La Grèce, en effet, ne fut point pour elle, comme pour la France, un
nom vaguement gardé dans le souvenir, une pure abstraction ensevelie
dans de vieux livres où l'on ne sait plus lire. C'était une réalité
très-voisine, longtemps encore après la chute de l'Exarchat, que
les armateurs de Venise, de Gênes, de Pise, d'Amalfi, voyaient face
à face chaque année. Une grande partie de la Sicile était peuplée
de Grecs, qui parlent encore aujourd'hui leur langue dans quelques
villages[194]. Au VIIIe siècle, l'Église sicilienne s'était séparée
de Rome et rattachée au patriarchat de Constantinople. Nous avons, du
IXe, un recueil d'homélies grecques de Teofano Cerameo, archevêque
de Taormine[195]. Les chroniques normandes du XIe siècle distinguent
toujours les _Grecs des chrétiens_[196]. A cette époque, Palerme
possédait une population grecque importante; le jour où Roger entra
dans cette ville, la messe d'actions de grâces fut célébrée par un
archevêque grec, Nicodémos[197].
[194] Par ex., à Piano de Greci; de même aussi en Pouille et en
Calabre.
[195] AMARI, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p. 485 et
suiv.
[196] Id. _Ibid._, t. II, p. 398; III, p. 204.
[197] AMARI, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. III, p. 130.
La Grande Grèce avait maintenu, dans un certain nombre de villes
du littoral, sa race et son idiome. Du XIIIe au XVIe siècle, les
écoles d'Otrante et de Nardo furent florissantes[198]. Jusqu'au XIe
siècle, les chartes rédigées en grec des archives de Naples et de
Sicile montrent que l'usage de cette langue persistait dans l'Italie
méridionale[199]. Sergius, duc de Naples au IXe siècle, traduisait
couramment en latin le livre grec qu'il ouvrait[200]. Dans le même
temps, à l'abbaye de Casauria, on disputait sur Platon et sur
Aristote[201]. A partir du XIe siècle, les moines basiliens, qui
étaient nombreux surtout en Calabre, se servirent du grec pour la
liturgie[202]. Celle-ci était d'ailleurs pratiquée depuis longtemps
dans Naples même[203]. L'Église se préoccupait toujours du schisme
d'Orient et des moyens d'y mettre fin. C'est ainsi que l'Italie, qui
touchait de si près à la Grèce, était ramenée sans cesse, par ses
intérêts religieux comme par ses relations de commerce, à la langue
grecque, et, par conséquent, aux livres de l'hellénisme.
[198] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. II, cap. 2.
[199] AMBR. FIRMIN-DIDOT, _Alde Manuce et l'Hellénisme à Venise_,
p. 17.
[200] MURATORI, _Scriptor._, t. II, 2.
[201] OZANAM, _Docum. inéd._, p. 42.
[202] AMBR. FIRMIN-DIDOT, _Alde Manuce_, p. 17.
[203] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. II, cap. 3.
Boëce «le disciple d'Athènes», selon Cassiodore, avait traduit un
grand nombre d'auteurs grecs[204]. L'Irlandais saint Colomban,
fondateur de Bobbio, dont la règle oblige à la connaissance du
grec, laissa, dans l'Italie du nord, des traces savantes[205]. Aux
VIIe et VIIIe siècles, les papes Léon II et Paul Ier, qui envoya à
Pépin le Bref la _Dialectique_ d'Aristote; Étienne IV et Léon IV, au
IXe, se rattachèrent à la même tradition, fortifiée encore par les
institutions carlovingiennes. Le _Bibliothécaire_ Anastase (870),
l'auteur du _Liber Pontificalis_, traduisit beaucoup d'ouvrages
grecs[206]. Pierre de Pise, Paul Diacre, Jean de Naples, Domenico
Marengo, Pierre Grossolano, Mosè di Bergamo, Leone Eteriano,
Burgundio da Pisa, Bonnacorso da Bologna, Nicolas d'Otrante, entre
le VIIIe et le XIIIe siècle, emploient le grec à la théologie ou
à la réfutation du schisme; Papias, au XIe siècle, cite des vers
d'Hésiode; Jacobo da Venezia, au XIIe, traduit plusieurs livres
d'Aristote; au XIIIe siècle, Bartolomeo de Messine traduit les
_Morales_ d'Aristote; Jean d'Otrante chante en vers grecs Frédéric
II; Guido delle Colonne écrit un ouvrage sur la guerre de Troie,
où il témoigne de la connaissance d'Homère[207]. En 1339, le moine
Barlaam, envoyé d'Andronicus, vint de Constantinople à Avignon pour
traiter avec le pape du rapprochement des deux Églises. C'était,
selon Boccace, un homme très-savant[208]; il était originaire de
Seminara, colonie grecque voisine de Reggio. Pétrarque se lia avec
lui[209]. Le moine inspira au poëte un désir ardent de connaître la
langue d'Homère; il lui en apprit les premiers éléments. Barlaam
fut le bibliothécaire du roi Robert de Naples, qui était curieux de
manuscrits anciens, et fit traduire Aristote[210]. Quelque temps
après, un compatriote et disciple de Barlaam, le Calabrais Leonzio
Pilato, parcourait l'Orient et y étudiait à fond la langue grecque.
Il fut l'hôte de Boccace pendant trois ans, et, en 1363 et 1364, le
familier de Pétrarque à Venise. C'est lui qui, à la prière de Boccace
et de Pétrarque, et aux frais de ce dernier, entreprit de traduire
Homère en latin. Il mérite d'être regardé comme le rénovateur des
études grecques en Occident.
[204] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. I, cap 1.
[205] OZANAM, _Études germaniques_.
[206] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. II, cap. 3; lib. III,
cap. 1.
[207] AMBR. FIRMIN-DIDOT, _Alde Manuce_, XXVI.--TIRABOSCHI,
_Storia_, t. III, lib. IV, cap. 3; t. IV, lib. II, cap. 2; lib.
III, cap. 1.
[208] _De Genealog. Deor._, XV, 6.
[209] _Epist. famil._, XVIII, 2. _Epist. senil._, XI, 9. _De sui
ips. et multor. ignor._, 1162.
[210] AMBR. FIRMIN-DIDOT, _Alde Manuce_, XXVIII.
La tradition classique en Italie était entrée dans sa plénitude.
Il n'y aura pas désormais, dans l'histoire de la Renaissance, de
fait plus constant que cette éducation, chaque jour plus avidement
recherchée, du génie italien par l'antiquité grecque. Le concile
de Florence, la prise de Constantinople et l'exode des lettrés
byzantins, la protection des papes lettrés du XVe siècle, les progrès
du platonisme, le déclin de la foi chrétienne, le paganisme qui
pénètre de plus en plus les mœurs comme les esprits, tout aidera à
la fortune de l'hellénisme. A la fin du XIVe siècle, le dominicain
Giovanni Dominici se plaint déjà de la culture toute profane des âmes
que l'histoire de Jupiter et de Vénus enlève aux enseignements du
Saint-Esprit, et que les livres grecs habituent à l'incrédulité[211].
Au XVIe siècle, quand la Renaissance franchira les Alpes, la plupart
des grands humanistes, en France, dans les Pays-Bas, en Allemagne,
se rattacheront à la Réforme, au parti religieux qui s'efforça de
ramener le christianisme à l'austérité primitive[212]. Si l'évolution
morale de l'Italie se fit plutôt dans le sens du paganisme, c'est
qu'elle avait commencé, d'une façon latente, depuis plusieurs
siècles; Chrysoloras, Philelphe, Gémisthe Pléthon, Marsile Ficin,
Politien enseignèrent et écrivirent non-seulement au sein d'une
société de lettrés et d'érudits, mais en face de tout un peuple qui
n'avait jamais perdu de vue les traditions de l'esprit humain. Une
longue continuité de souvenirs et de connaissances explique ainsi
l'un des traits les plus remarquables de la Renaissance italienne:
la conciliation, que l'Église accepta longtemps et qu'approuvait le
sentiment populaire, de la civilisation antique et de la civilisation
catholique; c'est en Italie seulement, et dans le palais des papes,
qu'un peintre pouvait placer en présence l'une de l'autre la _Dispute
du Saint-Sacrement_ et l'_École d'Athènes_.
[211] _Regola del governo di cura familiare._ Firenze, 1860.
[212] V. notre ouvrage, _Rabelais, la Renaiss. et la Réf._, 1re
part., ch. II et III.