«Nous vînmes au pied d'un noble château, sept fois enclos de hautes
murailles, tout autour défendu par une belle rivière. Nous franchîmes
celle-ci comme une terre ferme: par sept portes, j'entrai avec ces
sages; nous arrivâmes à une prairie de fraîche verdure. Là, étaient
des personnages aux yeux lents et graves, de grande autorité dans
leur aspect; ils parlaient rarement et d'une voix suave. Nous nous
retirâmes à l'écart, en un lieu ouvert, lumineux et élevé, d'où
nous pouvions les voir tous. Là, en face, sur le vert émail, me
furent montrés les grands esprits dont la vue m'exalte encore. Là,
je vis Socrate et Platon; Démocrite, qui livre le monde au hasard;
Diogène, Anaxagore et Thalès, Empédocle, Héraclite et Zénon, Orphée,
Cicéron, Tite-Live, Sénèque le moraliste, Euclide le géomètre,
Ptolomée, Hippocrate, Avicenne, Galien, Averroës, qui a fait le
grand Commentaire[213].» Tout à l'heure Dante a été accueilli par
les ombres d'Homère, d'Horace, d'Ovide et de Lucain, «l'École
majestueuse» de Virgile, et il a fait avec ces maîtres de la poésie
antique une promenade solennelle. Ces noms n'étaient point inconnus
aux docteurs scolastiques que Dante entendit sur notre montagne
Sainte-Geneviève; mais, ce que les maîtres de l'université de Paris
n'ont pas enseigné au Florentin proscrit, c'est le sentiment de
vénération qu'il éprouve en rencontrant les plus beaux génies de
l'antiquité. Il s'incline devant eux, dans l'attitude pieuse d'un
fidèle qui salue ses dieux; pour eux, il fait fléchir un instant la
rigidité de ses dogmes; il n'a pas le cœur de les damner tout à
fait, car il reconnaît en eux les éducateurs éternels de l'humanité.
Cet état d'esprit est tout italien: nos scolastiques ne l'ont
jamais connu. A la fin du XIIIe siècle, l'Italie professe déjà pour
l'antiquité l'enthousiasme religieux des humanistes du XVe. Car déjà
elle a su tirer des leçons des anciens la noblesse du génie et la
parure de l'âme. Le maître de Dante, Brunetto Latini, qui, lui aussi,
a vécu dans l'ombre de nos Écoles, n'est pas seulement, dans son
_Trésor_, un philosophe d'encyclopédie, pareil à Vincent de Beauvais;
c'est un sage qui, au fond des connaissances laborieusement entassées
par le moyen âge, a su atteindre les grandes notions simples dont
les anciens avaient emporté le secret. Le _Trésor_ est parsemé de
maximes qui semblent sortir des moralistes de la Grèce ou de Rome.
On y retrouve sans cesse la pensée fondamentale de la morale antique,
que la science n'est rien sans la conscience, et que la vertu est le
plus bel effet de la sagesse[214]. «C'était, dit Jean Villani, un
grand philosophe, un maître éminent de rhétorique, seulement homme
mondain[215].» «Il fut digne, écrit Philippe Villani, d'être mis au
nombre des meilleurs orateurs de l'antiquité, d'un caractère gai,
et plaisant dans ses discours[216].» Le fâcheux mystère que Dante a
laissé planer sur sa mémoire[217], même interprété de la façon la
plus bienveillante, est encore un trait qu'il faut relever. Cet homme
«mondain» fut tout au moins un épicurien tel que son élève Guido
Cavalcanti, un de ces «grands lettrés» dont le caractère ne valait
pas l'esprit, et qui n'ont pas eu assez de stoïcisme pour hausser
leur vie au niveau de leur génie. Mais Dante conserve dans sa mémoire
«la chère et bonne image paternelle» du maître qui lui a enseigné
_Come l'uom s'eterna_[218].
[213] _Inferno_, IV.
[214] «Digne chose est que la parole de l'ome sage soit creue
quand ses œvres tesmoignent ses diz.»--«Se tu veulz blasmer ou
reprendre aultrui, garde que tu ne soies entechiez de celui visce
meisme.»--«Bien dire et mal ovrer n'est autre chose que dampner
soi par sa voiz.»
[215] _Ma fu mondano huomo_, lib. VIII, cap. X.
[216] _Vite d'uomini illustri fiorentini._
[217] _Inf._, VX.
[218] _Inf._, XV, 85.
Nous pouvons nous arrêter sur cette grave parole: «_Comment l'homme
s'éternise._» Dès l'âge de Latini, et avant que l'œuvre des grands
érudits fût commencée, l'Italie recueillait de la culture classique
un fruit immortel, et des _humanités_ elle recevait la civilisation,
l'_umanità_.