La pure langue aulique, qui était réservée, selon le grand gibelin,
à la civilisation et à la cour de l'Empereur romain, eut cependant
sa complète éclosion parmi ces Toscans mêmes «grossièrement enfoncés
dans leur idiome barbare[229]», auxquels il a refusé un tel honneur.
Il reconnaît, il est vrai, que ses compatriotes, Guido Cavalcanti,
Lapo Gianni, Cino da Pistoja et lui-même, ont écrit en langue
_vulgaire_. Mais des préjugés politiques l'empêchent peut-être
d'aller jusqu'à cette notion qu'un écrivain des premiers temps du
XIVe siècle, Antonio da Tempo, exprime avec précision: «_Lingua tusca
magis apta est ad literam sive literaturam quam aliæ linguæ, et ideo
magis est communis et intelligibilis_[230].» Antonio ajoute: «_Non
tamen propter hoc negatur quin et aliis linguis aut prolationibus
uti possimus._» La formation de l'italien, et, plus justement, de
la poésie italienne, fut, en effet, essayée en plusieurs centres
qu'il convient d'indiquer ici afin de déterminer plus clairement ce
que l'Italie dut à la Toscane. A la fin du XIIIe siècle, la savante
Bologne, capitale du droit romain, peuplée de dix mille étudiants,
semblait à Dante la première des villes pour l'avancement de son
dialecte particulier[231], tempéré, dit-il, par la douceur molle
d'Imola et le gazouillement babillard de Ferrare et de Modène. Cette
langue municipale est peut-être la meilleure de l'Italie, mais elle
n'est pas l'italien. Autrement, Guido Guinicelli et toute l'école
bolonaise n'auraient-ils point écrit en bolonais pur, au lieu de
rechercher des expressions étrangères à leur idiome maternel? La
critique de Dante est juste. La langue de Guido, par sa souplesse,
sa libre allure, sa correction, marque un grand effort du poëte pour
s'élever au-dessus du dialecte local; la première, en Italie, selon
Laurent de Médicis, elle fut «_dolcemente colorita_[232]». Guido
échappe déjà à l'influence provençale qui domine dans ces écoles
primitives; ses images, le tour de sa pensée sont bien à lui; ses
vers, selon Fauriel, «pourraient être regardés comme les premiers
beaux vers qui aient été faits en langue italienne[233]». Mais il
paraît obscur à ses compatriotes, tels que Bonagiunta de Lucques,
qui, disciples plus fidèles des Provençaux, sont déconcertés par la
subtilité philosophique de Guido. Celui-ci, en effet, par sa langue,
est presque un Toscan; par son mysticisme raffiné, il est presque un
devancier de Dante; mais, dans sa province, il est seul.
[229] _In suo turpiloquio obtusi._ Ibid., cap. XIII.
[230] _Trattato delle rime volgari_ (1332). Bologna, 1869.
Opinion reprise par Machiavel, qui pense que l'italien n'est
autre chose que le florentin perfectionné: «_Non per commodità
di sito, nè per ingegno... meritò Firenze essere la prima a
procreare questi scrittori, se non per la lingua comoda a
prendere simile disciplina, il che non era nelle altre città_».
_Dial. sulla Lingua._
[231] _Forte non male opinantur qui Bononienses asserunt
pulcriori locutione loquentes._ _De Vulg. Eloq._, lib. I, cap XV.
[232] _Écrit à Frédéric d'Aragon._ _Poesie di Lorenzo_, Firenze,
1814.
[233] _Dante_, t. I, p. 342.
Au centre même de la péninsule, la langue populaire de l'Ombrie a,
durant le XIIIe siècle, sa vive expression dans l'école des poëtes
franciscains. Elle commence par les cantiques enthousiastes et
candides de saint François, et finit par les satires de Jacopone
de Todi[234]. Assurément, la langue de saint François n'est autre
chose que l'idiome vulgaire d'une contrée isolée au sein de ses
montagnes, où le latin reparaît encore çà et là presque intact, mais
où, d'autre part, les mots sont parfois violemment dépouillés de leur
nature latine[235]. Saint François connaissait nos troubadours et il
les imitait[236]. Jacopone de Todi a étudié les lois à Bologne; en
ce temps, il se laissait charmer par la «mélodie» de Cicéron; puis,
il se rapprocha de Rome et se joignit aux Colonna pour guerroyer
contre Boniface VIII. Sa langue est déjà plus vigoureuse et plus
variée que celle du fondateur d'Assise; mais son génie n'est pas
assez grand pour y fondre harmonieusement les dialectes auxquels sa
vie aventureuse a touché; l'incohérence de son style est étonnante:
il passe brusquement des formules de l'École ou des délicatesses
provençales à la grossièreté des chevriers et des bûcherons[237].
[234] OZANAM, _Poët. franciscains_.
[235] Ex., dans le _Cantique au Soleil_: _la nocte_, _fructi_,
_homo_, _herbe_;--_la honore_, _nûi_ pour _noi_, _humele_ pour
_umile_. Ce texte a été d'ailleurs souvent retouché.
[236] J. GÖRRES, _Der heilige Franciskus von Assisi, ein
Troubadour_.
[237] OZANAM, _Poët. franciscains_, p. 142, 215.
L'inégalité, l'indécision, tel est le caractère de ces premières
ébauches de la langue commune. Ciullo d'Alcamo, vers le milieu
du XIIIe siècle, est un pur Sicilien[238]; sa fameuse _Canzone_
appartient à un idiome très-particulier, dont le voisinage des Grecs,
des Arabes et des Normands avait achevé l'originalité. Mais il n'est
pas bien sûr que cette chanson ne soit pas, à quelque degré, une
imitation d'après le provençal[239]. Au moins n'est-elle pas assez
italienne de langue et d'inspiration, pour que l'on puisse saluer,
avec Amari, dans la Sicile, «le berceau des muses de l'Italie[240]».
L'éducation française affina la langue et le goût des poëtes
méridionaux du XIIIe siècle, Frédéric II, Pierre des Vignes, Guido
delle Colonne, le roi Enzo; mais pour le fond, cette poésie est
généralement «un centon» tiré du provençal[241], d'une inspiration
monotone, quelquefois empreint d'une grâce mélancolique; pour la
langue, on y trouve, à travers d'assez nombreux sicilianismes et
quelques retouches postérieures, le plan, de plus en plus arrêté,
de cet idiome général, que les lettrés de chaque province adoptent
tour à tour, le pur toscan, selon Fauriel, dont l'opinion semble
excessive[242]; le _latin vulgaire_, selon Dante, c'est-à-dire
la forme latine dont l'empreinte est enfin rendue à la matière
profondément transformée et longtemps déformée du langage.
[238] V. GRION, _Il sirventese di Ciulo d'Alcamo_. Padova, 1858.
[239] D'ANCONA et COMPARETTI, _le antiche rime volgari secondo
la lezione del codice vaticano 3793_. Appendice VIII. Bologna,
1875.--CAIX, ouvr. cit.
[240] _Storia dei Musulm. in Sicil._, t. III, p. 889.
[241] FAURIEL, _Dante_, t. I. p. 329.
[242] FAURIEL, _Dante_, t. I, p. 370.
Cependant, durant les deux premiers siècles de la littérature
italienne, s'élaborait, au nord de la péninsule, concurremment
avec la langue commune des autres provinces, une sorte d'idiome
littéraire fondé sur les dialectes de la Lombardie, et qui aurait
pu, si les circonstances l'avaient favorisé, devenir une septième
langue romane[243]. On y trouve beaucoup de réminiscences latines, et
des élégances qui ne sont proprement ni provençales, ni françaises,
ni toscanes, mais qui appartiennent également à tous les idiomes
néo-latins du moyen âge. Un manuscrit de la bibliothèque de
Saint-Marc renferme un grand nombre de poésies qui se rattachent à
cette langue, mais dont le français, mêlé au dialecte vénitien, forme
la base. Cette langue, si une littérature l'avait fixée, aurait
différé de l'italien vulgaire, selon M. Mussafia, plus profondément
encore que le catalan ne diffère du provençal[244]. L'unité
linguistique de l'Italie aurait peut-être été rompue, si Florence
n'avait accompli l'entreprise essayée depuis plusieurs siècles entre
les Alpes et l'Etna.
[243] DIEZ, _Grammaire_, t. I, p. 83.
[244] _Monum. antichi di Dialet. ital. pubblicati da Ad.
Mussafia._ Vienna, 1864, et _Mém. de l'Acad. de Vienne_, XLII,
277.