La tyrannie a manifesté, dans le gouvernement de la société, la
vie morale de l'Italie. Mais elle ne fut qu'une forme particulière
de la Renaissance, et, dans l'édifice de cette civilisation, l'une
des colonnes les plus hautes, mais non pas la clef de voûte.
Elle-même, elle sortit d'un état social dont le régime des Communes
avait posé les prémisses. La mesure avare d'égalité et de liberté
que les plus forts avaient laissée aux plus faibles, les rancunes
et les intrigues des grandes familles dépossédées, étaient des
causes énergiques de discordes civiles au moment où le principe
de l'association s'affaiblissait, où les cadres primitifs de la
corporation démocratique s'ouvraient aux nobles, où ceux-ci se
rapprochaient parfois du petit peuple pour altérer l'équilibre
social, où des entreprises démagogiques, telles que celle des
_Ciompi_, décourageaient les partisans du gouvernement libéral. De
même que les Communes s'étaient trouvées, par leur affranchissement,
isolées en présence les unes des autres, les citoyens, que le progrès
des institutions émancipait chaque jour davantage, se voyaient jeter
sur un champ de bataille où l'action s'engageait non plus entre
des corps réguliers et profonds, mais de soldat à soldat. Il n'est
point de condition plus propice à la vigueur des caractères, à la
virilité des intelligences. Les qualités, les vertus, les passions,
les vices même que les Italiens ont employés jusqu'alors pour le
bien collectif de leur ville, ils les tourneront désormais vers leur
utilité propre avec une énergie d'autant plus grande que leur effort
est égoïste et solitaire. C'est peu de se défendre pour ne point
périr; il faut qu'ils attaquent et qu'ils vainquent pour assurer la
paix du lendemain et contenter leur orgueil. Dans la mêlée humaine,
le mieux armé triomphera. La richesse, la fourberie et l'audace
sont des armes excellentes, mais la plus sûre de toutes, c'est
l'esprit. Étudier beaucoup de choses et n'être étranger à aucune
connaissance, pénétrer aussi avant que possible dans l'observation
de la nature humaine, et revenir sans cesse à la noble image que
les anciens nous en ont léguée, telles sont les ressources que
la vie de l'esprit prête à la vie active, qui préparent la bonne
fortune et consolent dans la mauvaise[130]. L'homme universel, _uomo
universale_, l'un des ouvrages les plus étonnants de la Renaissance,
se fait pressentir bien avant Léo Battista Alberti, Léonard de
Vinci, Pic de la Mirandole et Michel-Ange. Dante et Pétrarque
touchent à la plupart des problèmes intellectuels de leur âge; mais
ils entrent naturellement aussi dans les débats politiques du XIVe
siècle et donnent leurs avis aux républiques, aux empereurs et aux
papes. Le marchand florentin est à la fois un homme d'État et un
lettré à qui les humanistes dédient des livres grecs[131]. Pandolfo
Collenuccio traduit Plaute, commente Pline l'Ancien, forme un musée
d'histoire naturelle, s'occupe de cosmographie, écrit sur l'histoire
et pratique la diplomatie[132]. Personne alors ne s'enferme dans
sa bibliothèque, sa cellule ou son comptoir. Les artistes, tels que
Giotto, les sculpteurs de Pise, Ghiberti, Brunelleschi, sont maîtres
en plusieurs arts. Et l'on voit bien, par les biographies de Vasari,
qu'ils furent aussi des maîtres dans la vie réelle, par la patience,
la sagesse, l'énergie et parfois la grandeur d'âme.
[130] MACHIAVEL, _Lett. famil._, XXVI.
[131] BURCKHARDT, _Cultur der Renaiss. in Ital._, p. 110.
[132] ROSCOE, _Vie de Léon X_, III, 197.--REUMONT, _Lorenzo de'
Medici il Magnifico_, t. II, p. 119.
Ainsi le régime des tyrannies répond non-seulement à l'état
politique, mais à l'état psychologique de l'Italie. La cité ou la
province, que l'association ne sait plus gouverner, s'abandonne à
la volonté du plus hardi, du plus rusé, du plus illustre de ses
citoyens, souvent même d'un étranger. Le tyran demeure l'expression
très-forte du génie de son pays et de son siècle; c'est pourquoi il
n'arrête ni ne détourne la civilisation. Ce pouvoir, illégitime par
ses origines, et qui commence généralement par un coup de main, sinon
par un crime, n'est point un despotisme oriental. Le tyran, comme
autrefois la Commune, doit compter avec l'indépendance individuelle
de ses sujets. Son autorité, qui ne repose ni sur le droit, ni sur
l'hérédité, est à la merci des circonstances: la révolte ouverte,
la concurrence des familles rivales, l'intervention de ses voisins,
la conspiration, le poison et le poignard lui rappellent sans cesse
que son pouvoir est précaire et révocable; aussi ne s'y maintient-il
qu'en s'accommodant au caractère des villes sur lesquelles il règne.
Il tombera, s'il n'est soutenu par l'opinion publique. L'horrible
Jean Marie Visconti, à Milan, peut bien quelque temps jeter des
hommes en pâture à ses bêtes fauves et à ses chiens; il meurt
assassiné dans une église. On n'imagine point Florence soumise à
une tyrannie autre que celle des premiers Médicis. Pétrarque doit
rendre d'une façon juste le sentiment de ses contemporains dans le
traité qu'il écrit pour François de Carrare, tyran de Padoue[133].
«Vous n'êtes pas, dit-il, le maître de vos sujets, mais le père de
la patrie; avec eux vous ne devez agir que par la bienfaisance,
j'entends avec ceux qui soutiennent votre gouvernement, les autres
sont des rebelles et des ennemis de l'État.»--«Les tyrannies,
écrit Matteo Villani, portent en elles-mêmes la cause de leur
dissolution et de leur chute[134].» Mais ce sont les tyrans qui
périssent, victimes de leurs excès: la tyrannie reste. Car seule,
désormais, elle peut garantir l'intérêt suprême de chaque citoyen,
l'indépendance nationale.
[133] _De Republica optime administranda._
[134] VI, 1.
Le tyran, en effet, est, avant tout, un chef d'armée, un capitaine.
Il importe assez peu qu'il soit un bâtard, un aventurier, un
scélérat; le point capital est qu'il connaisse l'art de la guerre.
Puisque les armées ne se recrutent que de mercenaires, il faut qu'il
ait la main heureuse dans le choix de ses soldats, et qu'il mène par
la terreur ces bandes terribles, la plaie de l'Italie, que Machiavel
essaiera, mais trop tard, de guérir. Au XVe siècle, les condottières
jouent un rôle si considérable qu'ils deviennent à leur tour chefs
d'État; c'est ainsi que François Sforza, le premier capitaine de son
temps, lion qui savait se vêtir de la peau du renard, succéda aux
Visconti, et fonda en Lombardie une puissance qui en imposa longtemps
à toute la péninsule. Il était, dit un historien, «au plus haut point
selon le cœur du XVe siècle[135].» Quand les Sforza disparurent, il
sembla que les Alpes s'abaissaient pour livrer passage aux étrangers
apportant dans les replis de leurs étendards l'asservissement de
l'Italie.
[135] _Am meisten der Mann nach dem Herzen des XV. Jahrhunderts._
BURCKHARDT, _Cultur_, p. 31.