CHAPITRE VII

_Formation de l'âme italienne_

J'ai montré les causes intellectuelles et les conditions sociales

dont la rencontre et l'accord ont amené en Italie, au XIVe siècle, ce

renouvellement de la civilisation que l'on a appelé la Renaissance.

L'histoire morale tout entière des Italiens au moyen âge a préparé

un réveil de l'esprit humain tel que depuis la Grèce on n'en a point

connu d'autre. Il suffit, pour le juger à sa valeur, de comparer

l'Italie de Pétrarque à la France de Charles VI, à l'Angleterre

des deux Roses. La fortune avait été clémente à l'Italie. Ni le

christianisme, ni la science, ni le régime de la société n'avaient

affaibli ou faussé les ressorts de son génie; elle avait su faire,

dans sa religion comme dans sa vie publique, une place très-grande

aux libertés de l'âme, à l'indépendance de la personne; en même

temps qu'elle se maintenait toujours en rapport avec la pensée des

anciens, elle recevait, de plusieurs civilisations originales que le

cours de l'histoire mettait à sa portée, des idées et des modèles;

à la même heure aussi, sa langue, si fine et si sonore, sortait de

sa chrysalide latine et lui donnait, pour sa littérature, une forme

parfaite. Nous pouvons à présent pénétrer dans la structure intime

du génie italien; nous n'y trouverons aucune partie, aucun caractère

dont l'analyse qui précède n'explique la présence; l'âme italienne

est elle-même un effet de la Renaissance, et c'est le premier qu'il

faut étudier.

I

C'est aussi le plus complexe en apparence. Comme aucune discipline

invincible ne l'entravait, et que tout, en elle et autour d'elle,

favorisait le développement très-libre de la conscience et de la vie,

elle s'est répandue en tous les sens, et tous ses ouvrages, les arts,

la poésie, l'économie sociale, les livres d'histoire, la diplomatie,

la politique, les mœurs ont été prodigués avec une variété d'aspects

étonnante; mais il y a un ordre sous cette infinie diversité, et il

n'est pas difficile d'apercevoir les quelques branches maîtresses qui

nourrissent la prodigieuse floraison.

En premier lieu, il faut signaler le sens très-juste des choses

réelles. Tout un côté de la Renaissance, entre autres la peinture

et la sculpture, au sein des plus grandes écoles, se rattache

à cette aptitude de l'esprit italien. C'est par elle aussi que

l'Italie a dominé dans la politique, par elle que se sont formés

ses historiens. Une éducation séculaire l'avait sans cesse replacée

en face de la réalité la plus impérieuse: les luttes pour la

liberté, puis l'établissement d'une bourgeoisie et d'une démocratie

industrielles, la révolution qui brisa le cadre social des Communes,

le développement de la personnalité, plus rapide à mesure que

l'individu échappait davantage à l'association, toutes ces causes

avaient obligé les Italiens à s'occuper eux-mêmes de leurs intérêts,

grands ou petits. L'abstraction n'eut jamais une large place ni dans

leur régime intellectuel, ni dans leur vie politique. Pour eux toute

vue rationnelle aboutissait au droit, c'est-à-dire à la science des

intérêts, ou à la morale, c'est-à-dire à l'art de vivre sagement.

L'Église et l'État ne furent pas non plus pour eux des abstractions:

c'était, ici, le pape de Rome, là, le consul, le podestat,

l'assemblée populaire, le tyran. Ajoutez la culture classique et la

langue vulgaire, dont le progrès se porta surtout dans le sens de

l'analyse, vous comprendrez comment a grandi la faculté critique

de l'âme italienne, comment, bien avant le reste de l'Europe, d'une

observation exacte sur l'homme, la société et la nature, celle-ci

tira des idées claires et fit reposer sur des notions vraies les plus

solides parties de sa civilisation.

Voyez Marco Polo. «_Marcus Polus Venetus, totius orbis et Indie

peregrator primus_», dit l'inscription de son vieux portrait.

C'est en effet le premier Européen qui ait visité méthodiquement

les profondeurs de l'Asie. Son père et son oncle étaient allés

une première fois, entraînés d'abord par les intérêts de leur

commerce, puis par le goût des aventures, jusqu'en Mongolie, à la

cour de Khoubilaï Khaân; il revint avec eux, très-jeune encore, en

1275, auprès du petit-fils de Djengis Khaân; à vingt-six ans, il

partait pour l'Annam et le Tonkin comme ambassadeur du Grand Mogol;

pendant dix-sept ans, il parcourait, pour le service de son maître

asiatique, cet immense empire, dont les modernes n'ont point achevé

encore l'exploration scientifique, la Chine, l'empire birman, les

mers de l'Inde, Ceylan, la Cochinchine voisine du Cambodge[347].

Les trois voyageurs rentrèrent à Venise après vingt-six ans

d'absence, apportant les messages de Khoubilaï pour le pape, le roi

de France et tous les princes de la chrétienté. En 1298, prisonnier

de Gênes à la suite d'une guerre malheureuse, Marco Polo dicta son

_Livre_ à Rusticien de Pise. Il avait à conter des merveilles sur

ces contrées auxquelles Venise songeait beaucoup, et dont, selon

Brunetto Latini, «aucun homme vivant ne pouvait vraiment, par langue

ou écriture, décrire les bestes et les oiseaulx[348]». Il avait vu

des choses extraordinaires, contemplé des races et des religions

inconnues à notre Occident, ouï parler de la Perse, de l'Abyssinie

et de Madagascar. Mais, dès la première page, il savait classer la

valeur critique de ses différents témoignages. De ces «grandismes

merveilles.... messire Marc Pol... raconte pour ce que il les vit.

Mais auques y a de choses que il ne vit pas; mais il l'entendi

d'hommes certains par vérité. Et, pour ce, mettrons les choses veues

pour veues, et les entendues pour entendues, à ce que nostre livre

soit droit et véritables, sanz nul mensonge[349].» Il ne mentit

guère, en effet, car il s'était mis en garde contre l'éblouissement

et la superstition. Son Prêtre-Jean n'est qu'un chef de tribu

qui a forte affaire avec Djengis Khaân. Le récit le plus naïf du

_Livre_ est le miracle des chrétiens de Bagdad, une montagne mise

en mouvement à la prière d'un saint personnage qui sauve, par ce

prodige, ses coreligionnaires de la malice du khalife. Il ne l'avait

pas vu, mais entendu «d'hommes certains par vérité». Les choses

dont il fut le témoin direct sont observées, analysées, décrites

de la bonne façon. Il a noté avec ordre les phénomènes curieux de

la morale humaine et de la nature, les divisions territoriales et

les accidents géographiques, le cours des fleuves navigables, les

productions du sol et l'usage industriel qui s'en tire, la population

permanente ou flottante des villes, les coutumes singulières, l'état

de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, la fabrication de la

soie, du coton, du cuir, de la porcelaine, le produit des salines,

des mines de fer et d'acier, l'exploitation du pétrole, l'emploi

des canaux pour le transport du riz, l'importation et l'exportation

dans les ports, le réseau et la direction des grandes routes, la

piraterie, les hôtelleries, les postes aux chevaux, les courriers,

les impôts, le papier-monnaie, le cours forcé, la réserve des denrées

en prévision de la cherté des vivres, la législation, la justice.

Il signale la source de l'impôt, le droit sur les marchandises, sur

les pierres précieuses, le sel, le sucre, le charbon et la soie,

la nature et la valeur des monnaies, la matière et l'aspect du

papier-monnaie, ses émissions successives sous le règne de Khoubilaï,

l'encaisse d'or, d'argent, de pierres précieuses qui y correspond

dans le trésor du Grand Mogol. L'éditeur moderne du _Livre_ a éclairé

ce vieux texte d'un vaste commentaire emprunté aux savants, aux

voyageurs et aux géographes les plus récents. Presque toujours Marco

Polo a raison. Il parle dans la langue de Joinville, mais le bon

sénéchal, auprès de lui, n'est qu'un enfant[350].

[347] V. l'Introd. au _Livre_ de MARCO POLO, par M. Pauthier, t.

I.

[348] _Tesoretto._ BRUNETTO écrivait vers 1260.

[349] _Prologue._

[350] V. aussi l'édition anglaise commentée: _The Book of ser

Marco Polo, the Venetian, by colonel Henry Yule_, 2 vol. London,

Murray, 1875.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 44 / 70 题