L'Italie du moyen âge était restée, avec l'antiquité, en communion
plus intime que les autres peuples de l'Occident. Elle n'avait
pas connu, au même degré que ceux-ci, les cinq ou six siècles de
profondes ténèbres qui suivirent, en France et dans l'Allemagne
latine, les invasions barbares. Elle gardait vaguement cette notion,
effacée partout ailleurs, que l'ancien monde, la Grèce surtout, avait
ouvert à l'esprit humain la source des plus nobles conceptions.
La Renaissance ne fit qu'achever une culture intellectuelle que
les accidents de l'histoire n'avaient jamais abolie. Pétrarque, le
premier des grands humanistes, continue une tradition séculaire dont
la perpétuité fut l'une des causes originelles de la civilisation
italienne.
I
Dans cette tradition, l'antiquité latine est dominante. Plusieurs
causes contribuent à maintenir, en Italie, le prestige de la vieille
Rome. L'Église adopte le latin; le droit romain persiste, grâce à
la politique intelligente des Goths, à la primauté byzantine sous
Justinien, à la tolérance des rois lombards, à l'importance que la
querelle du Sacerdoce et de l'Empire donne à la loi écrite[148].
Rome, enfin, qui, malgré des calamités inouïes, ne peut se résigner
à la déchéance, garde l'orgueil de son nom, de ses monuments et se
console de tant de misères en maintenant dans ses institutions et
dans ses mœurs quelques débris du passé et le souvenir de son génie.
[148] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. I, cap. 6.
C'est par Rome, en effet, que l'Italie du moyen âge se rattache
d'abord à la civilisation antique. Pour les Italiens, elle est
encore la capitale de l'humanité, non pas seulement la ville sainte
où siége le vicaire de Jésus-Christ, mais la maîtresse politique
de tout l'Occident. La vision de l'Empire romain plane sur toute
cette histoire. C'est à Rome que les rois francs et les empereurs
germaniques viennent prendre leur couronne. Pour les gibelins,
l'Empereur est toujours, d'une façon idéale, le souverain de Rome,
l'héritier direct de César et d'Auguste. Dante nous montre la grande
cité en deuil et en larmes, qui tend les bras vers lui et qui
l'appelle:
_Cesare mio, perchè non m'accompagne[149]?_
[149] _Purgat._, VI, 114.
Mais Rome est aussi le berceau de la liberté, la République
éternelle. Elle a gardé son sénat qui, au XIIe siècle, fait la loi
à l'empereur Conrad III; le pape Lucius, qui tente de le chasser du
Capitole, périt dans une émeute[150]. Alexandre III, vainqueur de
Frédéric Barberousse, ne rentre dans Rome qu'après avoir conclu la
paix avec le sénat[151]. Chaque fois que la main du Pape ou celle de
l'Empereur faiblit, la vieille ville tressaille et se croit revenue
au temps des Gracques. Le tribun Crescentius prend le titre de
consul et chasse Grégoire V; quelques années plus tard, son fils
Jean rétablit la république et l'assemblée du peuple[152]. En 1145,
Arnauld de Brescia propose aux Romains de reformer l'ordre équestre
et de rendre aux plébéiens leurs tribuns[153]. Au XIVe siècle,
c'est au tour de Rienzi d'apporter un instant à Rome l'illusion de
ses anciens jours et de réveiller la liberté «dans ces vieux murs,
dit Pétrarque, que le monde craint et aime encore, et qui le font
trembler au souvenir du temps passé».
_L'antiche mura, ch'ancor teme ed ama,
E trema'l mondo quando si rimembra
Del tempo andato[154]._
[150] SISMONDI, _Répub. ital._, t. II, p. 36.
[151] Id., _ibid._, p. 255. Au XVe siècle, le sénateur et le
chancelier de Rome ont encore un rôle pompeux dans les cérémonies
d'État. V. _Augustini Patricii Senensis descriptio adventus
Frederici III Imperatoris ad Paulum Papam II_. Ap. MABILLON,
_Museum Italicum_, t. I, p. 258.
[152] SISMONDI, _ibid._, p. 166.
[153] Id., _ibid._, t. II, p. 40.
[154] _Canz. II._
Crescentius, Arnauld de Brescia et Rienzi ont payé de la vie leurs
rêves généreux. La restauration républicaine qu'ils ont tentée était
peut-être une chimère archéologique; leur politique, tout inspirée
des harangues de Cicéron et des récits de Tite-Live, fondée sur
l'enthousiasme, fut surtout une œuvre de poëtes et non point,
comme les constitutions communales dans le reste de l'Italie, une
entreprise conforme à l'état social, à l'organisation intérieure, à
la richesse, à l'industrie, aux conditions féodales des cités. Mais
c'est justement le caractère poétique et même un peu pédantesque de
cette politique qui doit retenir notre attention. L'esprit de la
Renaissance italienne s'y manifeste clairement. Les Italiens se sont
rapprochés de l'antiquité bien moins par l'imitation des formes de
la pensée et de l'art (c'est ainsi que le XVIIe siècle français est
revenu aux anciens) que par un retour aux sentiments et aux passions
de l'âme antique. Ils se considéraient comme fils légitimes des
anciens et prétendaient n'abandonner aucune part de leur héritage
intellectuel. C'est pourquoi ils ont embrassé avec une telle
tendresse les fantômes du passé. Le peuple romain est l'aîné de la
famille. _Populus ille sanctus, pius et gloriosus_, dit Dante[155].
C'est donc autour de sa gloire que se forme la première tradition
classique de la Renaissance. Au temps de Pétrarque, la piété
filiale de l'Italie remontera jusqu'à la Grèce, la grande aïeule;
au XVe siècle, à Florence, Platon régnera souverainement. Mais le
culte de Rome recevra encore, au XVIe siècle, dans les _Discours_
de Machiavel _sur la première Décade de Tite-Live_, un dernier
témoignage. Machiavel cherchera, dans les maximes de la politique
romaine, le secret du salut de la patrie, quelques années seulement
avant le Sac de Rome et la ruine définitive de l'Italie.
[155] _Nobilissimo populo convenit omnibus aliis præferri:
Romanus populus fuit nobilissimus: ergo convenit ei omnibus aliis
præferri._ _De Monarchia_, lib. II.