_Causes secondaires de la Renaissance en Italie. Les influences
étrangères_
On vient d'analyser les causes permanentes et profondes de la
Renaissance italienne. On a vu les faits les plus constants dans
l'histoire intellectuelle et morale de l'Italie, les libertés de la
pensée et de la conscience, les formes de l'état social, l'éducation
classique et la langue, disposer le génie d'une race éminente à
l'invention féconde dans toutes les directions de l'esprit. Il faut
maintenant passer en revue d'autres causes, d'une importance moins
grande, parce qu'elles ont été extérieures et d'une durée moins
longue, sans lesquelles cependant certains caractères particuliers
de la Renaissance, certaines tendances de l'art ou de la poésie,
telles traditions littéraires, tels traits de la vie sociale, ne
seraient compris qu'à moitié. L'Italie a été, au moyen âge, le
rendez-vous de toutes les civilisations et le champ de bataille de
tous les peuples. Elle n'a point aimé les étrangers, mais elle a
reçu d'eux quelques exemples et quelques leçons utiles qu'il importe
de considérer.
I
Ses premiers éducateurs ont été les Byzantins. Ceux-ci ont eu
longtemps la main dans les affaires de la péninsule, même après la
chute de l'Exarchat et le déclin politique de Ravenne. Jusqu'au Xe
siècle, ils furent les maîtres directs de la Terre de Bari, de la
Capitanate, de la Basilicate et de la Calabre, et les hauts suzerains
de Venise, de Capoue, de Naples, de Salerne, d'Amalfi, de Gaëte.
Venise était une vassale plus docile que toutes ces villes d'origine
grecque; à partir du Xe siècle, elle fut longtemps l'alliée fidèle
du vieil empire. Elle imitait, dans l'architecture de ses palais
et de ses églises, les monuments de Constantinople, et aimait à
se rapprocher, par l'éclat des costumes et les pratiques jalouses
du gynécée, des mœurs orientales[257]. Mais Venise était alors
presque isolée de l'Italie même. La trace première et originale
des Byzantins n'est visible, pour tout le reste de la péninsule,
que dans l'architecture religieuse de Ravenne et de quelques villes
méridionales et siciliennes, et encore ces monuments remontent-ils au
moyen âge le plus reculé[258]. L'influence byzantine sur la peinture
décorative, représentée par la mosaïque, fut autrement considérable:
elle dura jusqu'à Cimabué. C'est elle qui doit retenir notre
attention.
[257] ALF. RAMBAUD, _l'Empire Grec au_ Xe _siècle_, Ve part., ch.
II.--ARMINGAUD, _Venise et le Bas-Empire, Archiv. des missions
scientif. et littér._, t. IV, 2e série.
[258] De même, les monuments normands du Midi, tels que les
curieuses cathédrales de Bari et de Salerne, n'ont qu'une faible
importance dans l'histoire architecturale de la Renaissance.
Les mosaïques de Ravenne nous montrent les derniers efforts de l'art
grec, de toutes parts entouré et bientôt envahi par la barbarie.
Celles du Ve siècle, au Baptistère et à la chapelle votive de Galla
Placida (San-Nazario e Celso), très-fines encore, renferment des
personnages d'un aspect majestueux, d'un dessin correct, d'un visage
et d'un mouvement individuels, et les compositions où les mosaïstes
savent encore ménager les jeux de lumière et d'ombre, sont d'un
effet tout pittoresque. Le Christ de San-Nazario, jeune, calme,
très-classique de formes, est assis sur un rocher, au milieu d'un
paysage; le bon Pasteur, motif si souvent reproduit par la peinture
primitive des catacombes, tient d'une main sa croix, de l'autre,
il caresse la brebis couchée à ses pieds; son front découvert est
couronné de cheveux bouclés, comme les têtes antiques; le manteau
bleu lamé d'or qui l'enveloppe est drapé avec la souplesse et la
simplicité grecques[259]. Les mosaïques du VIe siècle ont encore
de la noblesse et de la vie; les personnages se meuvent librement
sur les fonds d'or et d'azur, font des gestes oratoires, parlent ou
agissent; cependant, on sent que les grandes traditions sont déjà
sur leur déclin; le sens de la beauté baisse, et l'inspiration de
l'artiste est moins haute. A San-Vitale, saint Jean, assis, vêtu de
blanc, tient son livre, et l'aigle plane sur sa tête; saint Luc est
avec son bœuf, saint Marc avec son lion; un Christ gigantesque, aux
yeux fixes, se tient au sommet de la grande coupole; l'art hiératique
a commencé. Mais voici, d'autre part, la peinture d'histoire, les
mosaïques du chœur, exécutées sous Justinien, l'Empereur, entouré
de sa cour, l'évêque Maximien suivi de ses clercs, l'impératrice
Théodora, comédienne couronnée, qui, accompagnée de ses femmes,
porte un reliquaire à l'église. Ici, la beauté a moins préoccupé les
artistes que la ressemblance: les nez très-accentués, les sourcils
touffus, les lèvres fortes de plusieurs personnages indiquent des
portraits trop fidèles et sont déjà le signe de la décadence. A St
Apollinare-in-Classe, l'invention du peintre se manifeste naïvement
dans la prédication du saint parlant à un troupeau de brebis. A St
Apollinare-in-Città, le long des frises de la nef centrale, les
vierges et les mages marchent en procession vers la madone, les
saints conduits par saint Martin vont vers le Christ; Ravenne,
San-Vitale et le palais de Théodoric sont figurés dans cet ouvrage,
où luit encore comme un lointain souvenir des Panathénées antiques.
[259] V. CROWE et CAVALCASELLE, _Gesch. der ital. Malerei_, t. I,
ch. I.
L'Église adopta la mosaïque qui se prêtait si bien à la magnificence,
et remplaçait la véritable peinture dont les derniers ouvrages,
tels que le Christ, aux catacombes de Saint-Calixte, témoignent
d'un art tombé en enfance. Dès lors, les Byzantins ou les artisans
d'Italie formés à leur école, ornent les sanctuaires de mosaïques.
Mais le goût des barbares, qui préside impérieusement à ces
pieuses fondations, ne tarde pas à porter à l'art un coup funeste.
C'est à Rome surtout, que l'on peut suivre de siècle en siècle,
jusqu'au XIe, la décadence étonnante de la peinture décorative. Les
mosaïques du IVe siècle, à Sainte-Constance, à Sainte-Pudentienne,
contiennent encore des scènes animées et des têtes d'une grande
expression, où l'arrangement particulier de la chevelure et la
distinction des visages révèlent la bonne école. Au Ve siècle, après
Alaric, dans Sainte-Marie-Majeure, les mosaïques de la nef et du
grand arc en avant de l'abside marquent une chute très-lourde; les
personnages bibliques y deviennent gauches et laids. Au VIe, dans
Saints-Cosme-et-Damien, un Christ morose, d'un aspect terrible,
marche sur les nuages: le christianisme qui, tout à l'heure, a
renoncé à la beauté, séduction païenne, vient d'entrer dans ces
temps d'inquiétude et d'effroi dont l'an mil devait être le terme
apocalyptique. Au VIIe siècle, à Sainte-Agnès, sur la voie Nomentane,
les deux papes Symmaque et Honorius, démesurément allongés, se
dressent dans leurs robes sombres; mais voici l'influence de
l'Orient qui reparaît à Rome, dans la parure éclatante de la
sainte, dont la poitrine est chargée d'or et de pierreries. La
trace byzantine s'accentue encore davantage dans le saint Sébastien
de Saint-Pierre-aux-Liens qui, revêtu d'un riche costume et d'un
long manteau rattaché à l'épaule par une agrafe, rappelle l'art
de Ravenne et ressemble à quelque noble de Constantinople[260].
La mosaïque de Sainte-Marie-in-Cosmedin (dans la sacristie), d'un
caractère vraiment grec, qui vient de l'ancien Saint-Pierre, est
attribuée à des Byzantins chassés de chez eux par les iconoclastes.
La figure de la Vierge est d'un grand calme, avec un regard
naturel; près d'elle, un ange bien proportionné de formes et d'un
type antique[261]. Aux VIIIe et IXe siècles, en pleine guerre
du _Filioque_, les rapports de Rome et de Byzance étant devenus
fort orageux, on peut supposer que les artistes orientaux furent
recherchés avec moins d'assiduité par les Italiens. A cette époque,
et jusqu'à la fin du Xe siècle, la décadence de l'art dépasse toute
imagination. La laideur de la madone, à Santa-Maria-in-Navicella,
est si extraordinaire, qu'elle produit presque un grand effet. On
voit bien que l'artiste cherche, par l'étrangeté et la disproportion,
à exprimer le surnaturel. Dans sa robe d'un bleu noir, voilée à
l'africaine, entourée d'anges grêles et tristes, et portant un
_Bambino_ horrible, la Vierge témoigne d'un âge où l'esprit humain
était fort malade. A Sainte-Praxède, les brebis mystiques ont
une forme des plus grotesques. Puis les monuments authentiques
disparaissent. A Saint-Marc de Venise, à la fin du XIe siècle, la
mosaïque n'a point fait un mouvement. Mais, dès le commencement du
XIIe, elle se relève, et, cette fois, par l'influence très-visible
des Byzantins[262].
[260] CROWE et CAVALCASELLE. _Geschichte der ital. Mal._, t. I,
ch. II.
[261] Id., _ibid._
[262] VITET, _Mosaïq. chrét. des basiliq. et des églises de
Rome, décrites et expliq. par M. Barbet de Jouy_. (_Journ. des
Savants_, décemb. 1862, janv., juin, août 1863.)
C'est du Midi que vint cette Renaissance. Les monastères de la
Cava, de Casauria, de Subiaco s'enrichirent alors de mosaïques. En
1066, Didier, abbé du Mont-Cassin, voulant parer son église, envoya
chercher à Constantinople, selon le chroniqueur Léon d'Ostie, des
artistes habiles «dont les figures semblent vivantes, et dont les
pavés, par la diversité des pierres de toutes nuances, imitent un
parterre de fleurs». Didier retint ces maîtres et remit à leur
direction un certain nombre d'enfants[263]. L'Italie, qui, pendant
près de six siècles, avait laissé dépérir la peinture religieuse,
revint donc à l'école des Byzantins. Les mosaïques du Mont-Cassin
n'existent plus, mais l'abbé Didier fit orner également par ses
artistes l'église de St Angelo-in-Formis, près de Capoue. Il est
représenté, au fond de l'abside, offrant aux archanges Michel,
Raphaël et Gabriel le modèle du pieux édifice. Cette église est
l'un des plus précieux monuments de l'art primitif. C'est par
la variété de l'invention et la noblesse des personnages que la
peinture commence à renaître. Voici, par exemple, au-dessus du
portail central, une Cène où trône le Sauveur entouré d'une gloire,
bénissant d'une main, maudissant de l'autre; derrière lui des anges
déroulent et montrent ces deux inscriptions: «_Venite benedicti_»,
«_Ite maledicti_». Plus haut, quatre anges soufflent dans des
trompettes; les douze apôtres sont assis à la table sacrée autour
de laquelle prient les anges; plus bas, d'un côté se tiennent les
saints, les martyrs, les confesseurs; de l'autre, les damnés que
les démons entraînent en enfer. Ici, les élus portent des fleurs;
là, les maudits, et parmi eux, Judas, se débattent entre les bras
des diables. Lucifer préside à leurs supplices. Aux frises de la
grande nef sont les prophètes, les rois de l'Ancien Testament et
les scènes de la Passion. Le Christ, cloué sur sa croix, penche
vers Marie son visage dont l'expression est menaçante. Saint Jean
est près de la Vierge. Au-dessus de la croix l'artiste a placé le
soleil et la lune, celle-ci sous la forme d'une femme éplorée; les
anges volent vers le Rédempteur avec des gestes de lamentation; plus
loin, on partage les vêtements de Jésus, et l'on voit un groupe de
prêtres et de soldats à cheval. Ainsi, à la fin du XIe siècle, de
grandes qualités reparaissent tout à coup; non-seulement les peintres
retrouvent les proportions justes du corps humain; ils découvrent
la vie, le mouvement, la composition des ensembles; ils ont rejeté
les traditions immobiles, la juxtaposition monotone des personnages,
les motifs cent fois répétés; enfin, ils ont entrevu le pathétique
et savent déjà l'exprimer. Les artistes de Byzance renouvellent en
Italie le vieil art byzantin.
[263] TIRABOSCHI, _Storia._, t. III, p. 455.--MURATORI, _Script_,
t. IV, p. 442.--CARAVITA (_I codici e le arti a Monte-Cassino_),
après Tiraboschi, s'efforce d'établir que la pratique de la
mosaïque n'avait jamais cessé en Italie. Sans doute, mais le goût
avait disparu. Autrement Didier eût-il appelé à son aide les
maîtres byzantins?
L'abbé Didier, devenu pape (Victor III), apporta à Rome
un goût nouveau, dont témoigne déjà la basilique de
Santa-Maria-in-Trastevere, décorée par Innocent II vers 1140. Le
XIIe siècle reprit la mosaïque au point même où le VIe l'avait
laissée à Ravenne. La décadence avait fait perdre six cents ans.
Voici de nouveau les vierges sages et les vierges folles; elles
marchent avec une grande variété d'allures. Au centre de l'abside,
la Vierge, vêtue d'une façon éblouissante, est assise, avec la
dignité d'une impératrice orientale, à droite de son fils, et sur
le même trône; sa figure est d'une finesse suave; on y retrouve le
dessin des têtes antiques[264]. Le Christ majestueux, toujours le
même, Imperator et Pantocrator divin, qui plane ici, comme à la
cathédrale de Pise et au dôme de Monreale, est un Jupiter byzantin.
Aux absides de Saint-Jean-de-Latran, de Santa-Francesca-Romana,
de Sainte-Marie-Majeure et de Saint-Clément, au baptistère
San-Giovanni de Florence, c'est-à-dire du XIIe siècle à la fin
du XIIIe, la tradition grecque se réveille visiblement, dans les
draperies plus souples et plus réelles que n'ont été celles de
Cimabué, l'arrangement des chevelures, la pose des personnages et
l'abondance des réminiscences païennes, génies ou allégories d'un
goût mythologique. Enfin, dans le chef-d'œuvre des Byzantins en
Italie, la chapelle Palatine de Palerme (1140), l'accord très-heureux
de plusieurs arts fait ressortir avec plus d'éclat l'inspiration
vraiment grecque du monument entier; tandis que les mosaïques
représentant les scènes de la vie de Pierre et de Paul, les saints,
les prophètes, les Pères de l'Église grecque et le Christ bénissant,
rappellent les ouvrages de St Angelo-in-Formis, l'ameublement
somptueux et fin de Byzance, les bronzes et les marbres curieusement
ciselés s'encadrent dans les lignes harmonieuses de l'édifice, dont
les petites proportions sont plus favorables que la vaste structure
de Saint-Marc à l'élégance du détail; les plans très-rapprochés,
par le rayonnement redoublé des ors qui revêtent les murailles,
emplissent le charmant sanctuaire d'une lumière blonde et gaie que
percent çà et là les traits du soleil de Sicile.
[264] VITET, _Journ. des Sav._, août 1863.
Ces artistes, partis de l'Orient, qui visitent l'Italie et y
pratiquent leur art si longtemps avant Giotto et les sculpteurs de
Pise, ont, non-seulement l'habileté de main, la patience et les
canons rigoureux de Byzance, mais une inspiration venue de plus
loin, de la Grèce antique, et conservée, malgré la misère des temps,
par les couvents de l'Athos et de la Thessalie[265]. Dans leurs
églises dressées entre la mer et le ciel, sur les rochers de la
Montagne-Sainte, les moines contemporains de Pansélinos, le Raphaël
oriental, gardaient, comme une relique, le sentiment de la pure
beauté; les vierges des icônes, les saints qui veillent devant les
autels, les scènes évangéliques peintes à fresque dans les vestibules
sacrés, ont une grâce et parfois une majesté dont l'impression est
très-grande. Les dessins coloriés de Papety[266] ont permis, sur
ce point, d'ajouter un chapitre à l'histoire de l'art. C'est entre
le XIe et le XIIIe siècle que s'étend la Renaissance de l'Athos.
L'Italie ne l'a pas connue directement, mais les vieux maîtres
appelés par l'abbé Didier en avaient recueilli les modèles et lui en
apportèrent le souffle lointain.
[265] V. EUG. MELCHIOR DE VOGUÉ, _Le Mont Athos_. (_Revue des
Deux-Mondes_, 15 janv. 1876.)
[266] A l'École des Beaux-Arts.