La langue est l'instrument nécessaire d'une civilisation. Les
œuvres très-délicates et complexes de l'esprit exigent un certain
vocabulaire et un état de la syntaxe que comportent seulement les
langues déjà profondément élaborées. La Chanson de Geste et la
Chronique peuvent s'écrire à l'aide de peu de mots et de mots qui,
à la valeur propre de leur racine, n'ajoutent point la nuance,
c'est-à-dire un certain degré de restriction dans le sens primitif,
un trait plus individuel par rapport aux expressions d'un sens
voisin: à ces ouvrages fondés sur des conceptions simples, et qui
expriment surtout l'action ou l'émotion irréfléchie, il suffit de
propositions détachées, et réduites à leurs éléments essentiels,
qui répondent à la suite des faits, à la naïveté des sensations;
la période, l'enlacement et la subordination des propositions,
l'organisme complet et compliqué de la langue leur sont inutiles.
Mais les genres supérieurs ont besoin d'un langage autrement riche
et d'un mécanisme plus rigoureux; la poésie lyrique, le drame,
l'épopée savante, le roman doivent rendre les nuances les plus
fuyantes de la passion, comme l'histoire politique doit montrer, sous
l'action, la volonté et tous les ressorts de la volonté. La variété
des vocables et la faculté analytique et dialectique de la syntaxe
sont ainsi la première condition d'une grande littérature. Enfin,
il faut à celle-ci le trésor des idées générales et une langue dont
les moules nombreux soient prêts à recevoir toutes les formes du
raisonnement. L'état primitif des langues est donc rebelle à l'œuvre
de l'historien ou du philosophe; elles reproduisent alors les faits
visibles, et sont impuissantes à manifester l'abstraction; elles
montrent les choses concrètes dans leur aspect le plus général, et
ne savent point démontrer les vérités rationnelles. Les plus hauts
sommets du domaine intellectuel leur sont inaccessibles.
Mais la maturité de la langue n'est pas moins nécessaire au génie
collectif qu'aux écrivains d'une nation. Un peuple, comme un
individu, ne conçoit clairement que les pensées dont le signe est
clair, et, de même que pour la personne isolée, le développement de
la conscience, le progrès de la vie morale et de la sagesse sont,
dans la famille politique, l'effet de quelques vues très-lumineuses
de l'esprit. Une langue achevée est, pour un peuple, pour toute une
race, une condition de force intellectuelle. S'il s'agit d'un groupe
de cités ou de provinces que rapproche la communauté d'origine,
de religion, d'institutions, d'intérêts et de mœurs, la langue
doit être non-seulement achevée, mais commune; aucune civilisation
générale ne se produira si, par-dessus le morcellement du sol et la
diversité des petites patries, la langue n'établit point l'unité de
la pensée nationale.
I
La Renaissance eut tout son essor dès que l'Italie fut en possession
d'une langue vulgaire entendue de tous ses peuples et consacrée par
l'usage des grands écrivains. L'analyse de ce curieux phénomène
historique doit nous arrêter quelques instants.
On sait que les six langues romanes ont pour source première le
latin, ou plutôt le dialecte populaire des Romains, dans la
forme qu'il avait prise à la fin de l'Empire; les vieux dialectes
italiotes y ont également laissé quelques traces[219]. Ce latin
bourgeois et plébéien se corrompit librement en Italie, après
la chute politique de Rome, et se décomposa en un grand nombre
d'idiomes que les influences étrangères, les Arabes et les Normands
au midi, les Germains au nord, remplirent d'éléments barbares[220].
Ils tenaient tous au latin vulgaire par leur origine; mais, comme
le latin classique était seul écrit et fixé, et attirait seul
l'attention des lettrés, ces idiomes s'altérèrent profondément, sans
discipline ni entente. L'anarchie du langage répondit à l'anarchie
politique. Le régime municipal favorisa encore la séparation des
dialectes. Dante en compte quatorze très-tranchés à droite et à
gauche des Apennins[221]. Nous en distinguons une vingtaine qui sont
représentés authentiquement par des textes[222]. On les distribue,
selon la longueur de la péninsule, en trois régions[223]. Au centre,
Florence, Sienne, Pistoja, Lucques, Arezzo et Rome, demeuraient les
moins éloignées de la source primitive. Aujourd'hui encore, c'est
dans ces villes que la langue du peuple se rapproche le plus de la
langue littéraire commune. A Rome même, la différence n'est plus
très-sensible. A Florence, elle serait moins grande encore si de
violentes aspirations n'altéraient la douceur naturelle de l'idiome.
Aux extrémités du pays et surtout dans les villes maritimes, à
Palerme, à Messine, à Naples, à Tarente, à Venise, à Gênes, on est
aussi loin que possible de la langue générale de l'Italie.
[219] MAX MÜLLER, _Science du Langage_, p. 242 de la trad.
franç.--FRÉD. DIEZ, _Grammaire des langues romanes_, t. I, p. 1,
de la trad. franç.
[220] L'ancien dialecte piémontais est plein d'expressions et
d'habitudes toutes françaises. V. EMAN. BOLLATI et ANT. MANNO,
_Docum. ined. in antico dialetto piemont._ Archivio storico ital.
1878.
[221] _De Vulgari Eloquio_, lib. I, cap. X.
[222] MAX MÜLLER, _Science du lang._, p. 60.
[223] DIEZ, _Grammaire_, t. I, p. 74.
Il en fut ainsi durant les premiers siècles du moyen âge. Seule,
une école poétique pouvait tirer une harmonie de toutes ces notes
discordantes, en choisissant les meilleurs mots et les formes les
plus belles,
_Pigliando i belli e i non belli lasciando_,
comme dit un contemporain de Dante, Francesco da Barberino. Mais
les poëtes se faisaient attendre. L'Italie était toute à l'action;
l'âge chevaleresque ne lui inspirait aucune grande œuvre originale;
toute sa vie intellectuelle se portait du côté de l'antiquité latine
et du droit romain. Ses premières chansons populaires n'ont pas
été écrites et se sont perdues. Cependant, le germe d'une langue
commune se développait sourdement au sein de cette confusion, langue
_parlée_, dont les premiers monuments écrits n'apparaissent pas avant
le XIe siècle, mais dont l'usage est certain dans la classe lettrée
dès le Xe siècle[224]. Les relations commerciales, les prédications
errantes des moines, le concours de la jeunesse aux universités, les
rapports politiques et les ligues gibelines ou guelfes étaient autant
de causes favorables à la croissance de cette langue naissante,
_lingua vulgaris_, _vulgare latinum_, _latium vulgare_ (Dante),
_latino volgare_ (Boccace), qui, plus tard, quand Florence sera la
maîtresse dans l'art de la parole, s'appellera _lingua Toscana_,
que les étrangers nommaient aussi _lombarde_, mais qu'on désigne
déjà du temps d'Isidore du nom de _lingua italica_[225]. Langue
_italienne_, c'est-à-dire formée d'éléments premiers communs aux
dialectes provinciaux de l'Italie, langue _latine_, c'est-à-dire
ramenée au latin de plus près qu'aucun de ces dialectes, tels sont
les deux traits dominants de cette création longtemps inconsciente
de la péninsule. Dante, qui lui donne son dernier achèvement, la
décore des noms d'_illustre_, de _cardinale_, d'_aulique_ et de
_curiale_[226]: elle ne sort, dit-il, d'aucune province ni d'aucune
ville particulière; les Toscans sont bien fous de s'en attribuer la
paternité; Guittone d'Arezzo, Bonagiunta de Lucques, Gallo de Pise,
Brunetto de Florence n'ont point écrit en langue _curiale_ ou noble,
mais en langue _municipale_[227]. De même pour les autres cités;
il y a un dialecte propre à Crémone, et un dialecte commun à la
Lombardie, et un troisième, plus général encore, commun à toute la
partie orientale de l'Italie. La langue supérieure, qui appartient à
l'Italie entière, est le _latin vulgaire_[228]. C'est elle qu'ont
employée les savants illustres qui ont écrit des poëmes en langue
vulgaire, Siciliens, Apuliens, Toscans, Romagnols, Lombards, poëtes
des deux Marches.
[224] DIEZ, _Grammaire_, t. I. Introd., _Domaine italien_.--CARLO
BAUDI DI VESME, _Di Gherardo da Firenze e di Aldobrando da
Siena_, p. 64.--CAIX, _Saggio della Stor. della ling. e dei
dialet. d'Ital._ Parma, 1872. _Nuova Antologia_, XXVII, 1874, et
t. III, de l'_Italia_ de HILLEBRAND.
[225] XII, 7, 57. L'épitaphe de Grégoire V, à la fin
du Xe siècle, porte: _Usus francisca, vulgari et voce
latina_,--_Instituit populos eloquio triplici_. Ap. DIEZ, op. cit.
[226] _De Vulgari Eloq._, lib. I, cap. XVII, XVIII. _Convito_,
lib. I.
[227] _Quorum dicta si rimari vacaverit, non curialia, sed
municipalia tantum invenientur._ _De Vulg. Eloq._, cap. XIII.
[228] _Istud quod totius Italiæ est, latinum vulgare vocatur._
_De Vulg. Eloq._, cap. XIX.--VILLANI, sur Dante: «_Con forte
e adorno latino e con belle ragioni riprova a tutti i volgari
d'Italia_», lib. IX, 136.--BOCCACE, dans la Fiammetta: «_Una
antichissima storia... in latino volgare... ho ridotta_».