L'influence arabe fut plus générale que celle des Byzantins; elle
affecta l'ensemble même de la civilisation italienne. Tout un
groupe de faits moraux et politiques concourut à lui donner la
plus grande portée possible. Du IXe au milieu du XIe siècle, les
Arabes furent les maîtres de la Sicile; dépossédés par les Normands,
ils continuèrent à dominer sur cette île par la science, l'art
et la poésie; au XIIIe siècle, sous l'empereur Frédéric II, ils
atteignirent au plus haut degré de leur ascendant intellectuel sur la
péninsule.
Leur situation, en face de l'Occident chrétien, fut, durant le moyen
âge, des plus curieuses. La chrétienté les haïssait, parce qu'ils
étaient musulmans; mais elle les respectait et les enviait, à cause
de leur grande civilisation. Toute l'Europe sentait le prestige de
cette race élégante, dont les croisades avaient laissé entrevoir les
mœurs étranges et raffinées. On admirait leurs monuments, leurs
étoffes resplendissantes, leurs meubles précieux, leurs esclaves,
et davantage encore leur vaillance, leur loyauté et leur âme toute
chevaleresque. Tout ce monde scolastique et barbare comprenait
combien les Orientaux le dépassaient en culture savante; du fond de
leurs écoles d'Espagne, ils régnaient sur toutes les sciences de la
nature et troublaient le sommeil de nos docteurs. Car ils savaient
mieux qu'eux les secrets d'Aristote, et Aristote n'avait-il pas connu
les secrets de Dieu? C'est pourquoi Dante n'eut pas le courage de
brûler Averroès lui-même,
_Averroïs, che'l gran Comento feo_[267];
il le mit dans la région pacifique des sages entre Horace et Platon.
[267] _Inf._, IV, 144.
Les Arabes établirent en Sicile une civilisation complète. Sous leurs
mains, avec ses dix-huit villes et ses trois cent vingt châteaux
forts, ses mines d'or, d'argent, de cuivre et de soufre, ses moissons
et ses eaux vives, ses plantations de coton, de cannes à sucre, de
palmiers et d'orangers, ses fleurs éclatantes, ses haras de chevaux
aux formes fines, ses manufactures d'étoffes de soie, ses palais et
ses mosquées, la vieille île d'Empédocle s'épanouit comme un jardin
oriental. Un commerce très-actif la rattachait, dès l'origine de
la conquête, à l'Espagne et à l'Italie méridionale[268]. Les draps
de soie vermeille de Palerme, brochés d'or et brodés de perles,
faisaient l'admiration de l'Occident, ainsi que les cuirs dorés
destinés aux chaussures des femmes, les gants de soie, les agrafes
émaillées, les bijoux ciselés, le papier de coton, les objets de
corail. Ces industries de luxe passèrent plus tard à Florence, à
Gênes, à Venise. La Sicile, au XIIe siècle, envoyait ses blés à
Venise, ses cotons en Angleterre, ses draps de soie dans toute
l'Europe. Barcelone, Pise, Malte, Amalfi, Marseille, recevaient ses
vaisseaux marchands[269].
[268] AMARI, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. II, cap. XIII.
[269] Id., _ibid._, t. III, cap. XII.
Les monuments de l'architecture siculo-arabe ont disparu ou sont
gravement altérés. La Ziza et la Cuba de Palerme, deux ruines,
dont la première se rapporte, dans sa forme actuelle, aux temps
de la domination normande, permettent cependant de retrouver la
trace du génie à la fois sensuel, subtil et méfiant des maîtres
musulmans. Ici reparaît la conception originale de l'art arabe,
le motif des pendentifs à stalactites, sur lesquels est posée la
coupole byzantine. Les alvéoles délicatement évidés se groupent,
s'étagent en encorbellement, et montent jusqu'au haut de la voûte,
brisant et multipliant les rayons lumineux; la lumière, ainsi
décomposée, irrisée par les reflets des faïences émaillées, retombe
comme un voile aux nuances changeantes sur les ornements rehaussés
de couleurs et d'or, sur les vasques de porphyre d'où jaillissent
les fontaines, sur les tapis que parent les teintes vigoureuses de
l'Orient. Les colonnes grêles de marbres rares supportent de larges
chapiteaux fouillés par un ciseau capricieux, et des arcades creusées
et allégées par la ciselure. Dans ces retraites que remplit le
bruissement des eaux vives, qu'ennoblit la parole divine, dont les
versets se mêlent au décor de l'édifice, le rêve mystique, l'orgueil
solitaire et la volupté sont bien abrités; mais, sur le dehors, les
pleins formidables, les murailles austères, les arcades aveugles
opposent à la curiosité du passant un rempart infranchissable[270].
[270] V. CH. BLANC, _Gramm. des Arts du Dessin_ (_Gaz. des
Beaux-Arts_, t. XV).
La Sicile arabe n'égala point l'Espagne musulmane en éclat
scientifique et littéraire. Elle eut néanmoins ses écoles de
médecins, d'astrologues, de mathématiciens, de dialecticiens, de
jurisconsultes, ses interprètes du Coran, ses théologiens, ses
moralistes, ses sages extatiques (_Sufiti_), ses grammairiens, ses
historiens, ses géographes et ses poëtes. Ceux-ci excellaient dans
la composition héroïque ou passionnée de la Kâsida, petit poëme
monorime où le troubadour chantait ses propres mérites, les charmes
de sa maîtresse, les vertus de sa race, l'esprit de son patron, le
vin, les étoiles, les fleurs, les joies évanouies de la jeunesse; et,
dans les fêtes, le luth des musiciens, le chant et les danses des
jeunes filles accompagnaient les vers des poëtes[271]. La Sicile, qui
s'était endormie jadis, bercée par la flûte de Théocrite, se réveilla
sous les ombrages dangereux du paradis de Mahomet.
[271] AMARI, _Storia_, t. II, cap. XIV.