Les Normands vinrent et la rejetèrent dans la réalité tragique du
moyen âge. Mais ces aventuriers étaient de fins politiques. Leur
héros fut Robert l'_Avisé_[272]. Ils battirent le pape Léon IX
et lui demandèrent seulement le droit de conquête illimitée dans
l'Italie méridionale et en Sicile[273]. Ils devinrent les bons amis
du Saint-Siége, et mirent ainsi de leur côté la première force
morale du temps; à Salerne, ils veillèrent sur le lit de mort de
Grégoire VII qui mourait «exilé pour la justice». Ces soldats de
la Sainte-Église, qui aimaient fort à _gaaigner_, aidèrent la
Grande-Grèce à se délivrer des Byzantins, et la gardèrent pour
eux-mêmes. Puis ils vinrent au secours des chrétiens byzantins de
Sicile, délogèrent les Arabes de leurs forteresses, enlevèrent
Messine, Catane, Palerme; mais ils n'abusèrent point de leur
conquête. Les paysans arabes continuèrent d'avoir la personnalité
légale et le droit de libre propriété en dehors des terres de leurs
nouveaux seigneurs. Dans les campagnes et dans les cités, les deux
races vécurent en paix côte à côte. Les citoyens musulmans, écrit
un Arabe, en 1184, sont très-nombreux à Palerme; ils habitent leurs
quartiers propres, avec leurs mosquées, leurs bazars, et un cadi
pour juger leurs procès[274]. Bien plus, ils gardent, de l'aveu des
vainqueurs, une sorte de hiérarchie sociale; leur noblesse entre même
dans les offices de la cour normande. Les Siciliens d'origine ou de
religion grecque s'enrichissent sous la protection de leurs maîtres
catholiques; leur Église séculière et leurs couvents sont en pleine
prospérité. La paix normande, comme autrefois la paix romaine, après
avoir institué l'ordre politique, favorise les libertés morales des
races soumises[275].
[272] _Guiscard_, _Wise_.
[273] Contre cette opinion, fondée sur la _Chronique_ de
Malaterra, V. AMARI, _Storia_, t. III, p. 44.
[274] AMARI, _Storia_, t. III, cap. IX.
[275] Il y eut cependant, en 1190, une courte persécution. AMARI,
_Storia_, t. III, p. 54.
C'est pourquoi les Normands n'ont pas arrêté la civilisation arabe
de la Sicile; sous leur domination, la culture intellectuelle s'est
prolongée, et Frédéric II la recueillera intacte dans la succession
des conquérants français. Le roi Roger II employait, dans ses actes
de chancellerie, l'arabe, le grec ou le latin. Selon Edrisi, il
étudiait la géographie, les mathématiques, l'économie administrative.
Il fit graver, sur un disque d'argent, les pays du monde connu dont,
pendant quinze ans, ses géographes arabes, réunis en académie,
poursuivirent, sous ses yeux, l'étude méthodique, d'après les
témoignages des voyageurs. De cette longue recherche sortit en outre
une description encyclopédique du sol, des fleuves, de la flore, de
l'agriculture, du commerce, des monuments, de la race, des religions,
des mœurs, des costumes et des langues (1154). C'est ce livre, que
l'Europe a connu seulement après plusieurs siècles, qui a rendu
immortel le nom d'Edrisi. Roger pratiquait, à l'imitation des Arabes,
les sciences occultes, consultait les astrologues, invoquait les
ombres de Virgile et de la Sibylle Erythrée. Les poëtes ont chanté
sa bonté et célébré les fêtes de sa cour. Son génie élégant semble
avoir laissé son empreinte à la cathédrale de Cefalù, à la chapelle
Palatine, à Saint-Jean-des-Ermites de Palerme[276], aux nobles
villas de Maredolce, et de l'Altarello-di-Baida, aux portes de sa
capitale[277].
[276] CROWE et CAVALCASELLE. _Gesch. der ital. Malerei_, t. I,
cap. II.
[277] AMARI, _Storia_, t. III, cap. III et X.
A la fin du XIIe siècle, le jeune Guillaume le Bon disait aux
mahométans de son palais: «Que chacun prie le Dieu qu'il adore!
Celui qui a foi en son Dieu sentira la paix dans son cœur!» Il
s'entoura de pages et d'eunuques orientaux magnifiquement vêtus. Les
dames franques ou italiennes de Palerme adoptaient alors les riches
costumes des femmes musulmanes. Les Arabes formaient dans l'armée
normande une troupe brillante d'archers à cheval. Guillaume attirait
à sa cour les médecins, les astrologues, les poëtes et les voyageurs
arabes: Ibn-Kalakis d'Alexandrie, poëte et jurisconsulte, Ibn-Zafer,
érudit et littérateur distingué[278]. Sous son règne, l'architecture
normande, affinée par le goût des Arabes et celui des Byzantins,
continua de fleurir. Il édifia la cathédrale de Palerme, dont il ne
reste plus guère de parties originales, le Dôme de Monreale, que
remplit la majesté du Christ oriental, et, tout près, ce merveilleux
cloître dont la colonnade, aux chapiteaux variés, aux colonnes
cannelées à l'antique, ou qui se tordent en capricieuses spirales,
dépasse en grâce poétique le cloître de Saint-Jean-de-Latran et celui
de San-Lorenzo. Le voyageur Hugo Falcandus, qui visita Palerme à
la fin du XIIe siècle[279], nous a laissé la description de cette
ville extraordinaire où les vestiges du vieil art sont aujourd'hui si
rares: il fut surtout frappé de la richesse extérieure des monuments,
et de l'abondance des fontaines jaillissantes. Mohammed-Ben-Djabair,
de Valence, à la même époque, compare Palerme à Cordoue: il décrit
le Kazar arabe et ses tours, l'église grecque de la Martorana, ses
mosaïques à fond d'or, et son beffroi soutenu par des colonnes de
marbre. «Les palais du roi, dit-il, sont disposés autour de cette
ville comme les perles d'un collier au cou d'une jeune fille[280].»
[278] AMARI, _Storia_, t. III, cap. V.
[279] MURATORI, _Scriptor._, VII, 256.
[280] DE CHERRIER, _Hist. de la lutte des Papes et des Emper. de
la maison de Souabe_, t. I, p. 503.