esprit.

On n'imagine point les difficultés contre lesquelles dut lutter ce

grand architecte pour édifier la coupole de Santa-Maria-del-Fiore.

Longtemps les magistrats de Florence avaient traité de folie pure son

entreprise. Enfin, quand l'œuvre était déjà avancée, la concurrence

jalouse de Lorenzo Ghiberti et la mauvaise volonté des maîtres

maçons entravaient sans cesse le travail. Brunelleschi se mit au

lit, feignant d'avoir un grand mal de poitrine, et, tout dolent, se

fit envelopper de couvertures chaudes. Aux ouvriers qui venaient le

prier de reparaître au Dôme, il répondait: «N'avez-vous pas Lorenzo?»

Il fallut bien qu'on cédât à son génie. Le dernier mot, dans les

affaires humaines, n'appartient-il pas le plus souvent aux gens

d'esprit?

[361] _Onde che io parte me lo indovinavo, fu la cagione che il

duolo fu minore._ (_Vita_, lib. I, 40.)

[362] BOCCACE, _Decamer._, VI, 5.--SACCHETTI, _Nov._ 63.

[363] VASARI, _Vita di Buffalmaco_.

[364] _Vita di Frà Filippo Lippi._

[365] _Fù Filippo facetissimo nel suo raggionamento, e molto

arguto nelle riposte._ VASARI, _Vita_.

V

Il appartient maintes fois aussi à la passion. Lorsque ces âmes si

lucides viennent à se troubler, la tempête y éclate avec une fureur

magnifique. Elles demeurent calmes et clairvoyantes tant que leurs

intérêts ne sont livrés qu'au jeu impassible des choses extérieures;

mais, dès qu'elles se heurtent contre un ennemi vivant, elles se

précipitent à la lutte d'un élan terrible, et poussent jusqu'aux

extrémités dernières l'âpreté de leur orgueil outragé. Ni la foi

religieuse, ni la crainte de Dieu, ni la charité ne les contient, et

les spectacles violents que les rues de leurs cités et l'histoire

de leur siècle leur ont donnés ont fortifié en elles l'instinct de

jalousie et de révolte qui est au plus profond de la nature humaine.

Dante, dont la vie a été ravagée par toutes les passions politiques

de son temps, est lui-même épouvanté de ce déchaînement de la

passion. A la vue de Virgile et de Sordello qui s'embrassent avec

amour, il invoque l'Italie, dont les fils se déchirent: «Maintenant,

en toi, tous les vivants sont en guerre, et, dans les mêmes murs,

l'un ronge l'autre; cherche, misérable, et vois si aucune partie de

toi-même goûte la paix!» Puis, se tournant vers l'Empereur, dont

«le jardin est désert»: «Viens voir les Montaigu et les Capulet,

les Monaldi et les Filippeschi; viens voir tes sujets, combien ils

s'aiment!»

_Vieni a veder la gente, quanto s'ama[366]._

[366] _Purgat._, VI.

Et il nous les montre tous, aux lueurs vermeilles de son Enfer, et,

de cercle en cercle, nous fait entendre la clameur éternelle de ces

passions que le souvenir des haines terrestres exaspère encore:

_Quivi sospiri, pianti ed alti guai

Risonavan per l'aer senza stelle,

Perch'io al cominciar ne lagrimai.

Diverse lingue, orribili favelle,

Parole di dolore, accenti d'ira,

Voci alte e fioche, e suon di man con elle[367]._

[367] _Inf._, III.

Voici, tour à tour, Filippo Argenti et ceux que la colère a possédés,

qui, plongés dans la fange, se frappent entre eux de la tête et de

la poitrine, et de leurs dents se taillent eux-mêmes en lambeaux;

dans une rivière bouillonnante de sang flottent les violents, les

assassins, Ezzelino de Padoue et le blond Obizzo d'Este, que son

fils a fait étouffer; Pierre des Vignes, qui s'est brisé la tête

contre un mur, est enfermé dans un arbre vivant dont les rameaux,

rompus, pleurent du sang. Ceux qui ont soufflé la guerre civile,

les rébellions et les schismes, sont mutilés d'une façon horrible:

Bertrand de Born chemine, portant sa tête «comme une lanterne»;

dans la région des traîtres, au fond de sa fosse de glace, le comte

Ugolin ronge le crâne de son archevêque Ruggieri, et le songe qu'il

raconte, où la destinée de ses fils et de sa maison lui avait été

révélée, est encore le symbole d'un âge où les âmes, exaltées par les

discordes publiques, ne furent plus capables de miséricorde: c'est la

meute des chiennes maigres, affamées, l'impitoyable foule populaire

qui, entraînée par Ruggieri, chasse dans la campagne de Pise le loup

maudit et ses louveteaux. Le père avait vendu la liberté de sa ville,

et les petits moururent de faim entre ses bras; telle était alors la

justice «du beau pays où résonne le _si_».

L'amour, en de pareilles âmes, est une passion mortelle, «l'amour,

dit Françoise de Rimini, qui ne permet pas à l'objet aimé de n'aimer

point lui-même». Dès le premier jour, la blessure du cœur est

profonde; les «doux soupirs» et les «vagues désirs» sont des joies

infinies dont la mémoire fait l'enchantement et la torture des

damnés. Françoise et Paolo, penchés sur le même roman d'amour, ont

pâli, et le jeune homme, tout tremblant, a donné à la malheureuse

un baiser dont ils vont mourir. Une aussi douloureuse aventure se

laisse deviner dans ces paroles d'une ombre au poëte: «Qu'il te

souvienne de moi, je suis la Pia, Sienne m'a faite, la Maremme m'a

défaite. Il le sait, celui qui avait placé à mon doigt l'anneau de

mariage[368].» La tradition rapporte que l'époux outragé emmena sa

femme dans un château de la Maremme de Sienne, et qu'il attendit,

seul en face d'elle, que l'air empoisonné l'eût tuée lentement.

Ceux-ci, mordus par la jalousie, ont vengé sans pitié l'honneur de

leur nom; ceux-là, les Amidei, condamneront à mort Buondelmonte

qui, fiancé à une fille de leur maison, et, «poussé par le diable»,

dit Villani, a noué une autre alliance avec une fille patricienne,

de la famille des Donati. La première était laide, et la seconde

belle à ravir; mais, pour ses beaux yeux, Buondelmonte, le matin de

Pâques, fut égorgé en avant du Ponte Vecchio, et ce fut l'étincelle

qui alluma dans Florence deux cents ans de guerres civiles. L'amour,

la trahison des femmes et l'atroce _vendetta_ des maris avivèrent

les fureurs guelfes et gibelines. En ce temps, raconte Ammirato,

«on redoutait de trouver son ennemi derrière les rideaux et sous

les couvertures du lit conjugal[369]». Car, ici, la passion ne se

contente point des joies toutes platoniques qu'ont vantées longtemps

les Provençaux; nous sommes dans l'Italie du _Décaméron_, une

Italie qui recherche la jouissance, non point, comme il arrive en

nos contes gaulois, par caprice de sensualité vulgaire, mais par

l'entraînement de l'irrésistible volupté que les poëtes païens ont

chantée. Cette passion, où la tendresse semble purifier le plaisir,

passera, dans la littérature, de la Fiammetta de Boccace à l'épisode

d'Angélique et de Médor dans l'Arioste; elle a dominé dans les mœurs

jusqu'à l'âge de grande décadence morale qui vit le _sigisbeo_ se

glisser au foyer domestique. Savonarole, qui était moine et méprisait

superbement les faiblesses de la chair, n'a su accuser son siècle

que de luxure brutale. «_O vaccae pingues!_ Pour moi, ces vaches

grasses représentent les courtisanes de l'Italie et de Rome. N'y en

a-t-il aucune en Italie et à Rome? Soutenir qu'il en existe mille à

Rome, c'est peu dire; dix mille, quatorze mille, c'est encore trop

peu; là, les hommes et les femmes sont devenus des courtisanes[370].»

Machiavel nous a laissé une image plus vraie et plus saisissante des

passions de l'amour, telles que l'Italie les a connues alors, où le

délire des sens fut d'autant plus brûlant que l'émotion du cœur

était plus vive. A Florence, en pleine peste, dans Santa Croce, où il

s'est réfugié pour échapper aux fossoyeurs qui dansent et chantent

vive la mort! il voit, couchée sur le pavé, dans ses draperies de

deuil, les cheveux épars, une belle jeune femme qui gémit et se

frappe la poitrine; c'est son amant qu'elle pleure, «transfigurée par

une passion sans mesure»[371]. «J'ai perdu toute ma joie, et ne puis

mourir. Oh! avec quel plaisir je l'ai possédé tant de fois dans ces

bras jadis si fortunés! Avec quelle tendresse je contemplais ses yeux

si beaux et si brillants! Avec quelle douceur je serrais mes lèvres

ardentes contre sa bouche fraîche comme une fleur! Quelle volupté à

presser mon sein enflammé contre sa poitrine si blanche et si jeune!»

Elle se tait et demeure comme morte. Machiavel est fort embarrassé,

lui qui, dans ses _Lettres_, a parlé complaisamment des plus étranges

amours; ce diplomate consommé juge à propos de donner à la jeune

fille quelques conseils de bonne morale, pensant ainsi apaiser une

passion si impétueuse qu'elle échappait à toute morale.

[368] _Purgat._, V, 133.

[369] _Istoria_, lib. I.

[370] Carême de 1496.

[371] _Per la smisurata passione trasfigurata._ _Descriz. della

Peste di Firenze._

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 47 / 70 题