Le régime des tyrannies avait commencé en réalité au XIIIe siècle,
dans les Deux-Siciles, sous Frédéric II, «le premier souverain
moderne[136]». L'empereur souabe avait anéanti autour de lui la
féodalité et établi la première forme de l'État moderne, qui aboutit,
par toutes ses directions et par l'économie de ses finances et de
ses impôts, au souverain, prince absolu ou parlement. Au milieu du
XVe siècle, au moment où Alphonse d'Aragon fait rentrer l'ordre dans
le royaume de Naples, la péninsule entière, à l'exception de Venise
et de Sienne (Sienne tombe en 1490 aux mains de Pandolfo Petrucci),
était soumise à des gouvernements analogues. Dans la république
anarchique de Gênes, trois ou quatre familles ducales s'arrachent
sans trêve la _Seigneurie_. A Florence, Cosme de Médicis, politique
de premier ordre, continue l'habile tradition de sa famille:
s'élever au pouvoir avec l'aide du parti populaire, en altérant la
constitution; s'y maintenir par l'autorité personnelle; se servir de
l'impôt «comme d'un poignard» contre les nobles[137]; enfin, placer
le principat dans sa maison, tout en semblant ramener la république
à la démocratie. Mais Cosme et Laurent le Magnifique représentent
la même conception égoïste de l'État que les Malatesta de Rimini,
les Este de Ferrare, les Gonzague de Mantoue, les Baglioni de
Pérouse, les Bentivogli de Bologne. Enfin, le Saint-Siége lui-même
tourne à la tyrannie. Dès les temps d'Avignon, Innocent VI et le
cardinal Albornoz ont réduit par le fer et le feu les Communes et
les seigneuries indépendantes de l'État ecclésiastique; Urbain V
et Grégoire XI ont achevé de détruire la Commune de Rome. Le grand
schisme une fois réglé, les papes, dont le concile de Constance a
diminué l'ascendant spirituel et qui sentent la chrétienté se dérober
sous leur main, se résignent à n'être plus que des princes temporels,
des tyrans italiens[138]. Désormais, le caractère du pontife, son
ambition, ses haines, sa cupidité, ses mœurs, la culture de son
esprit, seront de première importance dans une Église que les
intérêts terrestres ont envahie et que trouble la mobilité des choses
du siècle. La tyrannie du Saint-Siége présente néanmoins un trait
original: le népotisme. C'est une nécessité pour les papes, que ne
soutient point la tradition d'une dynastie, de s'appuyer sur leur
famille, et, par conséquent, de l'enrichir de fiefs, de donations,
d'offices politiques ou religieux. Ainsi défendus par leurs neveux,
ils contiendront la turbulence des barons et les entreprises des
princes italiens. Mais ils perdent l'Église, en même temps que, par
leurs convoitises, leurs alliances et leur diplomatie brouillonne,
ils bouleversent l'Italie. Parmi les tyrans couronnés de la tiare, il
n'en est point de plus extraordinaires qu'Alexandre VI et Jules II.
Le premier jette son filet sur la péninsule entière, tire à lui tour
à tour Milan, Naples et Ferrare, et semble sur le point de livrer
à son fils César un royaume de l'Italie centrale, peut-être même
de séculariser, au profit des Borgia, l'État ecclésiastique[139].
Le second, afin de rétablir l'hégémonie politique et militaire de
Rome, revêt la cuirasse du condottière, monte à l'assaut des villes
et convie la chrétienté à l'écrasement de Venise. Mais, après eux,
il ne restera plus une pierre de l'Église apostolique de Grégoire
VII et d'Innocent III, de la vieille Église qui fut le bouclier des
libertés italiennes, et Machiavel laissera tomber sur le Saint-Siége
un jugement très-dur que l'histoire n'a pas réformé[140].
[136] BURCKHARDT, _Cultur_, p. 3.
[137] _Usò le gravezze in luogo de' pugnali._ GUICHARDIN, _Op.
ined. Reggim. di Firenze_, lib. I, p. 68.--REUMONT, _Lorenzo de'
Medici_, t. I, p. 157.
[138] RANKE, _Römische Päpste_, t. I, ch. II.--PASQ. VILLARI,
_Niccolò Machiavelli_, t. I, p. 65. _Divenuti simili affatto
agli altri tiranni italiani, si valgono delle medesime arti di
governo._
[139] BURCKHARDT, _Cultur_, p. 91.--RANKE, _Römische Päpste_, t,
I, ch. II.--GREGOROVIUS, _Lucrezia Borgia_, liv. II, V.--EDOARDO
ALVISI, _Cesare Borgia Duca di Romagna_, _Notizie e Docum._, VI.
Imola, 1878.
[140] «_Abbiamo dunque con la Chiesa e coi preti noi Italiani
questo primo obbligo d'essere diventati senza religione e
cattivi; ma ne abbiamo ancora un maggiore, il quale è cagione
della rovina nostra._» _Discorsi sopra la prima Deca di Tito
Livio_, lib. I, cap. XII. Sur Jules II, _ibid._, lib. III,
cap. IX: «_Papa Giulio procedette in tutto il tempo del suo
pontificato con impeto e furia._» Et dans les _Lettr. famili_,
XVIII: «_Papa Giulio non si curò mai di essere odiato, purchè
fusse temuto e riverito; e con quel suo timore messe sottosopra
il mondo, e condusse la Chiesa dove ella è._» (V. notre Mém. sur
l'_Honnêteté diplomatique de Machiavel_, Compte rendu de l'Acad.
des Sciences mor. et polit., février 1877.)