Virgile fut, avec Rome, pour le moyen âge italien, le symbole du
monde antique. Il avait survécu au triomphe du christianisme, au
passage des barbares; l'_Énéide_ fut le dernier livre que les clercs
et les grammairiens étudièrent assidûment au lendemain des invasions.
L'Italie entoura d'un amour infini le poëte qui avait si pieusement
chanté Rome et la terre de Saturne. Les lettrés saluaient en lui le
docteur de la sagesse païenne; les gibelins lui savaient gré d'avoir
parlé magnifiquement des droits et des destinées de l'Empire; les
chrétiens, que charmait sa douceur virginale, voulaient trouver dans
ses vers l'annonce du Messie et la vision de la Jérusalem céleste:
_Tu se' lo mio maestro e lo mio autore_,
lui dit Dante, et toute l'Italie, les clercs, les savants et le
peuple, l'ont pensé depuis bien des siècles. Virgile n'est pas
moins populaire que Rome[167], et dans la première tradition
classique de la péninsule, il ranime les souvenirs de Naples, de
la Grande Grèce, des régions infernales ou élyséennes, Cumes, le
lac Averne, le cap Misène. On honore son tombeau sur la colline de
Pausilippe. Les simples le regardent comme un magicien, un évêque,
un mathématicien, un astrologue, un prophète, un saint; Innocent
VI imagine que Pétrarque, lecteur assidu de Virgile, est lui-même
un peu sorcier[168]. Virgile n'a-t-il pas construit un _palladium_
qui doit rendre Naples imprenable; n'a-t-il pas été, dans les temps
très-anciens, «duc de Naples»? Nos trouvères recueillent sa légende
et l'arrangent à leur façon; dans leurs récits, l'enchanteur italien
joue même un rôle assez triste; les femmes «assottent» le chantre de
Didon.
Par femme fut Adam déçu,
Et Virgile moqué en fut.
[167] «Mille légendes se formèrent, dont il faut chercher
l'origine ou dans les noms défigurés de ses parents, ou dans la
connaissance incomplète de certaines parties de ses œuvres.»
EUG. BENOIST, _Œuvres de Virgile_, 2e édit., t. I. _Notice._
[168] LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 25.
Encore aujourd'hui, dans les pays perdus de la terre d'Otrante, les
chansons de village gardent la mémoire de son nom et de ses doux
sortiléges[169]. Jamais poëte ne fut plus véritablement national.
Lorsque, dans le _Purgatoire_, Sordello embrasse Virgile avec un cri
si touchant,
_O mantovano, io son Sordello
Della tua terra_[170],
c'est l'Italie elle-même qui rend hommage au plus grand précurseur de
sa Renaissance.
[169] DOMENICO COMPARETTI, _Virgilio nel medio Evo_. Livorno,
1872.--ÉDEL. DU MÉRIL, _Mélanges archéol._ Paris, 1850.
[170] VI, 74.