VII

L'Italie du moyen âge, que la croisade n'avait point occupée au

même degré que la France, et dont l'histoire, de fort bonne heure

provinciale et municipale, s'était renfermée en des horizons assez

étroits, manquait d'épopées et de romans héroïques sortis de son

propre sol. C'est donc à nous qu'elle emprunta une littérature dont

l'Europe entière a si largement profité.

Jamais imitation littéraire ne fut plus unanime ni plus féconde.

Le double courant des chansons de Geste et des poëmes de la Table

Ronde, la _matière_ de France et celle de Bretagne, pénètre dans

la péninsule dès la fin du XIIe siècle. Il s'arrête d'abord dans la

vallée du Pô, où les Italiens lettrés qui entendent le français le

recueillent avidement. Les héros carlovingiens, dont les exploits

réveillent le souvenir de l'Empire romain et universel, charment

les âmes à un point tel que, dans la Marche de Trévise, beaucoup de

familles nobles les adoptent pour ancêtres[322]. Au XIIIe siècle,

sur un théâtre de Milan, on chante les hauts faits d'Olivier et de

Roland[323]. Les chevaliers de la Table Ronde, Artur, Lancelot,

Tristan, Merlin, Guiron séduisent par leurs aventures et leurs

amours pathétiques; on ne se lasse pas de copier et d'enluminer

le texte français de leurs histoires[324]. Dante, selon Boccace,

lut «_i romanzi franceschi_», c'est-à-dire les poëmes de Chrestien

de Troyes[325]. Françoise de Rimini les avait lus pareillement,

et peut-être pour son malheur. Saint François comparait sa milice

monacale à l'institut de la Table Ronde[326]. L'Italie se peupla

alors de Tristans, de Lancelots, de Genèvres, comme de Rolands et

d'Oliviers[327]. Au XIVe siècle, près de Milan, on crut retrouver

dans un tombeau l'épée de Tristan. Frédéric II, qui recherchait avec

soin nos poëmes chevaleresques, fit traduire du latin en français

les prophéties de Merlin[328]. En même temps, dans l'Italie du

nord, on transcrivait et on compilait, en une langue composite, où

le français est plus ou moins italianisé, les chansons du cycle

carlovingien, la _Chanson de Roland_, les _Enfances Roland_, les

_Enfances Charlemagne_[329]. L'_Entrée en Espagne_, ce roman tout

français encore, qui comble les lacunes de la _Chanson de Roland_, et

la _Chanson d'Aspremont_, dont la langue est beaucoup plus mélangée

d'italien, vont servir de point de départ à des compositions plus

vastes, mais de pure langue italienne, telles que les trente-sept

chants de la _Spagna_ et les nombreux _Aspramonte_ du XIVe et du XVe

siècle[330].

[322] RAJNA, _Le origini delle famiglie Padovane e gli Eroi dei

Romanzi Cavallereschi_; _Romania_, IV, 161.

[323] FAURIEL, _Dante_, t. I, p. 287.

[324] P. PARIS, _Les mss. franç. de la Bibl. du Roi_.--RAJNA,

_Ricordi di Cod. franç., posseduti dagli Estensi_. _Romania_, II,

49.

[325] V. LE CLERC, _Discours_, t. II, p. 69.

[326] _Conformités_, fol. 118.

[327] FAURIEL, _Dante_, t. I, p. 292.

[328] HUILLARD BRÉHOLLES, _Hist. diplom._, Introd. IX.

[329] LÉON GAUTIER, _Épop. franç._, t. I, p. 429.

[330] _Biblioth. de l'École des Chartes_, 1858, 217-270.--MELZI,

_Bibliogr. dei romanzi e poemi cavaller. ital._

Vers 1300, cette influence poétique de la France présenta un

caractère nouveau et plus précis. Jusqu'alors, elle avait agi

principalement sur les esprits cultivés, surtout au nord de la

péninsule; et, bien que les chansons de Geste aient provoqué, dès

cette première période, des imitations plus nombreuses que les romans

de la Table Ronde, ceux-ci, cependant, n'avaient pas moins frappé

l'imagination des Italiens. Au XIVe siècle, l'action littéraire de

notre pays passe de la Lombardie à la Toscane; c'est à Florence, qui

devient la maîtresse intellectuelle de l'Italie, que nos traditions

héroïques prendront désormais leur droit de cité dans le pays et

la langue de _si_. Mais la _matière_ de France y dominera presque

seule. Charlemagne, Roland, Olivier régneront sur la littérature

romanesque. Seulement, à mesure qu'on s'éloignera des sources

originelles, la fantaisie, le merveilleux, les aventures amoureuses,

la grande liberté d'invention par laquelle se distinguèrent les

poëmes de la Table Ronde, renouvelleront ces antiques légendes. Les

Toscans tireront de nos chansons une multitude de compilations rimées

et de poëmes; mais ils en feront sortir un tout aussi grand nombre

de romans en prose. Les ouvrages en vers seront parfois de simples

transpositions des ouvrages de prose; le plus souvent, ceux-ci

donneront le résumé de plusieurs poëmes fondus l'un dans l'autre,

et disposés en récit dont la forme et le style ne s'élèvent point

au-dessus du ton de la chronique[331]. Mais ces compilations naïves

n'en sont pas moins un signe très-intéressant de l'esprit italien;

elles marquent le moment où les traditions françaises deviennent

profondément populaires au delà des Alpes.

[331] RAJNA, _le Fonti dell' Orlando furioso_, p. 15.

Les _Reali di Francia_ ont été le type accompli de ces romans

familiers. Ils remontent au commencement du XIVe siècle. En eux sont

résumés plusieurs poëmes français, ou ébauchés d'avance plusieurs

poëmes italiens qui nous sont restés, d'autres encore qui sont

perdus[332]. Le succès de ce livre fut extraordinaire. Ce n'est

pourtant point un chef-d'œuvre. Il n'a rien de ce qui plaît aux

lettrés délicats, ni l'art de la composition, ni la fine analyse

des passions, ni les récits disposés en tableaux bien ordonnés, ni

l'éloquence du discours, ni la couleur poétique de la description.

Mais, pour ces raisons mêmes, il fut populaire, au sens absolu

de ce mot. Il en dit juste assez pour ouvrir le champ libre à

l'imagination de l'auditeur; il n'en dit pas assez pour en borner

l'essor. Il est plein de scènes tragiques, naïvement contées, dont le

récit, très-sobre de détails, éveille, sans la distraire, l'émotion

de la foule. Buovo a condamné à mort sa mère, qui a fait tuer à

la chasse Guidone, son vieux mari, et a tenté de l'empoisonner

lui-même. L'empereur Pépin confirme la sentence. La malheureuse fait

venir son fils Galione, le complice de sa haine maternelle; elle le

prie en pleurant de se soumettre à Buovo, «le meilleur cavalier du

monde». «Je laisse à Buovo, ton frère, ma bénédiction.» Puis elle se

confesse et communie. Le lendemain, on clouait aux portes les membres

sanglants de Brandoria, avec cette inscription: «Pépin, roi de France

et empereur de Rome, l'a jugée à mort.» Cette page terrible, qui

était digne d'inspirer Shakespeare, lue devant des pêcheurs ou des

artisans, produira plus d'effet qu'un beau fragment d'épopée. Ajoutez

le grand intérêt qui anime le roman entier, la foi chrétienne mise en

péril par les païens, et le royaume de France, le royaume du Christ,

attaqué par les Sarrasins, le prince de Galles, le roi d'Espagne;

Charlemagne enfin, le père adoptif de Roland, qui se lève sur le

monde troublé et lui rend la paix; vous comprendrez comment ce vieux

livre, qui a remué l'Italie au siècle candide où l'on rédigea les

_Fioretti_ de saint François, charme encore aujourd'hui les simples;

on le récite toujours, sur les quais de Venise comme au môle de

Naples, et, de cette prose, aride comme le style des chroniques, sort

une poésie éternelle.

[332] Ainsi, le livre IV, l'histoire de Buovo d'Antona, contient

la matière du _Bovo d'Hantona_, probablement postérieur,

très-populaire encore au XVe siècle. LÉON GAUTIER, _Épop.

franç._, t. I, p. 432.

Les _Reali di Francia_ et les romans en prose du même temps, loin

d'être, comme chez nous, le commencement d'une décadence, sont, au

contraire, le prologue de toute une littérature. De plus en plus,

l'esprit de libre invention ranime, chez nos voisins, la vieille

_matière_ de France. Les thèmes chevaleresques, remaniés, confondus,

embellis sans fin, produisent toute une floraison de poëmes

d'aventures où l'amour joue un rôle très-grand: _Innamoramento di

Milone d'Anglante_, _Innamoramento di Carlo Magno_, _Innamoramento di

Rinaldo di Monte-Albano_; la sensualité de Boccace, le scepticisme

du XVe siècle, l'oubli, plus profond chaque jour, de la tradition

authentique, préparent l'éclosion du poëme héroï-comique. Il ne

s'agissait plus que d'en inventer le rythme et la forme. Ce fut un

trait de génie que l'appropriation de l'octave au récit romanesque.

L'octave, comme son vers de onze syllabes, a la mesure qu'il faut

pour retenir l'attention sans la lasser; le tableau qu'elle renferme

peut contenir quelques couleurs très-vives, mais le détail en

est limité; elle n'a pas assez d'envergure pour s'élever jusqu'à

l'exaltation lyrique, ni se soutenir dans la période oratoire; elle

est, par excellence, la strophe narrative, bonne pour l'auditoire

plébéien des _Reali_, meilleure encore pour les esprits cultivés, que

la vie de conversation séduit, pour les courtisans lettrés des cours

de Ferrare et de Mantoue.

C'est ainsi que, sur un amas de romans et de poëmes, où les souvenirs

de l'âge carlovingien avaient été de plus en plus pénétrés par la

fantaisie de notre cycle breton, apparurent, vers la fin du XVe

siècle, le _Morgante maggiore_ et l'_Orlando innamorato_; et, plus

tard, sous Léon X, l'_Orlando Furioso_. Pulci, Bojardo et l'Arioste

ont beau broder d'une main très-libre sur le fond légendaire du

sujet, le canevas français, l'étoffe première, se montre partout

sous leur travail. Ce que nos trouvères ont conté gravement de

«la grande bonté des chevaliers antiques», ils le chantent en se

jouant, mais avec une telle grâce qu'ils semblent l'inventer[333].

Ne croyez pas cependant qu'ils se fassent illusion à eux-mêmes; ils

n'ignorent point quels sont leurs premiers maîtres et d'où leur vient

l'inspiration originelle; ces grands artistes confessent volontiers

qu'ils répètent de fort vieilles histoires:

_Ed io cantando torno alla memoria

De le prodezze de' tempi passati,_

écrit Bojardo. Car c'est toujours Roland «de France» qui est leur

héros, Roland, «_inclito Barone_», «_senatore Romano_», «_forte

Campione_», «_grande Capitano_», «_Padre di ragione_», «_più d'ogni

altro umano_», ainsi qu'il est dit dans les litanies de Roland, à

l'_Orlandino_ de Teofilo Folengo (Limerno Pitocco). Mais ici, sous

la plume du joyeux bénédictin, dont la jeunesse s'est passée dans

la grasse Bologne, l'histoire finit, à la façon rabelaisienne, par

des contes de réfectoire. Les bons moines, médiocrement mystiques,

recueillaient gaiement, au soir de la Renaissance, les reliefs de

l'Arioste.

[333] L'un des ouvrages les plus savants de l'érudition italienne

moderne, les _Fonti_ de M. PIO RAJNA, a dégagé méthodiquement les

sources françaises de l'_Orlando Furioso_.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 42 / 70 题