VI

La tyrannie a manifesté, dans le gouvernement de la société, la

vie morale de l'Italie. Mais elle ne fut qu'une forme particulière

de la Renaissance, et, dans l'édifice de cette civilisation, l'une

des colonnes les plus hautes, mais non pas la clef de voûte.

Elle-même, elle sortit d'un état social dont le régime des Communes

avait posé les prémisses. La mesure avare d'égalité et de liberté

que les plus forts avaient laissée aux plus faibles, les rancunes

et les intrigues des grandes familles dépossédées, étaient des

causes énergiques de discordes civiles au moment où le principe

de l'association s'affaiblissait, où les cadres primitifs de la

corporation démocratique s'ouvraient aux nobles, où ceux-ci se

rapprochaient parfois du petit peuple pour altérer l'équilibre

social, où des entreprises démagogiques, telles que celle des

_Ciompi_, décourageaient les partisans du gouvernement libéral. De

même que les Communes s'étaient trouvées, par leur affranchissement,

isolées en présence les unes des autres, les citoyens, que le progrès

des institutions émancipait chaque jour davantage, se voyaient jeter

sur un champ de bataille où l'action s'engageait non plus entre

des corps réguliers et profonds, mais de soldat à soldat. Il n'est

point de condition plus propice à la vigueur des caractères, à la

virilité des intelligences. Les qualités, les vertus, les passions,

les vices même que les Italiens ont employés jusqu'alors pour le

bien collectif de leur ville, ils les tourneront désormais vers leur

utilité propre avec une énergie d'autant plus grande que leur effort

est égoïste et solitaire. C'est peu de se défendre pour ne point

périr; il faut qu'ils attaquent et qu'ils vainquent pour assurer la

paix du lendemain et contenter leur orgueil. Dans la mêlée humaine,

le mieux armé triomphera. La richesse, la fourberie et l'audace

sont des armes excellentes, mais la plus sûre de toutes, c'est

l'esprit. Étudier beaucoup de choses et n'être étranger à aucune

connaissance, pénétrer aussi avant que possible dans l'observation

de la nature humaine, et revenir sans cesse à la noble image que

les anciens nous en ont léguée, telles sont les ressources que

la vie de l'esprit prête à la vie active, qui préparent la bonne

fortune et consolent dans la mauvaise[130]. L'homme universel, _uomo

universale_, l'un des ouvrages les plus étonnants de la Renaissance,

se fait pressentir bien avant Léo Battista Alberti, Léonard de

Vinci, Pic de la Mirandole et Michel-Ange. Dante et Pétrarque

touchent à la plupart des problèmes intellectuels de leur âge; mais

ils entrent naturellement aussi dans les débats politiques du XIVe

siècle et donnent leurs avis aux républiques, aux empereurs et aux

papes. Le marchand florentin est à la fois un homme d'État et un

lettré à qui les humanistes dédient des livres grecs[131]. Pandolfo

Collenuccio traduit Plaute, commente Pline l'Ancien, forme un musée

d'histoire naturelle, s'occupe de cosmographie, écrit sur l'histoire

et pratique la diplomatie[132]. Personne alors ne s'enferme dans

sa bibliothèque, sa cellule ou son comptoir. Les artistes, tels que

Giotto, les sculpteurs de Pise, Ghiberti, Brunelleschi, sont maîtres

en plusieurs arts. Et l'on voit bien, par les biographies de Vasari,

qu'ils furent aussi des maîtres dans la vie réelle, par la patience,

la sagesse, l'énergie et parfois la grandeur d'âme.

[130] MACHIAVEL, _Lett. famil._, XXVI.

[131] BURCKHARDT, _Cultur der Renaiss. in Ital._, p. 110.

[132] ROSCOE, _Vie de Léon X_, III, 197.--REUMONT, _Lorenzo de'

Medici il Magnifico_, t. II, p. 119.

Ainsi le régime des tyrannies répond non-seulement à l'état

politique, mais à l'état psychologique de l'Italie. La cité ou la

province, que l'association ne sait plus gouverner, s'abandonne à

la volonté du plus hardi, du plus rusé, du plus illustre de ses

citoyens, souvent même d'un étranger. Le tyran demeure l'expression

très-forte du génie de son pays et de son siècle; c'est pourquoi il

n'arrête ni ne détourne la civilisation. Ce pouvoir, illégitime par

ses origines, et qui commence généralement par un coup de main, sinon

par un crime, n'est point un despotisme oriental. Le tyran, comme

autrefois la Commune, doit compter avec l'indépendance individuelle

de ses sujets. Son autorité, qui ne repose ni sur le droit, ni sur

l'hérédité, est à la merci des circonstances: la révolte ouverte,

la concurrence des familles rivales, l'intervention de ses voisins,

la conspiration, le poison et le poignard lui rappellent sans cesse

que son pouvoir est précaire et révocable; aussi ne s'y maintient-il

qu'en s'accommodant au caractère des villes sur lesquelles il règne.

Il tombera, s'il n'est soutenu par l'opinion publique. L'horrible

Jean Marie Visconti, à Milan, peut bien quelque temps jeter des

hommes en pâture à ses bêtes fauves et à ses chiens; il meurt

assassiné dans une église. On n'imagine point Florence soumise à

une tyrannie autre que celle des premiers Médicis. Pétrarque doit

rendre d'une façon juste le sentiment de ses contemporains dans le

traité qu'il écrit pour François de Carrare, tyran de Padoue[133].

«Vous n'êtes pas, dit-il, le maître de vos sujets, mais le père de

la patrie; avec eux vous ne devez agir que par la bienfaisance,

j'entends avec ceux qui soutiennent votre gouvernement, les autres

sont des rebelles et des ennemis de l'État.»--«Les tyrannies,

écrit Matteo Villani, portent en elles-mêmes la cause de leur

dissolution et de leur chute[134].» Mais ce sont les tyrans qui

périssent, victimes de leurs excès: la tyrannie reste. Car seule,

désormais, elle peut garantir l'intérêt suprême de chaque citoyen,

l'indépendance nationale.

[133] _De Republica optime administranda._

[134] VI, 1.

Le tyran, en effet, est, avant tout, un chef d'armée, un capitaine.

Il importe assez peu qu'il soit un bâtard, un aventurier, un

scélérat; le point capital est qu'il connaisse l'art de la guerre.

Puisque les armées ne se recrutent que de mercenaires, il faut qu'il

ait la main heureuse dans le choix de ses soldats, et qu'il mène par

la terreur ces bandes terribles, la plaie de l'Italie, que Machiavel

essaiera, mais trop tard, de guérir. Au XVe siècle, les condottières

jouent un rôle si considérable qu'ils deviennent à leur tour chefs

d'État; c'est ainsi que François Sforza, le premier capitaine de son

temps, lion qui savait se vêtir de la peau du renard, succéda aux

Visconti, et fonda en Lombardie une puissance qui en imposa longtemps

à toute la péninsule. Il était, dit un historien, «au plus haut point

selon le cœur du XVe siècle[135].» Quand les Sforza disparurent, il

sembla que les Alpes s'abaissaient pour livrer passage aux étrangers

apportant dans les replis de leurs étendards l'asservissement de

l'Italie.

[135] _Am meisten der Mann nach dem Herzen des XV. Jahrhunderts._

BURCKHARDT, _Cultur_, p. 31.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 22 / 70 题