De l'observation exacte des sociétés humaines et de l'expérience
économique à la politique, la distance est très-courte, et, pour
les Italiens, si habiles à démêler les intérêts de la vie réelle,
l'intérêt supérieur de la cité et de la patrie fut toujours un objet
de prédilection. Que les orateurs de Venise, que les ambassadeurs de
la _Seigneurie_ florentine manient d'une main légère les fils déliés
des questions d'État, personne n'en est étonné; mais qu'une femme
rêveuse et mystique, qui voit Jésus en extase et reçoit l'hostie
sainte de la main d'un ange, entreprenne de diriger les affaires
de l'Italie, de mettre fin à la captivité d'Avignon et de ramener
le pape à Rome; qu'elle suive, du fond de sa cellule, tous les
mouvements de la politique italienne, et, apercevant très-clairement
les dangers que le schisme fera courir, non-seulement à l'Église,
mais aux libertés générales de la péninsule, s'efforce de grouper
étroitement autour du Saint-Siége Florence, Venise et Naples; qu'elle
corresponde sur les intérêts de la chrétienté avec les papes, Charles
V, roi de France, le duc d'Anjou, le roi de Hongrie, la _Seigneurie_
de Florence, la Commune de Pérouse, Bernabò Visconti de Milan, la
reine Jeanne de Naples; qu'elle affronte enfin, pour ses entreprises,
les hasards de la mer, les fatigues d'un long voyage et les émeutes
florentines; un tel caractère et une telle vie exciteront quelque
surprise. C'est ainsi que la _Séraphique_ Catherine de Sienne, qui
mourut à trente-trois ans, en 1380, au moment même où se réalisaient
ses plus douloureuses prévisions, fut, au XIVe siècle, le premier
homme d'État de l'Italie. Certes, le point de vue où elle s'était
placée est très-particulier, et l'histoire ne l'a adopté, ni pour
les destinées de l'Italie, ni pour celles de l'Europe; elle avait
rêvé une théocratie généreuse, fondée sur la charité la plus tendre,
que devait gouverner le saint Père pour le plus grand bien du monde:
c'était la _Monarchie_ de Dante constituée au profit du Saint-Siége.
Mais les moyens qu'elle imagina répondaient justement à la fin
qu'elle s'était proposée: le retour de la papauté à Rome et la
prédication de la croisade. D'autre part, elle eut raison de penser
que l'union des provinces italiennes avec le siége apostolique était,
pour l'Italie, la plus forte garantie de l'indépendance nationale,
et que, dans cette union, l'alliance plus intime de Venise avec
Rome devait dominer. Jules II qui, égaré par les avis intéressés de
Machiavel, choisit une politique toute contraire, ruina Venise et,
du même coup, perdit Rome et l'Italie.
Cette femme, cette sainte, eut au plus haut point la finesse
diplomatique des Italiens. Elle lisait dans les cœurs, dit, au
procès de sa béatification, son disciple Stefano Magoni; elle
connaissait la disposition des esprits, comme font les autres
personnes pour les airs du visage; elle savait découvrir les pensées
secrètes de ceux qui venaient à elle; sa perspicacité était si sûre,
que Magoni lui dit un jour: «Il y a plus grand péril à se tenir près
de vous en voulant dissimuler ses sentiments qu'à naviguer en pleine
mer, car vous voyez tous nos secrets[355].» Ses lettres à Grégoire XI
sont charmantes; elle l'exhorte, elle le supplie, elle le réprimande
et le caresse d'une main suave. Mais ses cardinaux le retiennent dans
Avignon, eux qui ne songent qu'à leurs palais et à leurs plaisirs:
«Usez d'une _sainte fourberie_; feignez de vouloir prolonger encore
votre séjour, et partez tout à coup et bien vite; plus tôt vous le
ferez, moins vous demeurerez dans ces angoisses[356].» Le «doux
Grégoire» suivit son avis; il fit semblant de ne point partir et
s'embarqua à l'improviste sur le Rhône[357]. Le peuple de Rome
s'est soulevé contre Urbain VI, qui n'a pas tenu les promesses de
son avénement. Catherine lui représente combien la docilité des
Romains est nécessaire à la paix de l'Église et lui apprend comment
il doit agir avec des sujets turbulents que l'anarchie a façonnés
à l'indiscipline. «Vous devez connaître le caractère de vos fils
romains, que l'on enchaîne mieux par la douceur que par la force et
l'âpreté des paroles. Je vous en prie humblement, soyez prudent, ne
promettez jamais que les choses qu'il vous est possible d'accorder
pleinement, de peur de quelque dommage, honte ou confusion, et
pardonnez-moi, très-doux et très-saint Père, ces paroles que je vous
dis[358].» Si elle avait vécu, et si le grand schisme n'avait point
bouleversé la chrétienté, elle eût obtenu, pour la réformation de
l'Église, par son obstination et la grâce féminine de sa politique,
bien plus que Savonarole avec ses fureurs de sectaire et les visions
terribles de ses songes.
[355] V. le _Proemio_ de TOMMASEO, t. I, de l'édit. de Florence.
Barbèra, 1860.
[356] _Usate un santo inganno, cioè parendo di prolungare più di,
e farlo poi subito e tosto, che quanto più tosto, meno starete in
queste angustie e travagli._ (_Epist._, édit. de Milan, 1843, t.
I, 7.)
[357] FLAVIO BIONDO, _Istor._, Dec. II, lib. X.
[358] _Epist._, t. I, 22.