VIII

L'œuvre de la Renaissance, que les Communes libres avaient

commencée, fut reprise par les tyrans. Les maîtres de l'Italie, qui

doivent tout à leur valeur personnelle, cherchent à accroître par

l'éclat de la civilisation le prestige de leur propre génie. De

Frédéric II et Pierre des Vignes à Léon X et Raphaël, il n'en est pas

un peut-être qui n'ait protégé les artistes et les écrivains. L'un

des plus cruels et des plus cyniques, Sigismondo Pandolfo Malatesta

de Rimini, qui a tué sa seconde et sa troisième femme, et qui se rit

insolemment des excommunications papales, comble de bienfaits les

lettrés de sa cour et fait édifier par Léo Battista Alberti l'une des

églises les plus pures de la Renaissance, où il réserve des tombes

pour les érudits qu'il a aimés. Le doux Pie II, qui l'a brûlé en

effigie, écrit de lui «qu'il connaissait l'histoire--c'est-à-dire

l'antiquité,--comprenait à fond la philosophie et semblait né pour

tout ce qu'il entreprenait[141]». Les guerres civiles et les coups

d'État se déchaînaient sur les cités, mais n'atteignaient point ces

favoris des princes et du peuple, les hommes qui représentent la vie

de l'esprit. Pérouse, ensanglantée et brûlée par les Baglioni, abrite

entre les sombres murs de ses palais l'école ombrienne et les années

printanières de Raphaël.

[141] VOIGT, _Enea Silvio de' Piccolomini_, t. III, p. 123.--PII

II, _Comment._, lib. II.

Ce rôle libéral des tyrans n'était ni un caprice, ni un calcul

de politique médiocre ou ombrageuse. Ils ne demandaient point

seulement à la poésie et aux arts, pour eux-mêmes, un délassement

et une volupté, pour leurs sujets, une distraction propre à effacer

les souvenirs de la liberté. Le _Mécénat_ fut l'un des moyens les

plus efficaces de leur gouvernement. Les tyrans étaient des hommes

nouveaux qu'aucune tradition ne rattachait au passé de l'Italie.

L'état social qui les portait au pouvoir était lui-même une nouveauté

pour la péninsule et pour l'Europe. «Dans notre Italie si éprise de

changements, écrit Æneas Sylvius, où il n'y a rien de solide et plus

une maison ancienne, un simple écuyer peut devenir roi[142].» Un

régime de cette nature n'a point de plus ferme soutien que l'opinion;

il est gravement compromis aussitôt qu'il ne semble plus d'accord

avec l'esprit public. Ce fut donc pour les tyrans une nécessité

d'entrer résolûment dans la marche d'une civilisation qui se tournait

tout entière vers l'avenir. Aussi, dès l'origine des tyrannies,

aperçoit-on la tradition à laquelle Laurent le Magnifique, les

Sforza, Jules II et Léon X devront la meilleure part de leur gloire.

Les tyrans des villes du nord qui, au XIVe siècle, recueillent les

débris du parti gibelin, le jeune Cane della Scala, à Vérone, et

Guido da Polenta, à Ravenne, se concilient les âmes les plus hautes

et les esprits les plus cultivés de l'Italie; le jour où Dante

proscrit vient s'asseoir à leur foyer, se forme entre la tyrannie

et la Renaissance un concert qui ne fut jamais troublé. Les tyrans

sentent bien que les lettrés et les artistes sont, non-seulement la

parure de leur cour, mais bien leur cortége naturel et leurs alliés.

La société qu'ils gouvernent, après avoir jugé trop étroite la forme

municipale, s'est livrée à eux à la condition qu'ils maintiendraient

vigoureusement l'autonomie de l'État, et arracheraient pour toujours

celui-ci au cadre politique du moyen âge, à la primauté plus ou

moins lourde de l'Empire ou du Saint-Siége; mais les artistes, les

savants, les poëtes ne sont-ils pas, eux aussi, des libérateurs qui,

par la notion juste de toutes choses, par les images de la beauté,

les leçons de la sagesse antique, par l'enthousiasme et la joie,

affranchissent les âmes de l'autorité impérieuse, des terreurs et des

rêves du passé? Certes, dans cette alliance, le plus grand profit

fut pour les tyrans. Entre Guido da Polenta, qui envoie Dante comme

ambassadeur près du sénat de Venise[143], et César Borgia, qui

nomme Léonard de Vinci son architecte et ingénieur général[144],

de combien de services, de conseils, d'œuvres de dévouement les

hommes de la Renaissance n'ont-ils pas payé la protection de leurs

maîtres! Nous sommes dans un pays où la force, en politique, le cède

à l'esprit de finesse, où les chefs de l'État défendent leur maison

en pénétrant les vues, les passions et les intérêts de leurs rivaux,

où l'issue des plus sérieuses difficultés dépend moins d'une bonne

armée que d'une note diplomatique, d'un discours d'ambassadeur, d'un

soupçon ou d'une espérance que l'_orateur_ saura éveiller dans l'âme

d'un prince voisin. Nulle part les _humanistes_ n'ont mieux mérité

leur nom, car jamais la culture intellectuelle qu'ils répandaient

autour d'eux n'a eu, sur le jeu des choses humaines, un effet plus

visible. Florence, à la fin du XVe siècle, a présenté, dans la cour

de Laurent le Magnifique, le chef-d'œuvre de cette civilisation. Les

érudits, les philosophes, les architectes, les poëtes forment autour

du Magnifique une sorte de conseil de gouvernement; il semble que la

république de Platon soit enfin une réalité vivante[145]; sous les

sapins des Camaldules[146] ou les cyprès de Fiesole renaissent les

graves entretiens et les fantaisies riantes de l'Académie. Le maître

de Florence est l'un des plus spirituels poëtes de son temps, et,

dans ses _Chants carnavalesques_, retentit parfois un écho douloureux

qui vient d'un âge déjà lointain. Laurent trace lui-même un projet

d'architecture pour la façade de Santa-Maria-del-Fiore[147]. Mais

ce platonicien, cet artiste sait tenir dans sa main la ville la

plus mobile du monde, le peuple qui se presse aux prédications

révolutionnaires de Savonarole. Il meurt, et la Renaissance

florentine, déconcertée par un retour trop violent à la démocratie

et à l'austérité monacale, décline à vue d'œil. Après lui, la

civilisation italienne continuera de fleurir, d'une part, dans la

vieille Commune oligarchique de Venise; de l'autre, à Rome, à Milan,

à Ferrare, à Urbin. Elle ne peut plus se détacher de la tradition

sociale au sein de laquelle elle s'était épanouie.

[142] _De dict. et fact. Alphonsi._ Op. fol. 475.

[143] VILLANI, lib. IX, cap. 136.

[144] _Archiv._ Melzi.

[145] REUMONT, _Lorenzo de' Medici_, t. II, ch. I-VI.

[146] V. les _Disputationes Camaldulenses_.

[147] VASARI, _Vita di Andrea del Sarto_.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 24 / 70 题