II

Polo est un Vénitien, mais l'aptitude de son esprit est tout

italienne. Il sort d'une ville dont le commerce et la diplomatie

font la grandeur, où le sens pratique des intérêts est la force même

de l'État. A Venise, au moyen âge, le Conseil discute le budget de

la République, et le gouvernement noue des alliances conformément

aux rapports d'importation ou d'exportation des marchandises avec

les cités italiennes. Un doge mourant, Mocenigo, rappelle à ses

collègues les résultats économiques de son administration, fait la

statistique de la marine marchande, de l'impôt foncier et de la

fortune publique. «Vous posséderez, leur dit-il, tout l'or de la

chrétienté, et le monde entier vous redoutera[351].» Mais toute

l'Italie manifeste en même temps le même génie. L'histoire de

Florence n'est autre que celle de sa bourgeoisie industrielle, de

ses banquiers, de ses artisans; sa constitution politique repose sur

le travail; son commerce s'étend aussi loin que celui de Venise; ses

grandes compagnies des Peruzzi et des Bardi, qui prêtent aux rois et

auxquelles les rois ne remboursent pas toujours, ont leurs comptoirs

à Londres comme sur toutes les côtes de la Méditerranée, aux échelles

du Levant, à Trébizonde, où Venise, Gênes et Florence attendent les

caravanes du Cathay et de la Chine méridionale[352]. Venise, la

Lombardie et la Toscane, par la banque, la lettre de change et le

prêt, ont organisé la richesse. Et cette recherche de la prospérité

matérielle, art tout laïque assurément, les hommes d'Église la

pratiquent avec bonheur. Le _mont-de-piété_, banque de prêts presque

gratuits, fut inventé à Pérouse par un moine, le bienheureux

Bernardino da Feltre; approuvé par trois papes, il se répandit, tout

en s'altérant, en Lombardie. Savonarole, afin d'arracher Florence

à l'usure des juifs qui prêtaient à trente-deux et demi pour cent,

l'établit en 1495 dans cette ville et en rédigea les statuts[353].

Un franciscain toscan du XVe siècle, Luca Paccioli, écrivit, sur le

commerce de l'argent, un traité méthodique fondé non plus sur des

textes canoniques et des déductions de casuistes, mais sur l'analyse

très-précise des espèces diverses du change, le _Cambio minuto_

ou _commune_, le _Cambio reale_, le _Cambio secco_, le _Cambio

fittitio_[354].

[351] MARINO SANUDO ap. MURATORI, t. XXII, 942.--Comp. RANKE,

_Zur Venezianischen Geschichte_. Leipzig, 1878.

[352] PERUZZI, _Storia del Commercio e dei Banchieri di Firenze

dal 1200 al 1345_.

[353] V. AQUARONE et VILLARI, _Savonarola_, aux ann. 1495 et 1496.

[354] _Der Traktat des Lucas Paccioli, von 1494, über den

Wechsel_, par ERNST LUDW. JAGER. Stuttgart, 1878.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 45 / 70 题