L'œuvre de la Renaissance, que les Communes libres avaient
commencée, fut reprise par les tyrans. Les maîtres de l'Italie, qui
doivent tout à leur valeur personnelle, cherchent à accroître par
l'éclat de la civilisation le prestige de leur propre génie. De
Frédéric II et Pierre des Vignes à Léon X et Raphaël, il n'en est pas
un peut-être qui n'ait protégé les artistes et les écrivains. L'un
des plus cruels et des plus cyniques, Sigismondo Pandolfo Malatesta
de Rimini, qui a tué sa seconde et sa troisième femme, et qui se rit
insolemment des excommunications papales, comble de bienfaits les
lettrés de sa cour et fait édifier par Léo Battista Alberti l'une des
églises les plus pures de la Renaissance, où il réserve des tombes
pour les érudits qu'il a aimés. Le doux Pie II, qui l'a brûlé en
effigie, écrit de lui «qu'il connaissait l'histoire--c'est-à-dire
l'antiquité,--comprenait à fond la philosophie et semblait né pour
tout ce qu'il entreprenait[141]». Les guerres civiles et les coups
d'État se déchaînaient sur les cités, mais n'atteignaient point ces
favoris des princes et du peuple, les hommes qui représentent la vie
de l'esprit. Pérouse, ensanglantée et brûlée par les Baglioni, abrite
entre les sombres murs de ses palais l'école ombrienne et les années
printanières de Raphaël.
[141] VOIGT, _Enea Silvio de' Piccolomini_, t. III, p. 123.--PII
II, _Comment._, lib. II.
Ce rôle libéral des tyrans n'était ni un caprice, ni un calcul
de politique médiocre ou ombrageuse. Ils ne demandaient point
seulement à la poésie et aux arts, pour eux-mêmes, un délassement
et une volupté, pour leurs sujets, une distraction propre à effacer
les souvenirs de la liberté. Le _Mécénat_ fut l'un des moyens les
plus efficaces de leur gouvernement. Les tyrans étaient des hommes
nouveaux qu'aucune tradition ne rattachait au passé de l'Italie.
L'état social qui les portait au pouvoir était lui-même une nouveauté
pour la péninsule et pour l'Europe. «Dans notre Italie si éprise de
changements, écrit Æneas Sylvius, où il n'y a rien de solide et plus
une maison ancienne, un simple écuyer peut devenir roi[142].» Un
régime de cette nature n'a point de plus ferme soutien que l'opinion;
il est gravement compromis aussitôt qu'il ne semble plus d'accord
avec l'esprit public. Ce fut donc pour les tyrans une nécessité
d'entrer résolûment dans la marche d'une civilisation qui se tournait
tout entière vers l'avenir. Aussi, dès l'origine des tyrannies,
aperçoit-on la tradition à laquelle Laurent le Magnifique, les
Sforza, Jules II et Léon X devront la meilleure part de leur gloire.
Les tyrans des villes du nord qui, au XIVe siècle, recueillent les
débris du parti gibelin, le jeune Cane della Scala, à Vérone, et
Guido da Polenta, à Ravenne, se concilient les âmes les plus hautes
et les esprits les plus cultivés de l'Italie; le jour où Dante
proscrit vient s'asseoir à leur foyer, se forme entre la tyrannie
et la Renaissance un concert qui ne fut jamais troublé. Les tyrans
sentent bien que les lettrés et les artistes sont, non-seulement la
parure de leur cour, mais bien leur cortége naturel et leurs alliés.
La société qu'ils gouvernent, après avoir jugé trop étroite la forme
municipale, s'est livrée à eux à la condition qu'ils maintiendraient
vigoureusement l'autonomie de l'État, et arracheraient pour toujours
celui-ci au cadre politique du moyen âge, à la primauté plus ou
moins lourde de l'Empire ou du Saint-Siége; mais les artistes, les
savants, les poëtes ne sont-ils pas, eux aussi, des libérateurs qui,
par la notion juste de toutes choses, par les images de la beauté,
les leçons de la sagesse antique, par l'enthousiasme et la joie,
affranchissent les âmes de l'autorité impérieuse, des terreurs et des
rêves du passé? Certes, dans cette alliance, le plus grand profit
fut pour les tyrans. Entre Guido da Polenta, qui envoie Dante comme
ambassadeur près du sénat de Venise[143], et César Borgia, qui
nomme Léonard de Vinci son architecte et ingénieur général[144],
de combien de services, de conseils, d'œuvres de dévouement les
hommes de la Renaissance n'ont-ils pas payé la protection de leurs
maîtres! Nous sommes dans un pays où la force, en politique, le cède
à l'esprit de finesse, où les chefs de l'État défendent leur maison
en pénétrant les vues, les passions et les intérêts de leurs rivaux,
où l'issue des plus sérieuses difficultés dépend moins d'une bonne
armée que d'une note diplomatique, d'un discours d'ambassadeur, d'un
soupçon ou d'une espérance que l'_orateur_ saura éveiller dans l'âme
d'un prince voisin. Nulle part les _humanistes_ n'ont mieux mérité
leur nom, car jamais la culture intellectuelle qu'ils répandaient
autour d'eux n'a eu, sur le jeu des choses humaines, un effet plus
visible. Florence, à la fin du XVe siècle, a présenté, dans la cour
de Laurent le Magnifique, le chef-d'œuvre de cette civilisation. Les
érudits, les philosophes, les architectes, les poëtes forment autour
du Magnifique une sorte de conseil de gouvernement; il semble que la
république de Platon soit enfin une réalité vivante[145]; sous les
sapins des Camaldules[146] ou les cyprès de Fiesole renaissent les
graves entretiens et les fantaisies riantes de l'Académie. Le maître
de Florence est l'un des plus spirituels poëtes de son temps, et,
dans ses _Chants carnavalesques_, retentit parfois un écho douloureux
qui vient d'un âge déjà lointain. Laurent trace lui-même un projet
d'architecture pour la façade de Santa-Maria-del-Fiore[147]. Mais
ce platonicien, cet artiste sait tenir dans sa main la ville la
plus mobile du monde, le peuple qui se presse aux prédications
révolutionnaires de Savonarole. Il meurt, et la Renaissance
florentine, déconcertée par un retour trop violent à la démocratie
et à l'austérité monacale, décline à vue d'œil. Après lui, la
civilisation italienne continuera de fleurir, d'une part, dans la
vieille Commune oligarchique de Venise; de l'autre, à Rome, à Milan,
à Ferrare, à Urbin. Elle ne peut plus se détacher de la tradition
sociale au sein de laquelle elle s'était épanouie.
[142] _De dict. et fact. Alphonsi._ Op. fol. 475.
[143] VILLANI, lib. IX, cap. 136.
[144] _Archiv._ Melzi.
[145] REUMONT, _Lorenzo de' Medici_, t. II, ch. I-VI.
[146] V. les _Disputationes Camaldulenses_.
[147] VASARI, _Vita di Andrea del Sarto_.