IV

Au commencement du XIIIe siècle, cette civilisation sicilienne, que

l'accord des Byzantins, des Arabes et des Normands avait façonnée,

fut portée dans l'Italie continentale par l'empereur Frédéric II.

Celui-ci avait hérité, tout enfant, de la conquête sanglante de son

père Henri VI. Il fut élevé à Palerme, orphelin, presque prisonnier

dans son palais arabe, par les soins des citoyens et des chanoines

de la cathédrale, et sous la tutelle lointaine d'Innocent III[281].

Il grandit tristement entre le légat du pape et l'archevêque de

Tarente, menacé jusque dans son île par les entreprises d'Othon, son

compétiteur à la couronne impériale. Mais il avait alors l'Église

pour protectrice, et un esprit de décision héroïque qu'il légua à son

fils Manfred et à Conradin son petit-fils. A quinze ans, il courut,

à travers mille dangers, jusqu'à Constance, où il prit possession de

l'Empire. Mais ce descendant de Barberousse, né en Italie, et qui

parlait d'enfance l'italien, le français, le grec et l'arabe, ne

devait point vivre dans les brumes de l'Allemagne. C'est à l'Italie

que sa destinée l'attacha, et Palerme a gardé son tombeau.

[281] AMARI, _Storia_, t. III, p. 583.

Il fut le grand Italien du XIIIe siècle. Son règne est le véritable

prologue de la Renaissance. Au temps même de saint Louis,

quatre-vingts ans avant Dante, il paraît infiniment loin du moyen

âge. L'esprit de liberté qui anime la conscience religieuse des

Italiens éclate en lui avec une vigueur étonnante. Ses ennemis

l'ont accusé d'athéisme. «Il ne croyait pas en Dieu, dit Villani.

Philosophe épicurien, il cherchait à prouver par les Écritures

elles-mêmes que tout pour l'homme finit avec la vie[282].» Selon

d'autres témoignages, il prétendit à la suprématie religieuse du

monde, et se crut le vicaire laïque de Dieu. Il est au moins certain

que, dans sa lutte contre l'Église, il a dépassé de beaucoup tous

les autres empereurs allemands. Jamais il ne fût allé à Canossa.

Non-seulement il essaya de paralyser la puissance temporelle des

papes en fixant au midi de l'Italie le centre politique de l'Empire;

il voulut aussi ruiner l'ascendant spirituel de Rome en mettant

fin à la croisade, en faisant la paix avec l'islamisme. Peut-être

caressa-t-il l'espérance que les rêveurs de l'_Évangile éternel_

prêchaient à la chrétienté, ou se contentait-il de transférer à

l'Empire la direction suprême du christianisme. Quoi qu'il en soit

des traditions ou des calomnies que l'histoire a recueillies[283],

et des cruautés que lui a reprochées le siècle où fut fondée

l'Inquisition, le trait original de Frédéric II est d'avoir présidé

au développement d'une civilisation toute rationnelle, parfaitement

libérale, qui n'était point dirigée, comme une machine de guerre,

contre la foi chrétienne, mais qui ne demandait rien non plus au

christianisme; civilisation indifférente aux choses religieuses,

dont la culture intellectuelle était l'élément premier, et qui

penchait du côté des Arabes, parce que ceux-ci représentaient

alors plusieurs sciences qui ne fleurissaient pas à l'ombre de

l'Église. Les mathématiques, l'histoire naturelle, la médecine et

la philosophie étaient l'étude favorite de l'Empereur. Il protégea

Léonard Fibonacci, le plus grand géomètre du moyen âge et le premier

algébriste chrétien, que ses contemporains pisans traitaient de

_nigaud_, _bigollone_. Il fit venir d'Asie et d'Afrique les animaux

les plus rares, afin d'en observer la forme et les mœurs; le livre

_De arte venandi cum avibus_, qui lui est attribué, est un traité sur

l'anatomie et la domestication des oiseaux de chasse. Il s'appliqua

à la médecine, et fit rechercher les propriétés des sources chaudes

de Pouzzoles. Il donnait lui-même des prescriptions à ses amis et

inventait des recettes[284]. Les simples racontaient des choses

terribles de ses expériences; il éventrait, disait-on, des hommes,

pour étudier la digestion; il élevait des enfants dans l'isolement

pour voir quelle langue ils inventeraient[285]. Maître Théodore,

un Grec de Sicile ou d'Asie Mineure, secrétaire de Frédéric pour

la langue arabe, philosophe et mathématicien, semble aussi avoir

été le chimiste de la cour souabe. Enfin, la métaphysique et la

dialectique préoccupaient Frédéric. Pour lui, l'Anglais Michel Scot,

qui sortait des écoles de Tolède et se fixa dans les Deux-Siciles,

traduisit l'abrégé d'Avicenne, d'après l'_Histoire des Animaux_,

d'Aristote. Vers 1232, Frédéric adressa aux universités italiennes

les traductions latines de différents ouvrages de logique ou de

physique dus à Aristote et à d'autres maîtres grecs ou arabes.

Un docteur juif d'Espagne, Juda Cohen, correspondait avec lui et

vint s'établir en Italie en 1247. Durant sa croisade de 1229, cet

étrange paladin, que le rachat du saint tombeau tourmentait si peu,

interrogeait les docteurs d'Arabie, de Syrie et d'Égypte, et, plus

tard, encore, le philosophe espagnol Ibn-Sabin, sur des problèmes

tels que ceux-ci: Aristote a-t-il démontré l'éternité du monde?--Que

sont les catégories, et peut-on en réduire le nombre?--Quelle est

la nature de l'âme, et celle-ci est-elle immortelle?--Comment

expliquer les divergences qui existent entre Aristote et Alexandre

d'Aphrodisée au sujet de l'âme[286]? S'il aima la science, il la

répandit aussi à profusion. «Il fonda des universités, dit Nicolas de

Jamsilla, où de pauvres écoliers étaient élevés à ses frais[287].»

En 1224, il créa l'université de Naples, qui devait rivaliser avec

celle de Bologne[288]. Les moines du mont Cassin y enseignaient la

théologie, des légistes célèbres le droit romain; on y professait

aussi la médecine, la grammaire et la dialectique[289]. Mais Salerne

était son école de prédilection. Il en accrut l'influence, il y mit

un professeur particulier pour les Grecs, les Latins et les Juifs, et

les leçons y étaient données à chaque race en sa langue propre. Il

renouvela, pour les Deux-Siciles, le règlement des empereurs romains

qui interdisait l'exercice de la médecine à quiconque n'avait pas

subi d'examen et obtenu un diplôme[290].

[282] Lib. VI, cap. I.--V. HUILLARD BRÉHOLLES, _Hist. diplomat.

de Fréd. II_, Introduct., et _Vie et correspond. de Pierre de la

Vigne_, 3e partie.

[283] V. DE RAUMER, _Geschichte der Hohenstaufen_, t. III.

[284] HUILLARD BRÉHOLLES, _Hist. diplom._, Introd. IX.

[285] DE RAUMER, _Geschichte_, t. III, p. 489.

[286] AMARI, _Questions philosophiques adressées aux savants

musulmans par l'emper. Fréd. II. Journ. asiatique_, 1853, nº 3.

[287] MURATORI, _Scriptor._, t. VIII, p. 495.

[288] Son chancelier Pierre des Vignes correspondait avec les

professeurs en jurisprudence de Bologne et recevait des billets

d'Accurse. HUILLARD BRÉHOLLES, _Vie et correspond. de P. de la

Vigne_, pièces justificat. 5 et 7.

[289] DE CHERRIER, _Hist. de la lutte des Papes et des Emper._,

t. II, liv. V.

[290] HUILLARD BRÉHOLLES, _Hist. diplom._, Introd. IX.

Son caractère était aussi grand que son esprit. L'Italie, que

l'énergie personnelle séduira bientôt plus que la vertu, et qui,

au siècle suivant, permettra tout à ses maîtres, à la condition

qu'ils fassent de grandes choses, l'Italie vit avec étonnement les

entreprises politiques et les luttes terribles de Frédéric II. Elle

admirait cet empereur qui tentait d'arracher le monde à l'étreinte de

l'Église, et, tout en se jouant parmi ses poëtes, ses astrologues,

ses musiciens et ses chanteurs, réconciliait l'Europe chrétienne avec

l'Asie musulmane. Sa chute inspira une pitié sans égale. Excommunié,

dépossédé, trahi par son chancelier, il se défendit sur tous les

points de la péninsule, au nord, en Toscane, au midi, contre les

Guelfes soulevés par le pape. Quand ses fidèles furent tombés, quand

son fils Enzo, le poëte aux cheveux blonds, fut pris, Frédéric, à

demi brisé et seul, se redressa encore,--_a guisa di leon_,--il

appela les Sarrasins, et songeait à jeter les Mongols sur Rome. C'est

alors qu'il mourut subitement au fond de la Capitanate. Mais son

œuvre ne fut point éphémère, et son passage a marqué dans l'histoire

de l'esprit humain.

V

Frédéric II n'a point seulement agi d'une façon générale, sur le

génie italien, par l'exemple héroïque de sa vie, par la culture

savante, la liberté de pensée et l'élégance de sa cour; son influence

a particulièrement porté sur les premiers développements de la

poésie italienne. Il fut poëte lui-même, et son fils, son chancelier

et ses courtisans écrivirent en vers. Il est vrai que ni la forme,

ni l'inspiration de ces poésies de l'école souabe ne sont d'une

originalité très-franche: les mœurs voluptueuses et violentes des

sérails de Capoue, de Lucera et de Foggia, l'ardente sensualité des

Arabes ne s'y laissent point entrevoir. Ce sont des soupirs d'amour

plutôt que des éclats de passion. «Votre amour, dit Pierre des

Vignes, me tient en désir et me donne espérance avec grande joie;

je ne sens plus si je souffre le martyre en pensant à l'heure où je

viens à vous. Ma chansonnette, porte ces plaintes à celle qui possède

mon cœur, conte-lui mes peines, et dis-lui comme je meurs par son

amour.»

_Mia Canzonetta, porta esti compianti

A quella, c'à' in ballia lo mio core,

E le mie pene contale davanti,

E dille, com' eo moro par sù amore_[291]

[291] D'ANCONA et COMPARETTI, _Le antiche Rime volgari_, t. I,

XXXVIII.

«Amour, chante le roi Enzo, fait souvent penser mon cœur, me donne

peines et soupirs, et j'ai grand'peur de ce qui pourra arriver après

cette longue attente[292].» Frédéric célèbre le visage, le sourire

joyeux, les yeux et la voix de sa maîtresse, «fleur entre les fleurs»,

_La fiore d'ogne fiore,_

dont la grâce et la pureté l'attendrissent.

_Tant' è fine e pura!_[293]

[292] _Ibid._, LXXXIV.

[293] _Ibid._, LI.

On reconnaît ces supplications et ces lamentations amoureuses:

c'est la Provence qui les a apprises à l'Italie. Elles répondaient

bien à la condition sociale d'un grand nombre de poëtes provençaux,

pauvres jongleurs, vassaux, étudiants ou pages, dont la passion

timide parlait respectueusement aux nobles dames. Nos troubadours

fréquentaient les cours italiennes depuis le milieu du XIIe

siècle[294]. Chassés de France par les horreurs de la croisade

albigeoise, ils emportèrent leur lyre au delà des Alpes, et

continuèrent leurs chants à la cour de Palerme et des seigneurs

féodaux de Savoie, de Montferrat, d'Este, de Lunigiana, de Vérone,

de Mantoue[295]. Exilés plutôt que dépaysés, ils ne cessèrent point

d'aimer à la façon provençale, avec esprit et subtilité. Raimbaud

de Vaqueiras chanta la fille d'Azzo VII, marquis d'Este, «la plus

courtoise et la plus vertueuse des dames»; mais il s'enflamma aussi

pour Béatrice, sœur du marquis de Montferrat et femme d'Arrigo del

Caretto. Raimond d'Arles célébra Costanza, fille d'Azzo; Americo

Péguilain, Béatrice d'Este. Le succès de nos poëtes fut si vif dans

la péninsule, qu'ils y provoquèrent, sous deux formes, l'imitation

de leurs ouvrages. Leurs premiers disciples s'exercèrent à la poésie

en propre langue provençale. Cette école dura jusqu'à la fin du

XIIIe siècle. On y rencontre Lanfranc Cigala, Simon et Perceval

Doria, de Gênes, Sordello de Mantoue, la grande «âme lombarde» du

_Purgatoire_, Bartolomeo Zorgi, de Venise, Ferrari, de Ferrare, le

comte Alberto Malaspina, le marquis Lanza, Dante da Majano, Paul

Lanfranc de Pistoja, Frédéric III de Sicile: toutes les provinces

de l'Italie sont entrées à l'école de la Provence. Mais, dès 1220,

les Italiens essaient d'employer leurs dialectes provinciaux à des

compositions lyriques directement inspirées par les Provençaux. Il

s'agit ici des poëtes lettrés et non des chanteurs populaires dont

cette influence, partie des cours, n'a guère modifié le goût[296].

Les troubadours d'idiome provincial imitent leurs maîtres étrangers,

leurs sentiments, comme la forme, le rythme et l'expression de leur

art[297]. Ils fondent enfin dans leur langage une multitude de mots

d'origine provençale, que l'italien rejettera à mesure qu'il prendra

conscience de son autonomie[298].

[294] FAURIEL, _Dante_, t. I, _Troubad. provenç. en Ital._

[295] TIRABOSCHI, _Storia_, t. IV, lib. III, cap. 2.

[296] P. MEYER, _Leçon d'ouvert. Romania_, t. V, p. 267.

[297] BARTSCH, _Grundriss_, § 30.--DIEZ, _Poésie des Troubad._,

277.

[298] DIEZ, _Ibid._, 275, 276.

Les Provençaux n'ont point eu de Mécène comparable à Frédéric II,

et c'est à la cour de Palerme que leur influence poétique a été la

plus profonde. «Il était très-magnifique, dit un vieil auteur[299];

il donnait beaucoup, et tous les hommes de mérite venaient à lui:

trouvères, musiciens, jongleurs, bouffons.» Les éloges que nos

chanteurs ont composés sur Frédéric sont innombrables[300]. Mais,

pour l'Empereur, ceux-ci n'étaient point seulement des poëtes; ces

exilés, dont les colères du Saint-Siége ont détruit la patrie,

étaient surtout des alliés utiles pour la guerre implacable qu'il

faisait à l'Église. Ils représentaient, par leurs _sirventes_, dans

toutes les cours féodales de la péninsule, la passion gibeline[301].

«Rome, criait Guillaume Figueiras de Toulouse, je suis inquiet, car

votre pouvoir monte, et tout grand désastre avec vous nous menace.

Rome, mauvais travail fait le Pape, quand il lutte avec l'Empereur.

Rome, bien me réconforte la pensée que, sans guère tarder, vous

viendrez à mauvais port, si l'Empereur droiturier redresse son tort

et fait ce qu'il doit faire. Rome, je vous dis vrai: votre pouvoir

vous verrez déchoir. Et Dieu, mon Sauveur, puisse-t-il me laisser

voir cette ruine[302]!...»

[299] _Cento Novelle antiche_, 20.

[300] FAURIEL, _Dante_, t. I. _Troubad. provenç._ et _Poésie

chevaleresq. ital._

[301] Il y eut aussi alors des troubadours guelfes, tels que

Pierre de la Caravana, qui excita, par un _sirvente_, les villes

lombardes à résister à Frédéric II. FAURIEL, _Dante_, t. I, p.

268.

[302] RAYNOUARD, _Poés. origin. des Troubad._, t. IV, p. 309.

L'école poétique de Sicile, ainsi aiguillonnée par les haines

religieuses du siècle, eut une activité extraordinaire. Elle vécut

jusqu'à la chute de Manfred. Nos troubadours y chantaient en

provençal; Frédéric II, Enzo, Manfred composèrent probablement en

cette langue. Toutefois, l'authenticité des pièces romanes attribuées

à l'Empereur n'est pas bien établie[303]. Mais il nous est resté un

grand nombre de _canzones_ italiennes sorties de la cour souabe, les

unes, telles que le fragment du roi Enzo et la poésie de Stefano di

Pronto de Messine, en pur dialecte sicilien, pareil à celui de Ciullo

d'Alcamo; les autres, d'une langue plus avancée, mais qui, selon

d'Ancona, ont été plus tard retouchées, polies, _toscaneggiate_,

par les Toscans[304]. L'ascendant littéraire de cette civilisation

avait été si grand, qu'à l'époque de Dante encore, on qualifiait

de _siciliens_ tous les poëmes lyriques, c'est-à-dire les œuvres

d'inspiration et de forme provençale. _Quidquid poetantur Itali,

siculum vocatur_, est-il écrit dans le _De Vulgari Eloquio_[305].

Cette tradition remonte, selon Dante, à Frédéric et à Manfred, «les

plus magnifiques princes que le monde ait connus». Elle se prolongea

jusqu'à la veille de la _Divine Comédie_, avec l'influence provençale

elle-même. Nous avons, de Dante da Majano, deux sonnets en langue

d'oc, forme nouvelle et plus précise de la _canzone_ lyrique et que

Dante portera à sa perfection[306]. Les Bolonais et les Toscans, à la

fin du XIIIe siècle, s'efforcent de rajeunir le vieux moule français

par la vivacité du détail et de la diction[307]. Dante disserte

sur la langue d'oc, et cite Gérard de Borneil[308]. Il rencontre,

dans l'autre monde, Bertrand de Born et Sordello; il prête, dans le

_Purgatoire_, à Arnaut Daniel, un discours en son idiome maternel:

_Ieu sui Arnaut, que plor et vai chantan_[309].

[303] HUILLARD BRÉHOLLES, _Hist. diplom._, Introd. IX.

[304] _Le antiche Rime volgari_, XXXIX, LXXXIV.--V. les

_Dissertations_ à l'Appendice. Ainsi, les vieilles rimes

siciliennes _amurusu_, _usu_, _nutrisce_, _accrisce_, ont été

remplacées, à la suite de ces retouches, par _amoroso_, _uso_,

_nutresce_, _accresce_, rimes insuffisantes.

[305] Lib. I, cap. XII.

[306] HERRIG, _Archiv für das Studium der neuern Sprach. und

Litterat._, 33, 411.

[307] FAURIEL, _Dante_, t. I, p. 356.

[308] _De Vulg. Eloq._, lib. I, cap. IX.

[309] XXVI, 140.

La _canzone_ en trois langues, qui lui est attribuée, si elle n'est

pas de sa main, prouve au moins que, de son temps, l'usage du

provençal était encore familier aux Toscans:

_Ai fals ris! per qua traitz avetz

Oculos meos, et quid feci tibi,

Che facto m'hai cosi spietata fraude?_[310]

[310] _Canzoniere_, XXI, édit. Pietro Fraticelli.

L'Italie fut bien récompensée de l'asile qu'elle donna à nos

troubadours. De l'imitation assidue de leurs chansons est sortie une

langue poétique plus fine, une métrique plus savante, une prosodie

plus souple. Les Provençaux n'ont certes point initié les Italiens

aux passions de l'amour; même l'amour chevaleresque et platonique,

qui fut le sentiment original de notre Midi, n'a guère été qu'un

modèle littéraire pour un peuple si vite affranchi du régime féodal,

où la chevalerie eut toujours moins de prestige qu'en France. Mais,

du commerce de nos poëtes, l'Italie a reçu une discipline morale; le

culte et la dévotion de la femme, la casuistique de l'amour entrèrent

dans les habitudes de son génie. La France de langue d'oïl devait

ajouter beaucoup à cette éducation poétique de l'Italie.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 40 / 70 题