Une école très-ancienne de poëtes toscans a été découverte en ces
dernières années, qui permet d'observer, au XIIe siècle, dans le
cercle de Florence, la formation de l'italien. Dans le mémoire qu'il
consacre à Gherardo de Florence et à ses disciples Aldobrando de
Sienne, Bruno de Thoro et Lanfranco de Gênes, le comte Carlo Baudi de
Vesme met en lumière les commencements d'une tradition au terme de
laquelle a dominé le génie de Dante[245]. Plusieurs documents tirés
de la bibliothèque d'Arboréa, en Sardaigne, de l'_Archivio Centrale_
de Florence et des archives de Sienne, ont fourni, soit les pièces
poétiques, soit les indications biographiques sur lesquelles se fonde
la thèse de M. Baudi de Vesme[246]. La diversité de ces sources est
un argument très-fort en faveur de l'authenticité des pièces, sur
lesquelles des doutes ont été cependant élevés[247]. Ces vieilles
poésies, si longtemps enfouies, ne remplissent pas les conditions
morales des ouvrages apocryphes; elles ont dormi modestement, et
leur réveil n'ajoute pas un chapitre bien curieux à l'histoire
littéraire. Toutefois, la date des manuscrits, qui remontent à la
première moitié du XVe siècle, permet au moins d'expliquer une
singularité qui n'a pas attiré l'attention du savant éditeur, et
d'en modifier le jugement sur un point considérable. Arrêtons-nous
donc particulièrement près des deux maîtres de ce groupe singulier,
Gherardo et Aldobrando.
[245] _Di Gherardo da Firenze e di Aldobrando da Siena, Poeti del
Secolo_ XII, _e delle origini del volgare illustre italiano._
Torino. Stampa Reale, 1866.
[246] V. l'état paléographique de la question, p. 7-24 du _Mém._
[247] V. D'ANCONA, _le Ant. Rime volg._ Append.--DIEZ,
_Grammaire_, t. I, p. 72, enregistre le _Mém._ de M. de Vesme,
sans se prononcer.
Gherardo était né à Florence, à la fin du XIe siècle. Il y tint école
vers 1120. A cette époque, il y avait dans cette cité beaucoup
de «personnes doctes». Gherardo était du nombre. «_Fuit poeta
etiam in dicto sermone italico._» Son élève Bruno l'appelle: «_O
famoso Cantor, meo Maestro e Duce!_» Mais ses disciples l'ont bien
dépassé. Lanfranco vint jeune à Florence, et vieillit en Sardaigne,
où il mourut, en 1162, dans les bras de son ami Bruno. Celui-ci,
né en Sardaigne, élevé à Pise par son père[248], puis auditeur de
Gherardo à Florence, accompagna en Terre-Sainte son patron, le juge
ou tyran d'Arboréa; il passa d'ailleurs presque toute sa vie dans
son île natale, où il mourut en 1206. Aldobrando naquit à Sienne
en 1112, et mourut exilé à Palerme, en 1186. Après être sorti de
l'école de Gherardo, il enseigna les lettres à Florence. Le vieux
biographe ajoute: «_Jam ab juventute magno amore exarsus ob suam
linguam italicam, ad eam incubuit, magnam operam ob id ponens; ita
quod, carmina latina spernens, in quibus valde peritus erat, italico
sermone varia carmina scripsit_.» Il était versé dans les Saintes
Écritures et la théologie. «_Cognovit peroptime linguam latinam,
et studuit etiam propriam sue patrie, quam auxit, expurgavit,
ornavit et expolivit, ita quod superavit magistrum suum Gherardum,
et omnes suos coevos._» Mais sa vie fut des plus agitées. Il était
contemporain de la Ligue lombarde, et mêlé au parti guelfe. C'est
peut-être pourquoi l'irascible Dante a oublié son nom. Il chanta
la victoire de Legnano (1176) et le triomphe d'Alexandre III, son
compatriote.
«... _Infra cittadi tutte la sorbella (bellissima)
Dolce mia patria Sena._»
[248] «_De Ætaliana lingua ki bene conoskebat_». _Cron. di
Mariano de Lixi._
Il traita le «bon Barberousse» de Dante d'«_infernale fero dragon
brutale_» et de «_volpone_» (_volpe_). Il flétrit, en fidèle
serviteur du Saint-Siége, la mémoire d'Arnaud de Brescia:
«_Or del fellon Arnaldo già vicina
Prevedeste la ruina,
E manti pur toglieste all'infernale
Sentina d'onne male._»
Mais le tumulte du XIIe siècle ne l'a pas empêché d'aimer, d'écrire
des sonnets d'amour, et de chanter la grâce des jeunes filles:
«_Venti e più vidi giovane giojose
In dilettoso giardino ameno,
Ove, poi colte le vermiglie rose,
Ed altri fiori, ne abellavan seno._»
La langue de son maître Gherardo, dont les exemplaires sont
moins nombreux, était autrement archaïque et rude: il faut,
pour l'entendre, en recomposer d'abord les mots, en débrouiller
l'orthographe, enfin, la traduire. Ainsi, ces vers:
«... _Magioini chesti
Lifiori racatar se meza atica
Ese pan confuso acuta guisa_,»
sont lus par M. Baudi de Vesme:
«... _Ma giorni chesti
Li Fiori racatar semenza antica,
E separan confuso a tutta guisa_;»
et traduits: «_Ma in questi giorni Firenze racquistò l'antica
semenza, e in ogni maniera separa ciò che confodesti._»
Nous avons ici un type, soit du toscan parlé par les «doctes» au
commencement du XIIe siècle, soit de l'italien vulgaire de la même
époque. Ce qu'il importe d'y signaler, c'est la nature latine
des racines. La loi de Max Müller, _la corruption phonétique et
le renouvellement dialectal_, a agi ici souverainement, mais le
fond dernier est demeuré latin. Certains mots gardent même dans
Gherardo une physionomie latine qu'ils perdirent plus tard. Il écrit
_seniore_ pour _signore_, _vittore_ pour _vincitore_. Mais, le plus
souvent, ses vocables renferment des altérations dont ils ont été
purifiés depuis. Ainsi: _cora_ pour _cura_, _criare_ pour _creare_,
_dispiagenza_ pour _dispiacenza_, _nigrigenza_ pour _negligenza_,
etc. Mais, chez Aldobrando, ce retour au génie latin des mots est
tout à fait méthodique. Le progrès de sa langue sur celle de son
maître est même si considérable, il est si fort en avance sur le
XIIe siècle, et même sur plusieurs écrivains en prose du XIVe que
la sincérité du texte actuel mérite d'être suspectée. Sans aucun
doute, ces poésies ont été retouchées plus tard, comme le furent
les chansons siciliennes de l'époque souabe. Le remaniement a pu
se faire au XIVe siècle, et nos manuscrits, qui sont du XVe, ont
reproduit simultanément l'édition améliorée. De plus, la forme
régulière du sonnet, chez les deux poëtes, si longtemps avant Dante
da Majano, est un fait singulier qu'il faut signaler. Mais quelle
que soit, sur Aldobrando, l'œuvre du correcteur, le mérite de sa
langue est, pour le moins, de s'être prêtée, plus docilement que
celle de Gherardo, à la correction. Nous avons réellement affaire
au lettré dont parlent les manuscrits, qui, de la science du latin,
passa à la culture réfléchie de l'italien. Ricordano Malispini,
chroniqueur florentin du XIIIe siècle, et Villani changent, à
la toscane, l'_e_ en _a_: _avidente_, _sanatore_, _spargiatore_,
_piatosa_; Aldobrando écrit: _spergitore_, _pietoso_. Malispini met
l'_i_ pour l'_e_: _risistere_, _ristituire_; Aldobrando rétablit
l'_e_, ex.: _negligente_ pour _nigrigente_, _rechere_ pour _richere_.
Dino Compagni écrit _vettoria_, Malispini, _ipocresia_, Aldobrando,
_vittoria_, _ipocrisia_. Le florentin populaire, qui répugne à _l_
après _c_ ou _g_, dit _grolia_ pour _gloria_: Aldobrando rétablit
_gloria_, _glorioso_, et Lanfranco _clemenza_. Aldobrando remplace
_ninferno_ par _inferno_, _paradiso diliziano_ par _dilettoso
paradiso_. _R_, en toscan et dans les autres dialectes, souffre les
plus grandes anomalies, tantôt remplacé par _l_, tantôt substitué à
cette lettre: Malispini et Compagni disent _affritto_, _albitro_,
_fragello_; Aldobrando, _afflitto_, _arbitrio_, _flagello_. Enfin, la
grave altération florentine, l'_o_ remplaçant l'_a_ à la troisième
personne du pluriel de l'indicatif présent ou prétérit des verbes en
_are_: _cessorono_, _rovinorono_ (Malispini), _ruborono_, _andorono_
(Compagni), _eron_, _abondono_, _cascono_ (Politien), cette forme
toute populaire que Dante, Pétrarque et Boccace ont rejetée, est déjà
ramenée par Aldobrando à l'état régulier: _trovaro_, _membraro_,
_imploraron_.
Le XIIIe siècle continua de marcher dans la voie ouverte par l'école
du vieux Gherardo, mais d'un pas parfois indécis ou inégal. Dante
lui-même a reproché à plusieurs de ses prédécesseurs toscans
de n'avoir pas su s'affranchir tout à fait de leurs dialectes
municipaux. Les poésies de Guittone d'Arezzo sont, en effet,
parfois d'un idiome très-pur, parfois aussi incorrectes et d'une
langue disparate pleine de provençalismes; le style de ses lettres
est plus inculte encore[249]. Ce n'était pas, comme le pense M.
Baudi di Vesme, à qui fait illusion la langue si rapidement mûrie
d'Aldobrando, que l'italien entrât dès lors dans une sorte de
décadence que rien n'expliquerait[250]; mais la langue _illustre_,
qu'aucun grand monument n'avait encore fixée, était, pour ainsi dire
à la merci de quiconque s'en servait; les personnes très-lettrées,
telles que l'avaient été Aldobrando et ses correcteurs, savaient
seules la redresser selon la règle canonique du latin. L'école de
Brunetto Latini, d'où sortirent les prédécesseurs immédiats et les
contemporains de Dante, Guido de' Cavalcanti, Guido Orlandi, Dante
da Majano, Lappo Gianni, Bonagiunta Monaco, Brunellesco, Dino de'
Frescobaldi, cette école acheva, aux environs de 1280, l'évolution
de la langue italienne. «On ne peut parler, écrit Diez, d'un _vieil
italien_ dans le sens du _vieux français_; la langue du XIIIe
siècle ne se distingue de la langue moderne que par quelques formes
ou expressions surtout populaires, aucunement par sa construction
grammaticale[251].»
[249] FAURIEL, _Dante_, t. I, p. 348.
[250] _Mém._ cité, p. 156.
[251] _Grammaire des Lang. rom._, t. I, p. 72.--V. sur l'origine
toscane de l'italien vulgaire, CASTIGLIONE, _Cortegiano_, lib. I,
XXXII.