II

Ce respect, mêlé d'admiration et d'amour pour l'antiquité latine,

n'est point le propre de quelques esprits cultivés, tels que Dante,

de quelques moines lettrés perdus au fond de leur cellule: c'est un

sentiment populaire, une passion vivante. Il est resté du paganisme

dans les âmes, et Rome dévastée, les temples envahis par les ronces,

les statues mutilées des dieux, le Forum et le Colisée hantés par

les bêtes fauves, parlent encore mystérieusement au cœur du peuple.

A la fin du VIe siècle, on lit solennellement Virgile au forum de

Trajan; les poëtes viennent y déclamer leurs ouvrages et le sénat

donne aux vainqueurs un tapis de drap d'or[156]. Ce sera longtemps

une gloire de recevoir au Capitole le laurier poétique. Les Romains

se réjouissent de voir Théodoric relever les monuments et sauver les

statues de leur ville[157]. Un jour, Grégoire le Grand, qui n'aimait

point le paganisme, parlant à la foule, s'écria: «Rome, autrefois la

maîtresse du monde, en quel état se trouve-t-elle aujourd'hui? Où

est le sénat? Où est le peuple? Les édifices mêmes tombent et les

murailles croulent de toutes parts[158]». Toutes sortes de légendes

fleurissent dans la ville apostolique, et les superstitions païennes

envahissent la religion populaire. On croit aux Sibylles, qui ont eu

la révélation du Messie; on leur donnera bientôt, dans les églises,

une place à côté des prophètes juifs. Les _Mirabilia Urbis Romæ_[159]

sont pleins de ces fables sorties des ruines de Rome. Les souvenirs

de plus en plus indécis du paganisme ont pour les imaginations un

charme étrange. Les légendes germaniques du _fidèle Eckart_ et du

_Tannhäuser_ doivent être d'origine italienne; elles mettent en

présence, dans Rome, le pape et l'amant de Vénus; la montagne de

Vénus s'élève en Italie aussi bien qu'en Allemagne[160]. Au XIIe

siècle, un souffle tiède de Renaissance toute païenne vivifie les

poésies en langue latine des _Clerici vagantes_, ces clercs ou

étudiants voyageurs qui, partis d'Italie, et particulièrement de

Lombardie, portent dans toute l'Europe leur belle humeur, leur goût

du plaisir et un sentiment très-délicat de la beauté[161]. Ils se

jouent de l'Église, et chantent la messe du dieu Bacchus:

_Introibo ad altare Bacchi,

Ad eum qui lætificat cor hominis[162]._

Ils profanent le texte de l'Évangile[163] et médisent de la cour

pontificale[164]; ils croient, dit un contemporain, «plus à Juvénal

qu'aux prophètes; ils lisent Horace au lieu de saint Marc»:

_Magis credunt Juvenali,

Quam doctrinæ prophetali,

Vel Christi scientiæ.

Deum dicunt esse Bacchum,

Et pro Marco legunt Flaccum,

Pro Paulo Virgilium[165]._

[156] OZANAM, _Docum. inéd. pour servir à l'hist. de l'Italie

depuis le_ VIIIe _siècle jusqu'au_ XIIe, p. 6.

[157] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. I, cap. 7.

[158] _Dissoluta mœnia, eversas domos, ædificia longo senio

lassata._ _Dialog._, II, 15.

[159] Ap. MABILLON.--Comp. _Graphia aureæ Urbis Romæ_, OZANAM,

_Docum. inéd._

[160] GRIMM, _Deutsche Mythol._, 817, 888, 1230.

[161] GIESEBRECHT, _De literar. stud. apud Italos primis medii

ævi sæcul_. Berol., 1845.

[162] WRIGHT and HALLIWELL, _Reliq. antiq._, t. II, p. 108.

[163] _Initium sancti Evangelii secundum Marcas argenti._--ÉDEL.

DU MÉRIL, _Poés. popul. latines antér. au douzième siècle_, p.

407.

[164] Comp. la _Satire_ de PIERRE DES VIGNES, _Vehementi nimium

commotus dolore_, ap. DU MÉRIL, _Poés. popul. latines du moyen

âge_, p. 163.

[165] _Anzeig. für Kunde der deutschen Vorzeit_, 1871, 232.

Mais le chanteur vagabond qui a écrit la poésie:

_Dum Dianæ vitrea sero lampas oritur_[166],

avait reçu un rayon du génie antique; ces singuliers épicuriens font

pressentir, d'un côté, l'incrédulité railleuse de Pulci, de l'autre,

ils rappellent la grâce des Muses profanes et l'Italie virgilienne.

[166] _Carmina Burana._ _Biblioth. des literar. Vereins in

Stuttgart_, t. XVI.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 27 / 70 题