IV

Ainsi, l'italien littéraire a mis cent ans pour arriver à Dante.

Celui-ci ne l'a pas inventé comme un sculpteur forme sa statue; mais

la marque de son génie est si profonde sur l'œuvre ébauchée par ses

devanciers, que c'est justice de le proclamer le père de la langue

italienne.

Celle-ci, en effet, n'avait, avant lui, fait ses preuves que dans

des compositions poétiques fort courtes, imitées presque toutes des

Provençaux, où l'inspiration manque souvent d'originalité ou d'élan.

Le jour où l'influence provençale aurait quitté l'Italie, l'italien

_illustre_ pouvait passer tout d'un coup à l'état de langue savante,

respectueusement étudiée par les lettrés en même temps que la

poésie raffinée des troubadours nationaux, mais dont l'excellence

n'avait point été démontrée pour l'expression complète de l'esprit

national. Dante fit cette démonstration. Il donna à l'Italie un poëme

extraordinaire, où les visions d'un mysticisme transcendant ont été

rendues, où des rêves grandioses ont été contés, où des passions

furieuses ou suaves ont été chantées; dans la _Divine Comédie_, il

n'est aucune scène de damnation, aucun soupir d'amour, aucun éclat de

colère qui ne trouve sa forme, sa couleur ou sa note précise: cette

langue est, avec celle de Shakespeare, la seule au monde qui atteigne

d'un coup d'aile aussi libre au comble de l'horreur ou à celui de

la grâce. Pétrarque est un poëte de premier ordre; mais il n'a pas

dépassé, en douceur idéale, certaines strophes de son maître[252], et

l'Italie n'a plus entendu, même dans les pièces les plus vigoureuses

de Léopardi, une langue d'un accent aussi tragique: _Tuba mirum

spargens sonum_.

[252] _Era già l'ora, che volge'l disio

A naviganti e intenerisce il cuore,

Lo di c'han detto à dolci amici addio;_

_E che lo nuovo peregrin d'amore

Punge, se ode squilla di lontano,

Che paia'l giorno pianger che si muore._

_Purgat._ VIII.

Mais l'expression de l'enthousiasme, de l'extase ou de la haine

et le trait saisissant de la description, ne prouvent point

encore, d'une façon irrésistible, qu'une langue réponde à tous

les besoins, à toutes les formes de l'esprit humain. Il faut,

pour cela, qu'elle ait traversé d'abord l'épreuve de la prose,

c'est-à-dire qu'elle se montre assouplie pour le récit, capable

de raisonnement et propre à l'analyse. Lorsque Dante, dans

sa _Vita Nuova_, eut raconté l'histoire de ses jeunes amours

et décrit les joies et les angoisses de la passion la plus

douloureuse et la plus subtile qui fût jamais; lorsque, dans son

_Convito_, il eut demandé à l'exercice de sa raison appliquée

aux problèmes de la philosophie morale une consolation pour ses

souffrances[253], la langue vulgaire conquit pour toujours son

droit de cité en Italie.

[253] «_Io che cercava di consolare me, trovai non solamente

alle mie lagrime rimedio, ma vocaboli d'autori e di scienze e di

libri, li quali considerando, giudicava bene che la filosofia,

ch'era donna di questi autori, di queste scienze e di questi

libri, fosse somma cosa._» Trattato II, cap. XIII.

Sans doute, elle put perdre, sous la plume savante de Pétrarque, de

Boccace et de leurs imitateurs, l'allure libre et la fierté native de

sa première jeunesse; mais faut-il, avec Reumont[254], attribuer,

à l'influence croissante des humanistes sur la langue dont le

génie devient de plus en plus latin, je ne sais quel interrègne

littéraire de l'Italie? Celle-ci, sans doute, jusqu'à l'Arioste,

Machiavel et Guichardin, ne produira plus d'écrivains comparables

en originalité puissante à ceux du XIVe siècle. Je ne crois pas

que la culture latine ait fait le moindre tort à l'inspiration

des poëtes ou des prosateurs du XVe siècle. Mais la Renaissance

se jeta alors tout entière du côté des arts, de l'érudition, de

la philosophie platonicienne, de la politique et de la volupté.

Cependant, par-dessous la langue littéraire continuait de vivre la

langue courante, _lingua parlata_, dont les ouvrages ne connurent

jamais d'interruption, et sur laquelle les humanistes n'avaient

guère d'action. C'est l'idiome de sainte Catherine de Sienne,

des chroniqueurs des villes et des corporations, des moralistes

familiers, des poëtes du genre bourgeois, _borghese_, des satiriques

et des conteurs tels que les florentins Pucci et Sacchetti, l'idiome

populaire et spirituel de Pulci et de Benvenuto Cellini[255].

Certes, cette littérature est fort précieuse, car par elle nous

pouvons pénétrer dans le commerce très-intime de l'âme italienne.

Mais elle ne répond point à la ligne véritable de la Renaissance.

Comme la langue dont elle s'est servie, elle n'est point _classique_.

Elle intéresse telle ou telle province de l'Italie, mais non point

l'Italie tout entière, et encore moins l'Europe. L'hégémonie

intellectuelle de notre race ne devait se reconstituer que dans les

conditions mêmes où Athènes et Rome l'avaient autrefois méritée.

La langue attique, la langue des patriciens romains avaient jadis

concouru à fonder, au profit de ces deux cités, le gouvernement de

la civilisation universelle. L'Italie, par ses grands écrivains,

ses historiens, ses artistes, ses hommes d'État, sa diplomatie, par

l'élégance de ses mœurs et la politesse dont Castiglione a tracé les

règles délicates[256], fut de même quelque temps l'école du monde,

et la haute culture que l'Europe reçut de ses mains était en partie

l'ouvrage de sa langue.

[254] _Lorenzo de' Medici il Magnifico_, t. II, ch. V.

[255] CAIX. _Unificazione della ling._, _Nuova Antol._, XXVII,

41. Les _orateurs_ de Venise, dans leurs relations diplomatiques,

conserveront, sinon le dialecte vénitien, du moins un grand

nombre de formes dialectales, et, à la fois, de mots latins.

[256] V. _Il Cortegiano_.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 36 / 70 题