_Formation de l'âme italienne_
J'ai montré les causes intellectuelles et les conditions sociales
dont la rencontre et l'accord ont amené en Italie, au XIVe siècle, ce
renouvellement de la civilisation que l'on a appelé la Renaissance.
L'histoire morale tout entière des Italiens au moyen âge a préparé
un réveil de l'esprit humain tel que depuis la Grèce on n'en a point
connu d'autre. Il suffit, pour le juger à sa valeur, de comparer
l'Italie de Pétrarque à la France de Charles VI, à l'Angleterre
des deux Roses. La fortune avait été clémente à l'Italie. Ni le
christianisme, ni la science, ni le régime de la société n'avaient
affaibli ou faussé les ressorts de son génie; elle avait su faire,
dans sa religion comme dans sa vie publique, une place très-grande
aux libertés de l'âme, à l'indépendance de la personne; en même
temps qu'elle se maintenait toujours en rapport avec la pensée des
anciens, elle recevait, de plusieurs civilisations originales que le
cours de l'histoire mettait à sa portée, des idées et des modèles;
à la même heure aussi, sa langue, si fine et si sonore, sortait de
sa chrysalide latine et lui donnait, pour sa littérature, une forme
parfaite. Nous pouvons à présent pénétrer dans la structure intime
du génie italien; nous n'y trouverons aucune partie, aucun caractère
dont l'analyse qui précède n'explique la présence; l'âme italienne
est elle-même un effet de la Renaissance, et c'est le premier qu'il
faut étudier.
I
C'est aussi le plus complexe en apparence. Comme aucune discipline
invincible ne l'entravait, et que tout, en elle et autour d'elle,
favorisait le développement très-libre de la conscience et de la vie,
elle s'est répandue en tous les sens, et tous ses ouvrages, les arts,
la poésie, l'économie sociale, les livres d'histoire, la diplomatie,
la politique, les mœurs ont été prodigués avec une variété d'aspects
étonnante; mais il y a un ordre sous cette infinie diversité, et il
n'est pas difficile d'apercevoir les quelques branches maîtresses qui
nourrissent la prodigieuse floraison.
En premier lieu, il faut signaler le sens très-juste des choses
réelles. Tout un côté de la Renaissance, entre autres la peinture
et la sculpture, au sein des plus grandes écoles, se rattache
à cette aptitude de l'esprit italien. C'est par elle aussi que
l'Italie a dominé dans la politique, par elle que se sont formés
ses historiens. Une éducation séculaire l'avait sans cesse replacée
en face de la réalité la plus impérieuse: les luttes pour la
liberté, puis l'établissement d'une bourgeoisie et d'une démocratie
industrielles, la révolution qui brisa le cadre social des Communes,
le développement de la personnalité, plus rapide à mesure que
l'individu échappait davantage à l'association, toutes ces causes
avaient obligé les Italiens à s'occuper eux-mêmes de leurs intérêts,
grands ou petits. L'abstraction n'eut jamais une large place ni dans
leur régime intellectuel, ni dans leur vie politique. Pour eux toute
vue rationnelle aboutissait au droit, c'est-à-dire à la science des
intérêts, ou à la morale, c'est-à-dire à l'art de vivre sagement.
L'Église et l'État ne furent pas non plus pour eux des abstractions:
c'était, ici, le pape de Rome, là, le consul, le podestat,
l'assemblée populaire, le tyran. Ajoutez la culture classique et la
langue vulgaire, dont le progrès se porta surtout dans le sens de
l'analyse, vous comprendrez comment a grandi la faculté critique
de l'âme italienne, comment, bien avant le reste de l'Europe, d'une
observation exacte sur l'homme, la société et la nature, celle-ci
tira des idées claires et fit reposer sur des notions vraies les plus
solides parties de sa civilisation.
Voyez Marco Polo. «_Marcus Polus Venetus, totius orbis et Indie
peregrator primus_», dit l'inscription de son vieux portrait.
C'est en effet le premier Européen qui ait visité méthodiquement
les profondeurs de l'Asie. Son père et son oncle étaient allés
une première fois, entraînés d'abord par les intérêts de leur
commerce, puis par le goût des aventures, jusqu'en Mongolie, à la
cour de Khoubilaï Khaân; il revint avec eux, très-jeune encore, en
1275, auprès du petit-fils de Djengis Khaân; à vingt-six ans, il
partait pour l'Annam et le Tonkin comme ambassadeur du Grand Mogol;
pendant dix-sept ans, il parcourait, pour le service de son maître
asiatique, cet immense empire, dont les modernes n'ont point achevé
encore l'exploration scientifique, la Chine, l'empire birman, les
mers de l'Inde, Ceylan, la Cochinchine voisine du Cambodge[347].
Les trois voyageurs rentrèrent à Venise après vingt-six ans
d'absence, apportant les messages de Khoubilaï pour le pape, le roi
de France et tous les princes de la chrétienté. En 1298, prisonnier
de Gênes à la suite d'une guerre malheureuse, Marco Polo dicta son
_Livre_ à Rusticien de Pise. Il avait à conter des merveilles sur
ces contrées auxquelles Venise songeait beaucoup, et dont, selon
Brunetto Latini, «aucun homme vivant ne pouvait vraiment, par langue
ou écriture, décrire les bestes et les oiseaulx[348]». Il avait vu
des choses extraordinaires, contemplé des races et des religions
inconnues à notre Occident, ouï parler de la Perse, de l'Abyssinie
et de Madagascar. Mais, dès la première page, il savait classer la
valeur critique de ses différents témoignages. De ces «grandismes
merveilles.... messire Marc Pol... raconte pour ce que il les vit.
Mais auques y a de choses que il ne vit pas; mais il l'entendi
d'hommes certains par vérité. Et, pour ce, mettrons les choses veues
pour veues, et les entendues pour entendues, à ce que nostre livre
soit droit et véritables, sanz nul mensonge[349].» Il ne mentit
guère, en effet, car il s'était mis en garde contre l'éblouissement
et la superstition. Son Prêtre-Jean n'est qu'un chef de tribu
qui a forte affaire avec Djengis Khaân. Le récit le plus naïf du
_Livre_ est le miracle des chrétiens de Bagdad, une montagne mise
en mouvement à la prière d'un saint personnage qui sauve, par ce
prodige, ses coreligionnaires de la malice du khalife. Il ne l'avait
pas vu, mais entendu «d'hommes certains par vérité». Les choses
dont il fut le témoin direct sont observées, analysées, décrites
de la bonne façon. Il a noté avec ordre les phénomènes curieux de
la morale humaine et de la nature, les divisions territoriales et
les accidents géographiques, le cours des fleuves navigables, les
productions du sol et l'usage industriel qui s'en tire, la population
permanente ou flottante des villes, les coutumes singulières, l'état
de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, la fabrication de la
soie, du coton, du cuir, de la porcelaine, le produit des salines,
des mines de fer et d'acier, l'exploitation du pétrole, l'emploi
des canaux pour le transport du riz, l'importation et l'exportation
dans les ports, le réseau et la direction des grandes routes, la
piraterie, les hôtelleries, les postes aux chevaux, les courriers,
les impôts, le papier-monnaie, le cours forcé, la réserve des denrées
en prévision de la cherté des vivres, la législation, la justice.
Il signale la source de l'impôt, le droit sur les marchandises, sur
les pierres précieuses, le sel, le sucre, le charbon et la soie,
la nature et la valeur des monnaies, la matière et l'aspect du
papier-monnaie, ses émissions successives sous le règne de Khoubilaï,
l'encaisse d'or, d'argent, de pierres précieuses qui y correspond
dans le trésor du Grand Mogol. L'éditeur moderne du _Livre_ a éclairé
ce vieux texte d'un vaste commentaire emprunté aux savants, aux
voyageurs et aux géographes les plus récents. Presque toujours Marco
Polo a raison. Il parle dans la langue de Joinville, mais le bon
sénéchal, auprès de lui, n'est qu'un enfant[350].
[347] V. l'Introd. au _Livre_ de MARCO POLO, par M. Pauthier, t.
I.
[348] _Tesoretto._ BRUNETTO écrivait vers 1260.
[349] _Prologue._
[350] V. aussi l'édition anglaise commentée: _The Book of ser
Marco Polo, the Venetian, by colonel Henry Yule_, 2 vol. London,
Murray, 1875.