III

De l'observation exacte des sociétés humaines et de l'expérience

économique à la politique, la distance est très-courte, et, pour

les Italiens, si habiles à démêler les intérêts de la vie réelle,

l'intérêt supérieur de la cité et de la patrie fut toujours un objet

de prédilection. Que les orateurs de Venise, que les ambassadeurs de

la _Seigneurie_ florentine manient d'une main légère les fils déliés

des questions d'État, personne n'en est étonné; mais qu'une femme

rêveuse et mystique, qui voit Jésus en extase et reçoit l'hostie

sainte de la main d'un ange, entreprenne de diriger les affaires

de l'Italie, de mettre fin à la captivité d'Avignon et de ramener

le pape à Rome; qu'elle suive, du fond de sa cellule, tous les

mouvements de la politique italienne, et, apercevant très-clairement

les dangers que le schisme fera courir, non-seulement à l'Église,

mais aux libertés générales de la péninsule, s'efforce de grouper

étroitement autour du Saint-Siége Florence, Venise et Naples; qu'elle

corresponde sur les intérêts de la chrétienté avec les papes, Charles

V, roi de France, le duc d'Anjou, le roi de Hongrie, la _Seigneurie_

de Florence, la Commune de Pérouse, Bernabò Visconti de Milan, la

reine Jeanne de Naples; qu'elle affronte enfin, pour ses entreprises,

les hasards de la mer, les fatigues d'un long voyage et les émeutes

florentines; un tel caractère et une telle vie exciteront quelque

surprise. C'est ainsi que la _Séraphique_ Catherine de Sienne, qui

mourut à trente-trois ans, en 1380, au moment même où se réalisaient

ses plus douloureuses prévisions, fut, au XIVe siècle, le premier

homme d'État de l'Italie. Certes, le point de vue où elle s'était

placée est très-particulier, et l'histoire ne l'a adopté, ni pour

les destinées de l'Italie, ni pour celles de l'Europe; elle avait

rêvé une théocratie généreuse, fondée sur la charité la plus tendre,

que devait gouverner le saint Père pour le plus grand bien du monde:

c'était la _Monarchie_ de Dante constituée au profit du Saint-Siége.

Mais les moyens qu'elle imagina répondaient justement à la fin

qu'elle s'était proposée: le retour de la papauté à Rome et la

prédication de la croisade. D'autre part, elle eut raison de penser

que l'union des provinces italiennes avec le siége apostolique était,

pour l'Italie, la plus forte garantie de l'indépendance nationale,

et que, dans cette union, l'alliance plus intime de Venise avec

Rome devait dominer. Jules II qui, égaré par les avis intéressés de

Machiavel, choisit une politique toute contraire, ruina Venise et,

du même coup, perdit Rome et l'Italie.

Cette femme, cette sainte, eut au plus haut point la finesse

diplomatique des Italiens. Elle lisait dans les cœurs, dit, au

procès de sa béatification, son disciple Stefano Magoni; elle

connaissait la disposition des esprits, comme font les autres

personnes pour les airs du visage; elle savait découvrir les pensées

secrètes de ceux qui venaient à elle; sa perspicacité était si sûre,

que Magoni lui dit un jour: «Il y a plus grand péril à se tenir près

de vous en voulant dissimuler ses sentiments qu'à naviguer en pleine

mer, car vous voyez tous nos secrets[355].» Ses lettres à Grégoire XI

sont charmantes; elle l'exhorte, elle le supplie, elle le réprimande

et le caresse d'une main suave. Mais ses cardinaux le retiennent dans

Avignon, eux qui ne songent qu'à leurs palais et à leurs plaisirs:

«Usez d'une _sainte fourberie_; feignez de vouloir prolonger encore

votre séjour, et partez tout à coup et bien vite; plus tôt vous le

ferez, moins vous demeurerez dans ces angoisses[356].» Le «doux

Grégoire» suivit son avis; il fit semblant de ne point partir et

s'embarqua à l'improviste sur le Rhône[357]. Le peuple de Rome

s'est soulevé contre Urbain VI, qui n'a pas tenu les promesses de

son avénement. Catherine lui représente combien la docilité des

Romains est nécessaire à la paix de l'Église et lui apprend comment

il doit agir avec des sujets turbulents que l'anarchie a façonnés

à l'indiscipline. «Vous devez connaître le caractère de vos fils

romains, que l'on enchaîne mieux par la douceur que par la force et

l'âpreté des paroles. Je vous en prie humblement, soyez prudent, ne

promettez jamais que les choses qu'il vous est possible d'accorder

pleinement, de peur de quelque dommage, honte ou confusion, et

pardonnez-moi, très-doux et très-saint Père, ces paroles que je vous

dis[358].» Si elle avait vécu, et si le grand schisme n'avait point

bouleversé la chrétienté, elle eût obtenu, pour la réformation de

l'Église, par son obstination et la grâce féminine de sa politique,

bien plus que Savonarole avec ses fureurs de sectaire et les visions

terribles de ses songes.

[355] V. le _Proemio_ de TOMMASEO, t. I, de l'édit. de Florence.

Barbèra, 1860.

[356] _Usate un santo inganno, cioè parendo di prolungare più di,

e farlo poi subito e tosto, che quanto più tosto, meno starete in

queste angustie e travagli._ (_Epist._, édit. de Milan, 1843, t.

I, 7.)

[357] FLAVIO BIONDO, _Istor._, Dec. II, lib. X.

[358] _Epist._, t. I, 22.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 46 / 70 题