IV

L'âge des Communes, qui était sur le point de finir, laissait une

trace profonde dans l'originalité italienne. Il n'avait point fondé

la véritable liberté individuelle, mais, par l'exercice de la vie

publique, par la lutte continue pour l'indépendance de l'association

et l'autonomie de la cité, il avait trempé les caractères, éveillé

les esprits, aiguillonné les passions. Ces artisans et ces

bourgeois, obscurément classés dans leurs corporations, perdus

dans la personnalité abstraite de leur ville, en même temps qu'ils

renouvelaient le régime social de l'Italie, affranchissaient leurs

âmes de la torpeur et des ennuis de la servitude et prenaient les

qualités alertes qui conviennent à l'action. Les vicissitudes de leur

entreprise ont assoupli leur volonté, et à l'audace des desseins, à

la hardiesse de l'exécution, ils ont ajouté la prudence, la patience,

la finesse diplomatique et la ruse. Voyez, à Santa-Maria-Novella,

les personnages de Ghirlandajo. Ces graves figures, dont plusieurs

sont des portraits, ont une fermeté dans l'expression, une assurance

dans le regard qui révèlent l'inflexible volonté; mais les lèvres

fines et serrées garderont bien un secret ou sauront mentir à propos.

Une émeute ne leur déplairait point, mais ils la dirigeront par la

parole; leur vraie place est au conseil; là, ils délibèrent sur les

intérêts de la république avec le bon sens âpre qu'ils ont à leur

comptoir, et si quelque audacieux menace d'inquiéter la liberté,

ces marchands feront sonner les cloches et prendront leurs piques.

A force de peser les chances de la fortune, ils ont pris, dans

le maniement des affaires de l'État, la dextérité qui leur sert

à bien vendre leurs laines ou leurs florins. A force de regarder

en face et de près les grandes puissances du monde, ils en ont

jugé les faiblesses, et ils se jouent d'elles. Toutes ces cités,

Venise, Milan, Sienne, surtout Florence, produiront d'incomparables

ambassadeurs. Le globe impérial ne les émeut pas plus que la tiare

du Saint-Père. Leur passion et leur tendresse sont toutes pour

leur ville. Ils l'ont rachetée, ils l'ont fortifiée de remparts et

de tours, ils l'enrichissent, ils l'aiment éperdument. «Mon beau

San Giovanni!» soupire Dante exilé, en songeant au baptistère de

Florence. Pour parer cette mère et cette fiancée, est-il un luxe

trop précieux? L'art de la première Renaissance est essentiellement

communal. La Commune s'orne d'un château-fort pour la _Seigneurie_,

d'un beffroi crénelé, d'un palais du podestat, d'une cathédrale,

d'un campanile, d'un baptistère, d'un Campo-Santo, de loges et

de portiques; les corporations d'artisans ont leurs tableaux de

sainteté, leurs _ex-voto_ ou leurs chapelles peintes à fresque dans

les églises; les morts glorieux reposent en de magnifiques tombeaux

sur les places publiques. Pise fait venir de Jérusalem de la terre

sacrée, où ses grands citoyens dorment encore dans l'attente de la

Cité céleste.

Dans l'unité sociale du régime républicain apparaît la diversité

des constitutions particulières; dans la communauté de la langue

vulgaire se dévoile encore la variété des dialectes provinciaux;

pareillement, sous les traits généraux du génie italien, se montrent

des différences originales que les conteurs, et, plus tard, la

_Comedia dell'arte_, nous font voir, au moins par leur côté comique.

De Bologne sortira le pédant, le docteur ridicule; de Venise, le

vieux marchand vaniteux et trop galant, messer Pantalon; de Naples,

le _Zanni_, le Scapin, le valet trop ingénieux, et Scaramouche,

l'aventurier vantard; l'aimable Arlequin vient de Bergame, Cassandre

de Sienne, Zanobio, le vieux bourgeois, de Piombino; Stenterello,

l'éternelle dupe, de Rome. Ce sont des masques et non des caractères

individuels, mais ils sont bien vivants, et l'Italie s'amuse encore

aujourd'hui de ces personnages collectifs, où reparaît la physionomie

morale des cités et des provinces d'autrefois.

Cependant, dès le temps des Communes, quelques grandes âmes, que

l'esprit et la passion de leur ville ont plus profondément pénétrées,

possèdent déjà une individualité si forte, qu'elles échappent à

la prise vigoureuse des institutions et des mœurs publiques; au

delà des murs de la Commune, elles aperçoivent la patrie italienne,

«l'Italie esclave, hôtellerie de douleur». Dante, un Gibelin,

Pétrarque, un Guelfe, promènent à travers l'Europe cette notion

nouvelle, tout à fait supérieure à la portée politique de leur

siècle, que Machiavel ranimera aux derniers jours de la liberté

italienne. Et si l'ingrate Florence chasse son poëte, si l'Italie

elle-même manque à Dante exilé, celui-ci emportera tout avec soi,

comme le sage antique. «Le monde, dit-il, est notre patrie[124].» Il

refusera de rentrer dans Florence à d'humiliantes conditions. «Ne

puis-je apercevoir de tous les points de la terre le soleil et les

astres, et goûter partout les joies de la vérité[125]?» Le génie

italien touche ainsi à l'achèvement de la personnalité humaine; la

crise politique du XIVe siècle consommera l'affranchissement des âmes.

[124] _Nos autem cui mundus est patria._ _De Vulg. Eloq._, l. I,

VI.

[125] _Nonne solis astrorumque specula ubique conspiciam? Nonne

dulcissimas veritates potero speculari ubique sub cœlo?_

_Epist._, X.

V

Les Communes ne devaient point survivre longtemps à leur triomphe.

Elles portaient en elles-mêmes un germe de dissolution, et chacune

d'elles, sur ses étroites frontières, rencontrait la Commune voisine,

c'est-à-dire l'ennemi. Elles avaient abattu les nobles, proclamé

l'égalité, et n'étaient point de sincères démocraties; Florence,

en 1494, avec 90,000 habitants, ne comptait que 3,200 citoyens

véritables[126]. Partout le peuple _maigre_ est réduit à un droit

politique inférieur à la bourgeoisie; les paysans, que l'on arme

pour la défense du sol, sont exclus des offices publics et du

droit de cité[127]. L'esprit de caste, l'ambition des familles,

la rivalité des intérêts sont des causes permanentes de désordre;

ajoutez la jalousie, les empiétements réciproques des pouvoirs et les

incertitudes de la politique extérieure. La loi constitutionnelle

de l'État est remise en question chaque fois que la sécurité de

l'État est menacée. De Dante à Machiavel, les grands Italiens crient

vainement: _Pax! pax! et non erit pax!_ La paix, en effet, ne règne

ni dans les conseils de la république, ni dans la rue, ni au dehors,

c'est-à-dire à l'horizon du campanile communal. On s'est délivré

du Saint-Empire et du Saint-Siége, mais on a perdu du même coup la

haute police de l'Italie. Et, comme on ne redoute plus l'intervention

de ces puissances, on n'a plus de raison de s'entendre, de se

confédérer, de former l'unité morale de toute une province. Il ne

reste en présence que des intérêts contradictoires et des villes

dont la fortune ne peut s'accroître qu'aux dépens de leurs voisines.

Un terrible combat pour la vie est commencé. Il faut que Florence

réduise Pise afin de maintenir sa communication avec la mer, et

qu'elle domine sur Sienne, afin d'assurer la route commerciale de

Rome. Du côté du nord, elle s'inquiète des desseins de Milan, qui

peut lui fermer les passages des Alpes. Arezzo et Pistoja même lui

portent ombrage. Et toutes les cités de Lombardie, de Toscane,

des Marches et de l'Émilie observent anxieusement la république

patricienne de Venise, la mieux ordonnée de toute la péninsule; la

haine de Venise sera, jusqu'à la _Ligue de Cambrai_, la seule passion

capable de renouer un instant les alliances de l'âge précédent. Une

Commune conquise n'entre point dans la communauté politique de ses

vainqueurs. Jamais un citoyen de Pise ou de Pistoja ne verra s'ouvrir

pour lui les magistratures de Florence. On retombait ainsi dans une

forme imprévue de la féodalité, la suzeraineté des cités les plus

fortes et les plus orgueilleuses. L'Italie se peuplait de mécontents

et d'exilés qui ne rêvaient que nouveautés. Guichardin, discutant

l'idée de Machiavel sur une grande république italienne, remarque

que la république n'accorde la liberté «qu'à ses citoyens propres»,

tandis que la monarchie «est plus commune à tous[128].» Pour la

même raison, il affirme que Cosme de Médicis, aidant François Sforza

à devenir tyran de Milan, «a sauvé la liberté de toute l'Italie que

Venise aurait asservie[129].» Le jour où cette notion pénètre dans

une monarchie troublée, le pouvoir est bien près de glisser aux mains

des plus audacieux. Au XIVe siècle, les tyrannies établies sur les

ruines des Communes justifient une fois de plus les lois politiques

d'Aristote.

[126] PASQ. VILLARI, _Stor. di Girol. Savonarola_, t. I, p. 255.

[127] PASQ. VILLARI, _Niccolo Machiavelli e i suoi tempi_, t. I,

p. 7.

[128] _È più commune a tutti._ _Opere inedite_, t. I.

_Considerazioni intorno ai Discorsi del Machiavelli._

[129] _Ibid._, t. III. _Storia di Firenze._

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 21 / 70 题