Nous ne devons point négliger, dans cette revue de l'influence
française sur l'Italie, les papes d'Avignon. Plusieurs de ces
pontifes jurisconsultes ont été, en une situation fort difficile,
les chefs très-dignes de l'Église, et c'est par eux que le
Saint-Siége a pris résolûment, dans les origines et la direction de
la Renaissance, le rôle libéral qu'il a généralement gardé jusqu'au
concile de Trente. Au moment où la papauté perdait l'hégémonie morale
du monde[334], les papes français s'efforcèrent de rendre à la
civilisation des services que les colères de Dante, les railleries de
Pétrarque et de Villani ne feront point oublier.
[334] RANKE, _Römische Päpste_, t. I, p. 35.
Clément V attira, dit-on, à sa cour Giotto et lui commanda pour
Avignon des fresques «qui lui plurent infiniment, dit Vasari. Aussi
le renvoya-t-il avec amour, chargé de présents[335].» Son règne fut
suivi d'un pontificat mémorable, celui de Jean XXII (1316-1334).
Celui-ci sortait de l'Université de Paris et s'occupa activement
d'encourager ou de relever les bonnes études à Bologne, à Toulouse, à
Orléans, à Oxford, à Cambridge, surtout à Paris; il fonda les écoles
de Pérouse et de Cahors, établit des colléges latins en Arménie;
moins lettré que légiste, il favorisait surtout le droit, et ne
négligeait point la médecine, qu'il étudia lui-même[336]. Benoît XII
(1334-1342), modeste cistercien, demeura moine et théologien sous la
pourpre. Cependant il aimait les arts. Il rappela Giotto, que la mort
empêcha de reprendre le chemin de la France[337]. En 1339, il fit
venir, _con grandissima istanza_, dit Vasari, Simone Memmi à Avignon.
Celui-ci peignit beaucoup pour le pape et se lia avec Pétrarque, à
qui il donna un portrait de Laure, miniature sur parchemin, selon
Cicognara[338]. Il laissa, au portail de Notre-Dame-des-Doms, une
madone à l'Enfant, avec la figure du donateur, le cardinal Ceccano,
et, sur les murs de la salle du consistoire, au palais papal,
dix-huit Prophètes et trois Sibylles de grandeur naturelle; d'autres
ouvrages, enfin, que le temps n'a guère épargnés, à la chapelle
pontificale et à celle du Saint-Office[339].
[335] _Vita di Giotto_.
[336] PÉTRARQUE, _Rer. memorab._, lib. II, 5.
[337] CROWE et CAVALCASELLE, _Geschichte der ital. Malerei_, t.
I, p. 262.
[338] VASARI, _Vita di Sim. Memmi_, édit. de Trieste, 1857.
[339] CROWE et CAVALCASELLE, _Geschichte_, t. I, p. 263 et suiv.
Clément VI (1342-1352) fut moins austère que Benoît XII et plus
aimable. Les Italiens l'ont jugé _poco religioso_[340]. Il eut
l'âme généreuse et les goûts les plus élégants. Dans la peste noire
d'Avignon, il se dévoua aux malades et défendit contre les préjugés
populaires et l'Inquisition «les povres juifs, dit Froissard, ars
et escacés par tout le monde, excepté en la terre de l'Église,
dessous les clefs du pape[341].» Il consacra l'Université de Prague
et protégea celle de Florence qui naissait à peine. Gentilhomme
et grand seigneur, il prodiguait son trésor en œuvres d'art; il
goûtait surtout l'école florentine, et Orcagna fut son peintre
de prédilection[342]. Avignon lui dut l'agrandissement de son
palais pontifical, le commencement de ses pittoresques remparts,
«et les grâces toutes nouvelles de ses fêtes, où les dames furent
invitées longtemps avant qu'elles ne vinssent briller à la cour de
France[343].»
[340] MATT. VILLANI, lib. III, cap. XLIII.
[341] Liv. I, part. II.
[342] VASARI, _Vita di And. Orcagna_.
[343] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 23.
Innocent VI (1352-1362) se réconcilia avec Pétrarque, qu'il avait
longtemps cru magicien. Il lui donna de bons bénéfices, que le
poëte accepta, et lui offrit la charge de vicaire apostolique[344].
Bologne lui dut sa Faculté de théologie et Toulouse son collége de
Saint-Martial. Urbain V (1362-1370) fonda à Montpellier un collége
pour douze étudiants en médecine[345] et deux universités, l'une en
Pologne, l'autre en Hongrie. Il voulut s'attacher Pétrarque comme
secrétaire. Il rentra à Rome, mais s'y trouva trop peu en sûreté
et revint à Avignon, où il bâtit des palais, des tours et des
ponts. Les basiliques majeures de Rome, Saint-Pierre, Saint-Paul,
Saint-Jean-de-Latran, tombaient en ruines; il les répara. Il
entretenait en France et en Italie jusqu'à mille écoliers[346], et ne
permettait point que, dans les universités, les étudiants riches se
distinguassent des plus pauvres par le luxe des vêtements.
[344] _Epist. Senil._, I, 3.
[345] _Gallia Christ._, t. VI, 792.
[346] BALUZE, _Pap. Avenion._, t. I, 395, 424.
Grégoire XI, le dernier pape français (1370-1378), était un neveu
de Clément VI; élevé tout jeune, et simple diacre encore, à la
magistrature suprême de la chrétienté, délicat et faible de santé,
il résolut d'obéir à sainte Catherine et de ramener à Rome le
Saint-Siége. L'entreprise était hardie. L'Italie entière était
alors en révolte ouverte contre l'Église; la démagogie triomphait
à Rome comme à Florence. L'hérésie éclatait partout dans le reste
de l'Europe: en Angleterre, en Hongrie, en Dalmatie, en Aragon,
à Paris. L'anarchie et la misère n'avaient laissé dans la ville
Éternelle que dix-sept mille habitants. Grégoire XI y mourut au
bout d'une année, avant d'avoir eu le temps de se reconnaître et
de revenir aux traditions nobles de Clément VI. Mais les exemples
des papes d'Avignon ne seront perdus ni pour le Saint-Siége, ni
pour l'Italie; dès que les angoisses du grand schisme seront
apaisées, plusieurs pontifes lettrés, Eugène IV, Nicolas V, Pie
II, reprendront, en protégeant les arts et la science, l'œuvre
poursuivie jadis par nos compatriotes.