CHAPITRE VI

_Causes secondaires de la Renaissance en Italie. Les influences

étrangères_

On vient d'analyser les causes permanentes et profondes de la

Renaissance italienne. On a vu les faits les plus constants dans

l'histoire intellectuelle et morale de l'Italie, les libertés de la

pensée et de la conscience, les formes de l'état social, l'éducation

classique et la langue, disposer le génie d'une race éminente à

l'invention féconde dans toutes les directions de l'esprit. Il faut

maintenant passer en revue d'autres causes, d'une importance moins

grande, parce qu'elles ont été extérieures et d'une durée moins

longue, sans lesquelles cependant certains caractères particuliers

de la Renaissance, certaines tendances de l'art ou de la poésie,

telles traditions littéraires, tels traits de la vie sociale, ne

seraient compris qu'à moitié. L'Italie a été, au moyen âge, le

rendez-vous de toutes les civilisations et le champ de bataille de

tous les peuples. Elle n'a point aimé les étrangers, mais elle a

reçu d'eux quelques exemples et quelques leçons utiles qu'il importe

de considérer.

I

Ses premiers éducateurs ont été les Byzantins. Ceux-ci ont eu

longtemps la main dans les affaires de la péninsule, même après la

chute de l'Exarchat et le déclin politique de Ravenne. Jusqu'au Xe

siècle, ils furent les maîtres directs de la Terre de Bari, de la

Capitanate, de la Basilicate et de la Calabre, et les hauts suzerains

de Venise, de Capoue, de Naples, de Salerne, d'Amalfi, de Gaëte.

Venise était une vassale plus docile que toutes ces villes d'origine

grecque; à partir du Xe siècle, elle fut longtemps l'alliée fidèle

du vieil empire. Elle imitait, dans l'architecture de ses palais

et de ses églises, les monuments de Constantinople, et aimait à

se rapprocher, par l'éclat des costumes et les pratiques jalouses

du gynécée, des mœurs orientales[257]. Mais Venise était alors

presque isolée de l'Italie même. La trace première et originale

des Byzantins n'est visible, pour tout le reste de la péninsule,

que dans l'architecture religieuse de Ravenne et de quelques villes

méridionales et siciliennes, et encore ces monuments remontent-ils au

moyen âge le plus reculé[258]. L'influence byzantine sur la peinture

décorative, représentée par la mosaïque, fut autrement considérable:

elle dura jusqu'à Cimabué. C'est elle qui doit retenir notre

attention.

[257] ALF. RAMBAUD, _l'Empire Grec au_ Xe _siècle_, Ve part., ch.

II.--ARMINGAUD, _Venise et le Bas-Empire, Archiv. des missions

scientif. et littér._, t. IV, 2e série.

[258] De même, les monuments normands du Midi, tels que les

curieuses cathédrales de Bari et de Salerne, n'ont qu'une faible

importance dans l'histoire architecturale de la Renaissance.

Les mosaïques de Ravenne nous montrent les derniers efforts de l'art

grec, de toutes parts entouré et bientôt envahi par la barbarie.

Celles du Ve siècle, au Baptistère et à la chapelle votive de Galla

Placida (San-Nazario e Celso), très-fines encore, renferment des

personnages d'un aspect majestueux, d'un dessin correct, d'un visage

et d'un mouvement individuels, et les compositions où les mosaïstes

savent encore ménager les jeux de lumière et d'ombre, sont d'un

effet tout pittoresque. Le Christ de San-Nazario, jeune, calme,

très-classique de formes, est assis sur un rocher, au milieu d'un

paysage; le bon Pasteur, motif si souvent reproduit par la peinture

primitive des catacombes, tient d'une main sa croix, de l'autre,

il caresse la brebis couchée à ses pieds; son front découvert est

couronné de cheveux bouclés, comme les têtes antiques; le manteau

bleu lamé d'or qui l'enveloppe est drapé avec la souplesse et la

simplicité grecques[259]. Les mosaïques du VIe siècle ont encore

de la noblesse et de la vie; les personnages se meuvent librement

sur les fonds d'or et d'azur, font des gestes oratoires, parlent ou

agissent; cependant, on sent que les grandes traditions sont déjà

sur leur déclin; le sens de la beauté baisse, et l'inspiration de

l'artiste est moins haute. A San-Vitale, saint Jean, assis, vêtu de

blanc, tient son livre, et l'aigle plane sur sa tête; saint Luc est

avec son bœuf, saint Marc avec son lion; un Christ gigantesque, aux

yeux fixes, se tient au sommet de la grande coupole; l'art hiératique

a commencé. Mais voici, d'autre part, la peinture d'histoire, les

mosaïques du chœur, exécutées sous Justinien, l'Empereur, entouré

de sa cour, l'évêque Maximien suivi de ses clercs, l'impératrice

Théodora, comédienne couronnée, qui, accompagnée de ses femmes,

porte un reliquaire à l'église. Ici, la beauté a moins préoccupé les

artistes que la ressemblance: les nez très-accentués, les sourcils

touffus, les lèvres fortes de plusieurs personnages indiquent des

portraits trop fidèles et sont déjà le signe de la décadence. A St

Apollinare-in-Classe, l'invention du peintre se manifeste naïvement

dans la prédication du saint parlant à un troupeau de brebis. A St

Apollinare-in-Città, le long des frises de la nef centrale, les

vierges et les mages marchent en procession vers la madone, les

saints conduits par saint Martin vont vers le Christ; Ravenne,

San-Vitale et le palais de Théodoric sont figurés dans cet ouvrage,

où luit encore comme un lointain souvenir des Panathénées antiques.

[259] V. CROWE et CAVALCASELLE, _Gesch. der ital. Malerei_, t. I,

ch. I.

L'Église adopta la mosaïque qui se prêtait si bien à la magnificence,

et remplaçait la véritable peinture dont les derniers ouvrages,

tels que le Christ, aux catacombes de Saint-Calixte, témoignent

d'un art tombé en enfance. Dès lors, les Byzantins ou les artisans

d'Italie formés à leur école, ornent les sanctuaires de mosaïques.

Mais le goût des barbares, qui préside impérieusement à ces

pieuses fondations, ne tarde pas à porter à l'art un coup funeste.

C'est à Rome surtout, que l'on peut suivre de siècle en siècle,

jusqu'au XIe, la décadence étonnante de la peinture décorative. Les

mosaïques du IVe siècle, à Sainte-Constance, à Sainte-Pudentienne,

contiennent encore des scènes animées et des têtes d'une grande

expression, où l'arrangement particulier de la chevelure et la

distinction des visages révèlent la bonne école. Au Ve siècle, après

Alaric, dans Sainte-Marie-Majeure, les mosaïques de la nef et du

grand arc en avant de l'abside marquent une chute très-lourde; les

personnages bibliques y deviennent gauches et laids. Au VIe, dans

Saints-Cosme-et-Damien, un Christ morose, d'un aspect terrible,

marche sur les nuages: le christianisme qui, tout à l'heure, a

renoncé à la beauté, séduction païenne, vient d'entrer dans ces

temps d'inquiétude et d'effroi dont l'an mil devait être le terme

apocalyptique. Au VIIe siècle, à Sainte-Agnès, sur la voie Nomentane,

les deux papes Symmaque et Honorius, démesurément allongés, se

dressent dans leurs robes sombres; mais voici l'influence de

l'Orient qui reparaît à Rome, dans la parure éclatante de la

sainte, dont la poitrine est chargée d'or et de pierreries. La

trace byzantine s'accentue encore davantage dans le saint Sébastien

de Saint-Pierre-aux-Liens qui, revêtu d'un riche costume et d'un

long manteau rattaché à l'épaule par une agrafe, rappelle l'art

de Ravenne et ressemble à quelque noble de Constantinople[260].

La mosaïque de Sainte-Marie-in-Cosmedin (dans la sacristie), d'un

caractère vraiment grec, qui vient de l'ancien Saint-Pierre, est

attribuée à des Byzantins chassés de chez eux par les iconoclastes.

La figure de la Vierge est d'un grand calme, avec un regard

naturel; près d'elle, un ange bien proportionné de formes et d'un

type antique[261]. Aux VIIIe et IXe siècles, en pleine guerre

du _Filioque_, les rapports de Rome et de Byzance étant devenus

fort orageux, on peut supposer que les artistes orientaux furent

recherchés avec moins d'assiduité par les Italiens. A cette époque,

et jusqu'à la fin du Xe siècle, la décadence de l'art dépasse toute

imagination. La laideur de la madone, à Santa-Maria-in-Navicella,

est si extraordinaire, qu'elle produit presque un grand effet. On

voit bien que l'artiste cherche, par l'étrangeté et la disproportion,

à exprimer le surnaturel. Dans sa robe d'un bleu noir, voilée à

l'africaine, entourée d'anges grêles et tristes, et portant un

_Bambino_ horrible, la Vierge témoigne d'un âge où l'esprit humain

était fort malade. A Sainte-Praxède, les brebis mystiques ont

une forme des plus grotesques. Puis les monuments authentiques

disparaissent. A Saint-Marc de Venise, à la fin du XIe siècle, la

mosaïque n'a point fait un mouvement. Mais, dès le commencement du

XIIe, elle se relève, et, cette fois, par l'influence très-visible

des Byzantins[262].

[260] CROWE et CAVALCASELLE. _Geschichte der ital. Mal._, t. I,

ch. II.

[261] Id., _ibid._

[262] VITET, _Mosaïq. chrét. des basiliq. et des églises de

Rome, décrites et expliq. par M. Barbet de Jouy_. (_Journ. des

Savants_, décemb. 1862, janv., juin, août 1863.)

C'est du Midi que vint cette Renaissance. Les monastères de la

Cava, de Casauria, de Subiaco s'enrichirent alors de mosaïques. En

1066, Didier, abbé du Mont-Cassin, voulant parer son église, envoya

chercher à Constantinople, selon le chroniqueur Léon d'Ostie, des

artistes habiles «dont les figures semblent vivantes, et dont les

pavés, par la diversité des pierres de toutes nuances, imitent un

parterre de fleurs». Didier retint ces maîtres et remit à leur

direction un certain nombre d'enfants[263]. L'Italie, qui, pendant

près de six siècles, avait laissé dépérir la peinture religieuse,

revint donc à l'école des Byzantins. Les mosaïques du Mont-Cassin

n'existent plus, mais l'abbé Didier fit orner également par ses

artistes l'église de St Angelo-in-Formis, près de Capoue. Il est

représenté, au fond de l'abside, offrant aux archanges Michel,

Raphaël et Gabriel le modèle du pieux édifice. Cette église est

l'un des plus précieux monuments de l'art primitif. C'est par

la variété de l'invention et la noblesse des personnages que la

peinture commence à renaître. Voici, par exemple, au-dessus du

portail central, une Cène où trône le Sauveur entouré d'une gloire,

bénissant d'une main, maudissant de l'autre; derrière lui des anges

déroulent et montrent ces deux inscriptions: «_Venite benedicti_»,

«_Ite maledicti_». Plus haut, quatre anges soufflent dans des

trompettes; les douze apôtres sont assis à la table sacrée autour

de laquelle prient les anges; plus bas, d'un côté se tiennent les

saints, les martyrs, les confesseurs; de l'autre, les damnés que

les démons entraînent en enfer. Ici, les élus portent des fleurs;

là, les maudits, et parmi eux, Judas, se débattent entre les bras

des diables. Lucifer préside à leurs supplices. Aux frises de la

grande nef sont les prophètes, les rois de l'Ancien Testament et

les scènes de la Passion. Le Christ, cloué sur sa croix, penche

vers Marie son visage dont l'expression est menaçante. Saint Jean

est près de la Vierge. Au-dessus de la croix l'artiste a placé le

soleil et la lune, celle-ci sous la forme d'une femme éplorée; les

anges volent vers le Rédempteur avec des gestes de lamentation; plus

loin, on partage les vêtements de Jésus, et l'on voit un groupe de

prêtres et de soldats à cheval. Ainsi, à la fin du XIe siècle, de

grandes qualités reparaissent tout à coup; non-seulement les peintres

retrouvent les proportions justes du corps humain; ils découvrent

la vie, le mouvement, la composition des ensembles; ils ont rejeté

les traditions immobiles, la juxtaposition monotone des personnages,

les motifs cent fois répétés; enfin, ils ont entrevu le pathétique

et savent déjà l'exprimer. Les artistes de Byzance renouvellent en

Italie le vieil art byzantin.

[263] TIRABOSCHI, _Storia._, t. III, p. 455.--MURATORI, _Script_,

t. IV, p. 442.--CARAVITA (_I codici e le arti a Monte-Cassino_),

après Tiraboschi, s'efforce d'établir que la pratique de la

mosaïque n'avait jamais cessé en Italie. Sans doute, mais le goût

avait disparu. Autrement Didier eût-il appelé à son aide les

maîtres byzantins?

L'abbé Didier, devenu pape (Victor III), apporta à Rome

un goût nouveau, dont témoigne déjà la basilique de

Santa-Maria-in-Trastevere, décorée par Innocent II vers 1140. Le

XIIe siècle reprit la mosaïque au point même où le VIe l'avait

laissée à Ravenne. La décadence avait fait perdre six cents ans.

Voici de nouveau les vierges sages et les vierges folles; elles

marchent avec une grande variété d'allures. Au centre de l'abside,

la Vierge, vêtue d'une façon éblouissante, est assise, avec la

dignité d'une impératrice orientale, à droite de son fils, et sur

le même trône; sa figure est d'une finesse suave; on y retrouve le

dessin des têtes antiques[264]. Le Christ majestueux, toujours le

même, Imperator et Pantocrator divin, qui plane ici, comme à la

cathédrale de Pise et au dôme de Monreale, est un Jupiter byzantin.

Aux absides de Saint-Jean-de-Latran, de Santa-Francesca-Romana,

de Sainte-Marie-Majeure et de Saint-Clément, au baptistère

San-Giovanni de Florence, c'est-à-dire du XIIe siècle à la fin

du XIIIe, la tradition grecque se réveille visiblement, dans les

draperies plus souples et plus réelles que n'ont été celles de

Cimabué, l'arrangement des chevelures, la pose des personnages et

l'abondance des réminiscences païennes, génies ou allégories d'un

goût mythologique. Enfin, dans le chef-d'œuvre des Byzantins en

Italie, la chapelle Palatine de Palerme (1140), l'accord très-heureux

de plusieurs arts fait ressortir avec plus d'éclat l'inspiration

vraiment grecque du monument entier; tandis que les mosaïques

représentant les scènes de la vie de Pierre et de Paul, les saints,

les prophètes, les Pères de l'Église grecque et le Christ bénissant,

rappellent les ouvrages de St Angelo-in-Formis, l'ameublement

somptueux et fin de Byzance, les bronzes et les marbres curieusement

ciselés s'encadrent dans les lignes harmonieuses de l'édifice, dont

les petites proportions sont plus favorables que la vaste structure

de Saint-Marc à l'élégance du détail; les plans très-rapprochés,

par le rayonnement redoublé des ors qui revêtent les murailles,

emplissent le charmant sanctuaire d'une lumière blonde et gaie que

percent çà et là les traits du soleil de Sicile.

[264] VITET, _Journ. des Sav._, août 1863.

Ces artistes, partis de l'Orient, qui visitent l'Italie et y

pratiquent leur art si longtemps avant Giotto et les sculpteurs de

Pise, ont, non-seulement l'habileté de main, la patience et les

canons rigoureux de Byzance, mais une inspiration venue de plus

loin, de la Grèce antique, et conservée, malgré la misère des temps,

par les couvents de l'Athos et de la Thessalie[265]. Dans leurs

églises dressées entre la mer et le ciel, sur les rochers de la

Montagne-Sainte, les moines contemporains de Pansélinos, le Raphaël

oriental, gardaient, comme une relique, le sentiment de la pure

beauté; les vierges des icônes, les saints qui veillent devant les

autels, les scènes évangéliques peintes à fresque dans les vestibules

sacrés, ont une grâce et parfois une majesté dont l'impression est

très-grande. Les dessins coloriés de Papety[266] ont permis, sur

ce point, d'ajouter un chapitre à l'histoire de l'art. C'est entre

le XIe et le XIIIe siècle que s'étend la Renaissance de l'Athos.

L'Italie ne l'a pas connue directement, mais les vieux maîtres

appelés par l'abbé Didier en avaient recueilli les modèles et lui en

apportèrent le souffle lointain.

[265] V. EUG. MELCHIOR DE VOGUÉ, _Le Mont Athos_. (_Revue des

Deux-Mondes_, 15 janv. 1876.)

[266] A l'École des Beaux-Arts.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 37 / 70 题