Ainsi, l'italien littéraire a mis cent ans pour arriver à Dante.
Celui-ci ne l'a pas inventé comme un sculpteur forme sa statue; mais
la marque de son génie est si profonde sur l'œuvre ébauchée par ses
devanciers, que c'est justice de le proclamer le père de la langue
italienne.
Celle-ci, en effet, n'avait, avant lui, fait ses preuves que dans
des compositions poétiques fort courtes, imitées presque toutes des
Provençaux, où l'inspiration manque souvent d'originalité ou d'élan.
Le jour où l'influence provençale aurait quitté l'Italie, l'italien
_illustre_ pouvait passer tout d'un coup à l'état de langue savante,
respectueusement étudiée par les lettrés en même temps que la
poésie raffinée des troubadours nationaux, mais dont l'excellence
n'avait point été démontrée pour l'expression complète de l'esprit
national. Dante fit cette démonstration. Il donna à l'Italie un poëme
extraordinaire, où les visions d'un mysticisme transcendant ont été
rendues, où des rêves grandioses ont été contés, où des passions
furieuses ou suaves ont été chantées; dans la _Divine Comédie_, il
n'est aucune scène de damnation, aucun soupir d'amour, aucun éclat de
colère qui ne trouve sa forme, sa couleur ou sa note précise: cette
langue est, avec celle de Shakespeare, la seule au monde qui atteigne
d'un coup d'aile aussi libre au comble de l'horreur ou à celui de
la grâce. Pétrarque est un poëte de premier ordre; mais il n'a pas
dépassé, en douceur idéale, certaines strophes de son maître[252], et
l'Italie n'a plus entendu, même dans les pièces les plus vigoureuses
de Léopardi, une langue d'un accent aussi tragique: _Tuba mirum
spargens sonum_.
[252] _Era già l'ora, che volge'l disio
A naviganti e intenerisce il cuore,
Lo di c'han detto à dolci amici addio;_
_E che lo nuovo peregrin d'amore
Punge, se ode squilla di lontano,
Che paia'l giorno pianger che si muore._
_Purgat._ VIII.
Mais l'expression de l'enthousiasme, de l'extase ou de la haine
et le trait saisissant de la description, ne prouvent point
encore, d'une façon irrésistible, qu'une langue réponde à tous
les besoins, à toutes les formes de l'esprit humain. Il faut,
pour cela, qu'elle ait traversé d'abord l'épreuve de la prose,
c'est-à-dire qu'elle se montre assouplie pour le récit, capable
de raisonnement et propre à l'analyse. Lorsque Dante, dans
sa _Vita Nuova_, eut raconté l'histoire de ses jeunes amours
et décrit les joies et les angoisses de la passion la plus
douloureuse et la plus subtile qui fût jamais; lorsque, dans son
_Convito_, il eut demandé à l'exercice de sa raison appliquée
aux problèmes de la philosophie morale une consolation pour ses
souffrances[253], la langue vulgaire conquit pour toujours son
droit de cité en Italie.
[253] «_Io che cercava di consolare me, trovai non solamente
alle mie lagrime rimedio, ma vocaboli d'autori e di scienze e di
libri, li quali considerando, giudicava bene che la filosofia,
ch'era donna di questi autori, di queste scienze e di questi
libri, fosse somma cosa._» Trattato II, cap. XIII.
Sans doute, elle put perdre, sous la plume savante de Pétrarque, de
Boccace et de leurs imitateurs, l'allure libre et la fierté native de
sa première jeunesse; mais faut-il, avec Reumont[254], attribuer,
à l'influence croissante des humanistes sur la langue dont le
génie devient de plus en plus latin, je ne sais quel interrègne
littéraire de l'Italie? Celle-ci, sans doute, jusqu'à l'Arioste,
Machiavel et Guichardin, ne produira plus d'écrivains comparables
en originalité puissante à ceux du XIVe siècle. Je ne crois pas
que la culture latine ait fait le moindre tort à l'inspiration
des poëtes ou des prosateurs du XVe siècle. Mais la Renaissance
se jeta alors tout entière du côté des arts, de l'érudition, de
la philosophie platonicienne, de la politique et de la volupté.
Cependant, par-dessous la langue littéraire continuait de vivre la
langue courante, _lingua parlata_, dont les ouvrages ne connurent
jamais d'interruption, et sur laquelle les humanistes n'avaient
guère d'action. C'est l'idiome de sainte Catherine de Sienne,
des chroniqueurs des villes et des corporations, des moralistes
familiers, des poëtes du genre bourgeois, _borghese_, des satiriques
et des conteurs tels que les florentins Pucci et Sacchetti, l'idiome
populaire et spirituel de Pulci et de Benvenuto Cellini[255].
Certes, cette littérature est fort précieuse, car par elle nous
pouvons pénétrer dans le commerce très-intime de l'âme italienne.
Mais elle ne répond point à la ligne véritable de la Renaissance.
Comme la langue dont elle s'est servie, elle n'est point _classique_.
Elle intéresse telle ou telle province de l'Italie, mais non point
l'Italie tout entière, et encore moins l'Europe. L'hégémonie
intellectuelle de notre race ne devait se reconstituer que dans les
conditions mêmes où Athènes et Rome l'avaient autrefois méritée.
La langue attique, la langue des patriciens romains avaient jadis
concouru à fonder, au profit de ces deux cités, le gouvernement de
la civilisation universelle. L'Italie, par ses grands écrivains,
ses historiens, ses artistes, ses hommes d'État, sa diplomatie, par
l'élégance de ses mœurs et la politesse dont Castiglione a tracé les
règles délicates[256], fut de même quelque temps l'école du monde,
et la haute culture que l'Europe reçut de ses mains était en partie
l'ouvrage de sa langue.
[254] _Lorenzo de' Medici il Magnifico_, t. II, ch. V.
[255] CAIX. _Unificazione della ling._, _Nuova Antol._, XXVII,
41. Les _orateurs_ de Venise, dans leurs relations diplomatiques,
conserveront, sinon le dialecte vénitien, du moins un grand
nombre de formes dialectales, et, à la fois, de mots latins.
[256] V. _Il Cortegiano_.