4º _La Langue_

La langue est l'instrument nécessaire d'une civilisation. Les

œuvres très-délicates et complexes de l'esprit exigent un certain

vocabulaire et un état de la syntaxe que comportent seulement les

langues déjà profondément élaborées. La Chanson de Geste et la

Chronique peuvent s'écrire à l'aide de peu de mots et de mots qui,

à la valeur propre de leur racine, n'ajoutent point la nuance,

c'est-à-dire un certain degré de restriction dans le sens primitif,

un trait plus individuel par rapport aux expressions d'un sens

voisin: à ces ouvrages fondés sur des conceptions simples, et qui

expriment surtout l'action ou l'émotion irréfléchie, il suffit de

propositions détachées, et réduites à leurs éléments essentiels,

qui répondent à la suite des faits, à la naïveté des sensations;

la période, l'enlacement et la subordination des propositions,

l'organisme complet et compliqué de la langue leur sont inutiles.

Mais les genres supérieurs ont besoin d'un langage autrement riche

et d'un mécanisme plus rigoureux; la poésie lyrique, le drame,

l'épopée savante, le roman doivent rendre les nuances les plus

fuyantes de la passion, comme l'histoire politique doit montrer, sous

l'action, la volonté et tous les ressorts de la volonté. La variété

des vocables et la faculté analytique et dialectique de la syntaxe

sont ainsi la première condition d'une grande littérature. Enfin,

il faut à celle-ci le trésor des idées générales et une langue dont

les moules nombreux soient prêts à recevoir toutes les formes du

raisonnement. L'état primitif des langues est donc rebelle à l'œuvre

de l'historien ou du philosophe; elles reproduisent alors les faits

visibles, et sont impuissantes à manifester l'abstraction; elles

montrent les choses concrètes dans leur aspect le plus général, et

ne savent point démontrer les vérités rationnelles. Les plus hauts

sommets du domaine intellectuel leur sont inaccessibles.

Mais la maturité de la langue n'est pas moins nécessaire au génie

collectif qu'aux écrivains d'une nation. Un peuple, comme un

individu, ne conçoit clairement que les pensées dont le signe est

clair, et, de même que pour la personne isolée, le développement de

la conscience, le progrès de la vie morale et de la sagesse sont,

dans la famille politique, l'effet de quelques vues très-lumineuses

de l'esprit. Une langue achevée est, pour un peuple, pour toute une

race, une condition de force intellectuelle. S'il s'agit d'un groupe

de cités ou de provinces que rapproche la communauté d'origine,

de religion, d'institutions, d'intérêts et de mœurs, la langue

doit être non-seulement achevée, mais commune; aucune civilisation

générale ne se produira si, par-dessus le morcellement du sol et la

diversité des petites patries, la langue n'établit point l'unité de

la pensée nationale.

I

La Renaissance eut tout son essor dès que l'Italie fut en possession

d'une langue vulgaire entendue de tous ses peuples et consacrée par

l'usage des grands écrivains. L'analyse de ce curieux phénomène

historique doit nous arrêter quelques instants.

On sait que les six langues romanes ont pour source première le

latin, ou plutôt le dialecte populaire des Romains, dans la

forme qu'il avait prise à la fin de l'Empire; les vieux dialectes

italiotes y ont également laissé quelques traces[219]. Ce latin

bourgeois et plébéien se corrompit librement en Italie, après

la chute politique de Rome, et se décomposa en un grand nombre

d'idiomes que les influences étrangères, les Arabes et les Normands

au midi, les Germains au nord, remplirent d'éléments barbares[220].

Ils tenaient tous au latin vulgaire par leur origine; mais, comme

le latin classique était seul écrit et fixé, et attirait seul

l'attention des lettrés, ces idiomes s'altérèrent profondément, sans

discipline ni entente. L'anarchie du langage répondit à l'anarchie

politique. Le régime municipal favorisa encore la séparation des

dialectes. Dante en compte quatorze très-tranchés à droite et à

gauche des Apennins[221]. Nous en distinguons une vingtaine qui sont

représentés authentiquement par des textes[222]. On les distribue,

selon la longueur de la péninsule, en trois régions[223]. Au centre,

Florence, Sienne, Pistoja, Lucques, Arezzo et Rome, demeuraient les

moins éloignées de la source primitive. Aujourd'hui encore, c'est

dans ces villes que la langue du peuple se rapproche le plus de la

langue littéraire commune. A Rome même, la différence n'est plus

très-sensible. A Florence, elle serait moins grande encore si de

violentes aspirations n'altéraient la douceur naturelle de l'idiome.

Aux extrémités du pays et surtout dans les villes maritimes, à

Palerme, à Messine, à Naples, à Tarente, à Venise, à Gênes, on est

aussi loin que possible de la langue générale de l'Italie.

[219] MAX MÜLLER, _Science du Langage_, p. 242 de la trad.

franç.--FRÉD. DIEZ, _Grammaire des langues romanes_, t. I, p. 1,

de la trad. franç.

[220] L'ancien dialecte piémontais est plein d'expressions et

d'habitudes toutes françaises. V. EMAN. BOLLATI et ANT. MANNO,

_Docum. ined. in antico dialetto piemont._ Archivio storico ital.

1878.

[221] _De Vulgari Eloquio_, lib. I, cap. X.

[222] MAX MÜLLER, _Science du lang._, p. 60.

[223] DIEZ, _Grammaire_, t. I, p. 74.

Il en fut ainsi durant les premiers siècles du moyen âge. Seule,

une école poétique pouvait tirer une harmonie de toutes ces notes

discordantes, en choisissant les meilleurs mots et les formes les

plus belles,

_Pigliando i belli e i non belli lasciando_,

comme dit un contemporain de Dante, Francesco da Barberino. Mais

les poëtes se faisaient attendre. L'Italie était toute à l'action;

l'âge chevaleresque ne lui inspirait aucune grande œuvre originale;

toute sa vie intellectuelle se portait du côté de l'antiquité latine

et du droit romain. Ses premières chansons populaires n'ont pas

été écrites et se sont perdues. Cependant, le germe d'une langue

commune se développait sourdement au sein de cette confusion, langue

_parlée_, dont les premiers monuments écrits n'apparaissent pas avant

le XIe siècle, mais dont l'usage est certain dans la classe lettrée

dès le Xe siècle[224]. Les relations commerciales, les prédications

errantes des moines, le concours de la jeunesse aux universités, les

rapports politiques et les ligues gibelines ou guelfes étaient autant

de causes favorables à la croissance de cette langue naissante,

_lingua vulgaris_, _vulgare latinum_, _latium vulgare_ (Dante),

_latino volgare_ (Boccace), qui, plus tard, quand Florence sera la

maîtresse dans l'art de la parole, s'appellera _lingua Toscana_,

que les étrangers nommaient aussi _lombarde_, mais qu'on désigne

déjà du temps d'Isidore du nom de _lingua italica_[225]. Langue

_italienne_, c'est-à-dire formée d'éléments premiers communs aux

dialectes provinciaux de l'Italie, langue _latine_, c'est-à-dire

ramenée au latin de plus près qu'aucun de ces dialectes, tels sont

les deux traits dominants de cette création longtemps inconsciente

de la péninsule. Dante, qui lui donne son dernier achèvement, la

décore des noms d'_illustre_, de _cardinale_, d'_aulique_ et de

_curiale_[226]: elle ne sort, dit-il, d'aucune province ni d'aucune

ville particulière; les Toscans sont bien fous de s'en attribuer la

paternité; Guittone d'Arezzo, Bonagiunta de Lucques, Gallo de Pise,

Brunetto de Florence n'ont point écrit en langue _curiale_ ou noble,

mais en langue _municipale_[227]. De même pour les autres cités;

il y a un dialecte propre à Crémone, et un dialecte commun à la

Lombardie, et un troisième, plus général encore, commun à toute la

partie orientale de l'Italie. La langue supérieure, qui appartient à

l'Italie entière, est le _latin vulgaire_[228]. C'est elle qu'ont

employée les savants illustres qui ont écrit des poëmes en langue

vulgaire, Siciliens, Apuliens, Toscans, Romagnols, Lombards, poëtes

des deux Marches.

[224] DIEZ, _Grammaire_, t. I. Introd., _Domaine italien_.--CARLO

BAUDI DI VESME, _Di Gherardo da Firenze e di Aldobrando da

Siena_, p. 64.--CAIX, _Saggio della Stor. della ling. e dei

dialet. d'Ital._ Parma, 1872. _Nuova Antologia_, XXVII, 1874, et

t. III, de l'_Italia_ de HILLEBRAND.

[225] XII, 7, 57. L'épitaphe de Grégoire V, à la fin

du Xe siècle, porte: _Usus francisca, vulgari et voce

latina_,--_Instituit populos eloquio triplici_. Ap. DIEZ, op. cit.

[226] _De Vulgari Eloq._, lib. I, cap. XVII, XVIII. _Convito_,

lib. I.

[227] _Quorum dicta si rimari vacaverit, non curialia, sed

municipalia tantum invenientur._ _De Vulg. Eloq._, cap. XIII.

[228] _Istud quod totius Italiæ est, latinum vulgare vocatur._

_De Vulg. Eloq._, cap. XIX.--VILLANI, sur Dante: «_Con forte

e adorno latino e con belle ragioni riprova a tutti i volgari

d'Italia_», lib. IX, 136.--BOCCACE, dans la Fiammetta: «_Una

antichissima storia... in latino volgare... ho ridotta_».

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 33 / 70 题