IV

L'usage du latin entretenait, dans la péninsule entière, le prestige

de l'antiquité, quelque gâté qu'il apparaisse à certains moments,

tels que la période lombarde. On prêcha en latin jusqu'au temps

de saint François et de saint Antoine. Il est certain qu'au XIIIe

siècle encore on haranguait la foule en latin dans les délibérations

politiques. Le peuple chantait des poésies latines. On plaidait en

cette langue que parlaient couramment les jurisconsultes et les gens

d'affaires. Le profond travail des écoles, des universités et des

monastères explique cette continuité de la culture classique[171].

[171] OZANAM, _Docum. inéd._, p. 65, 68, 71, 73.--FAURIEL,

_Dante_, t. II, p. 352, 379, 429.

Il faut distinguer ici deux courants intellectuels qui traversent

l'Italie du moyen âge en la fécondant, d'une part, les écoles

laïques, issues des anciennes écoles impériales et qui aboutissent

aux grandes universités; de l'autre, les écoles ecclésiastiques et

les ordres religieux, pour lesquels l'étude est une discipline et un

moyen d'apostolat.

Les grammairiens ne cessèrent de tenir leurs écoles ni sous les

Goths, ni sous les Lombards, ni sous les Francs. Au VIIIe siècle,

Paul Diacre se formait près des maîtres de Pavie[172]; au IXe,

Bénévent, à l'extrémité du royaume lombard, comptait trente-deux

professeurs de lettres profanes[173]. Au Xe, l'évêque de Vérone

permet à ses clercs de suivre les écoles laïques; au XIe, Pierre

Damien s'afflige de voir les moines s'y précipiter; dans le même

temps, le poëte allemand Wippo écrit: «Toute la jeunesse en Italie

va suer aux écoles[174] et s'y exerce dans les lettres et la science

des lois.» Le droit prend, dès lors, une place considérable dans

l'éducation publique; la révolution communale oblige les Italiens

à l'étudier de près afin de soutenir leur procès contre l'Empire

et l'Église. Bologne, _Mater studiorum_, fonde l'enseignement de

la jurisprudence, «_science des choses divines et humaines_».

Frédéric Barberousse accorde des priviléges aux maîtres et aux

disciples. Au XIIIe siècle, cette université compta dix mille

étudiants à la fois. Ils étaient pleins de zèle pour l'étude, selon

le professeur de Digeste, Odofredo, mais payaient mal les leçons

extraordinaires. «_Scholares non sunt boni pagatores. Scire volunt

omnes, mercedem solvere nemo. Non habeo vobis plura dicere: eatis

cum benedictione Domini._» Le pape Honorius III félicite Bologne de

distribuer au monde entier le pain de la science et de former les

chefs--_condottieri_--du peuple de Dieu. Vers 1260, Padoue est dans

tout son éclat. La maison de Souabe favorise Naples et Salerne, _sede

e madre antica di studio_. A Ferrare, les professeurs de droit, de

médecine, de grammaire et de dialectique sont dispensés du service

militaire. Innocent IV et Boniface VIII protégent dans l'université

de Rome l'enseignement du droit civil[175]. Les papes d'Avignon,

que les Italiens ont si fort maltraités, encouragent les écoles de

Rome, de Florence, de Bologne, de Pérouse[176]. Les lettres pures, la

grammaire et l'éloquence sont cultivées avec ardeur, à côté du droit

romain, à Florence et à Bologne. On commente sans relâche l'_Énéide_

et les _Métamorphoses_[177]. Buoncompagno, qui enseignait à Bologne

vers 1221, est qualifié par Salimbene de «grand maître de grammaire

et docteur solennel». Un de ses livres fut couronné en grande pompe

en présence des maîtres de l'université et des étudiants. Gherardo

de Crémone, Bonaccio de Bergame, Galeotto ou Guidotto, le traducteur

de la _Rhétorique_ de Cicéron, ont pareillement illustré les chaires

littéraires de Bologne[178]. Au temps de Pétrarque, l'École semble

être la grande préoccupation de l'Italie. Le XIVe siècle voit

instituer les universités de Fermo (1303), de Pérouse (1307), de Pise

(1339), de Florence (1348), de Sienne (1357), de Pavie (1369)[179].

On montrera plus loin à quel degré de culture intellectuelle pouvait

s'élever l'esprit italien vers la fin du XIIIe siècle.

[172] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. III, cap. 3.

[173] PERTZ, _Monum. Germ. script._, III, 534.

[174] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. IV, cap. 2.

[175] TIRABOSCHI, _Storia_, t. IV, lib. I, cap. 3.

[176] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, 1re part.

[177] OZANAM, _Docum. inéd._, p. 24.

[178] TIRABOSCHI, _Storia_, t. IV, lib. III, cap. 5.

[179] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 300.

V

L'Église avait aidé puissamment à ce progrès de la civilisation. La

tradition littéraire des Pères, si soigneusement entretenue dans les

premières chrétientés de la Gaule et de l'Espagne, garda en Italie

toute son autorité. Cassiodore, à la fin du Ve siècle, commence une

recherche des livres anciens qui ne fut guère interrompue au sein

des ordres monastiques. Sans doute, les moines ont détruit bien

des manuscrits. On n'a pas réfuté le récit de Boccace, que rapporte

Benvenuto d'Imola, sur la bibliothèque du mont Cassin, ouverte à

tous les vents, sur les parchemins précieux découpés en amulettes

et vendus aux femmes. En 1431, Ambroise le Camaldule écrivait sur

les basiliens de Grotta Ferrata: «_Vidimus ruinas ingentes parietum

et morum, librosque ferme putres atque concisos_[180].» Mais, de

même que, dans ces instituts, la règle canonique a souvent fléchi

et qu'il fallut la rétablir d'une main assez rude, la discipline

intellectuelle s'est plus d'une fois relâchée et les bonnes études

ont pâti alors comme les bons livres. Il ne s'agit point ici

des ordres qui, tels que les franciscains, faisaient profession

d'ignorance. _Et non curent nescientes litteras litteras discere_,

avait dit le fondateur[181]. En dépit de cette maxime indulgente,

ils eurent cependant quelques docteurs assez savants pour troubler

l'école de saint Thomas. Mais l'Église avait confié à des ordres plus

studieux, aux bénédictins, puis aux dominicains, le soin de veiller

aux intérêts des lettres. Comme elle fut longtemps la maîtresse

de la civilisation, elle aurait pu, en sept ou huit siècles, tout

détruire et consommer dans le domaine intellectuel, d'une façon

irréparable, l'œuvre des invasions. Par ses écoles épiscopales et

ses grands monastères, elle sauva en partie les trésors de l'esprit

humain.

[180] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 361.

[181] WADDING, _Annal. Minorum_, t. II, p. 67.

Le plus curieux document relatif à l'enseignement religieux en

Italie est l'édit de Lothaire (825) qui, fidèle à la politique de

son aïeul Charlemagne, fixe les circonscriptions scolaires de Pavie,

Ivrée, Turin, Crémone, Florence, Fermo, Vérone, Vicence, Cividal del

Friuli[182]. Ces écoles, présidées par les évêques, traversèrent les

mauvais jours du Xe siècle et se multiplièrent dès le XIe. A cette

époque, Milan en possède deux, où l'on trouve des prêtres versés dans

les lettres grecques et latines[183]. L'école du Latran, à Rome,

continue la tradition un peu étroite de saint Grégoire. A Naples,

saint Athanase oblige ses clercs soit à étudier la grammaire, soit à

copier les livres[184].

[182] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. III, cap. 1.

[183] MURATORI, _Scriptores_, IV, 92.

[184] OZANAM, _Docum. inéd._, p. 41.

Au-dessus de tous ces pieux instituts, qui méprisent un peu trop

les fables profanes et les écrits des Gentils, «chansons de

nourrices[185]», s'élèvent les grandes maisons monacales du mont

Cassin, de Bobbio, de Novalesa, de Nonantola. Elles possédaient,

aux IXe et Xe siècles, des bibliothèques, déjà riches en auteurs

anciens échappés à la torche des Sarrasins. Le catalogue de Bobbio,

publié par Muratori[186], est remarquable; on y trouve, en nombreux

exemplaires, Aristote, Démosthène, Cicéron, Horace, Virgile, Lucrèce,

Ovide, Juvénal. En ce temps, Loup, abbé de Ferrières, demande à

Benoît III l'_Orateur_ de Cicéron, les _Institutions_ de Quintilien

et le _Commentaire_ de Donat sur Térence[187]. Gerbert, devenu pape,

envoie au couvent de Bobbio, dont il a été l'abbé, une multitude de

manuscrits[188]. Ce savant pontife connaissait Cicéron, César, Pline,

Suétone. «Tu sais, écrivait-il à un ami, avec quel soin je recueille

partout des livres[189].» Les moines du mont Cassin s'exercent, au

XIe siècle, à la poésie latine et aux compositions historiques[190].

Ils ornent de miniatures très-fines, enchâssées dans l'or et l'azur,

les missels et les antiphonaires de l'abbaye[191]. Au XIIIe siècle,

ils donnent à Thomas d'Aquin sa première éducation. Le jeune homme,

qui voyait clair dans l'état de l'Église et de la société, ne demeura

point dans un ordre où l'on _usait tant de papier_:

_la regola mia_,

dit saint Benoît dans le _Paradis_,

_Rimasa è giù per danno delle carte_[192].

[185] GUMPOLDUS, ap. PERTZ, _Monum._, IV, 213.

[186] _Antiq. ital._, t. III, p. 840.

[187] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. III, cap. 1.

[188] DANTIER, _Monast. bénédict. d'Ital._, t. II, p. 30.

[189] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. III, cap. 1.

[190] Id., _ibid._, t. III, lib. IV, cap. 2.

[191] DANTIER, _Monast. bénédict._, t. I, p. 400.

[192] XXII, 74.

Il alla à l'Église militante, chez les dominicains. Ceux-ci ont brûlé

beaucoup de livres, en qualité d'inquisiteurs, mais ils en lisaient

aussi beaucoup. Il faut leur tenir compte du goût qu'ils ont eu pour

les études grecques[193]. On a vu plus haut quelle petite fortune

le grec avait trouvée dans la France du moyen âge. Ce fut l'une

des forces intellectuelles de l'Italie de ne jamais perdre de vue

l'étoile polaire de la Grèce.

[193] _Hist. litt. de la France_, t. XXI, p. 143, 216.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 29 / 70 题