Cette révolution était accomplie, dès les premières années du XIIe
siècle, au nord et au centre de l'Italie. Rome elle-même voyait
rétablir, en 1143, le sénat, et le patrice en 1144; Arnauld de
Brescia entrait en triomphe dans la ville dont le pape Eugène III
s'était enfui[113]. Nous connaissons mieux qu'au temps de Sismondi
les origines du régime communal[114]. Nous voyons combien l'effort
des cités fut non-seulement persévérant, mais habile. La rencontre
et le conflit des deux grands pouvoirs, le temporel et le spirituel,
qui, par-dessus la féodalité, s'élèvent sur l'Italie, servent
heureusement les progrès de la liberté. Sous les rois lombards,
l'Église est généralement la protectrice des franchises municipales
contre les feudataires laïques[115]. Sous les rois francs, les villes
s'allient aux petits seigneurs contre les évêques, dont la puissance
politique vient de s'accroître[116]. Dès lors, ces feudataires du
second ordre sont les collaborateurs utiles des Communes, qui les
récompensent de leurs services par certaines magistratures[117]. Dès
le Xe siècle, les villes, qui regrettent le vieux droit à l'élection
populaire des évêques, résistent de toutes parts aux comtes
ecclésiastiques. En 983, le peuple de Milan chasse l'archevêque et
toute sa noblesse[118]. Aux XIe et XIIe siècles, les Communes, en
même temps qu'elles bataillent contre les évêques, arrachent aux
empereurs concessions sur concessions[119]. Mais la menace d'une
intervention impériale suffit pour les rallier un instant autour du
suzerain épiscopal. Ainsi Milan, en 1037, marche avec son archevêque
contre Conrad le Salique; le danger passé, la cité se soulève, prend
pour capitaine un grand feudataire rebelle, Lanzone, et fait à ses
maîtres une guerre furieuse de trois ans, qui ne finit que par la
soumission des nobles. L'autonomie des Communes grandit à mesure que
s'aggrave l'hostilité du Pape et de l'Empereur; le Saint-Siége et
le Saint-Empire cherchent simultanément un point d'appui dans les
cités italiennes; mais l'Église, pouvoir spirituel qui ne se transmet
point par hérédité, s'ouvre à tous les chrétiens, et, par les moines,
entre en rapport intime avec la société populaire et bourgeoise,
répond mieux que l'Empire au sentiment national: elle représente,
entre Grégoire VII et Boniface VIII, l'indépendance de l'Italie en
face de l'étranger. L'Empereur a des villes très-fidèles, telles que
Pise, des alliés très-énergiques dans le parti gibelin de Florence;
mais, dès qu'il s'agit de former une action contre la suzeraineté
impériale, c'est vers le pape que se tournent les républiques.
Alexandre III mène contre Frédéric Barberousse la _Ligue lombarde_.
Innocent III profite de la tutelle de Frédéric II pour provoquer la
ligue guelfe des villes de Toscane[120]. Mais les Communes entendent
bien ne point se livrer au patronage politique de l'Église; elles
maintiennent la primauté théorique de l'Empire; en 1188, en pleine
_Ligue lombarde_, Parme et Modène ont soin de réserver à la fois les
droits de l'Empereur et ceux de l'association dirigée contre lui,
_salva fidelitate Imperatoris et salva societate Lombardiæ_[121].
C'est ainsi que, dans la querelle de ces deux maîtres du monde,
l'Italie se fortifie par leur affaiblissement même; tandis qu'ils
se battent pour le droit féodal, elle se dégage du régime féodal et
réduit successivement les seigneurs que trois ou quatre invasions
successives lui avaient imposés. En 1200, il n'y a plus, dans toute
la Lombardie, un seul noble indépendant; les Visconti entrent
dans la république de Milan, les Este dans celle de Ferrare, les
Ezzelin dans celles de Vérone et de Vicence[122]. En 1209, les
derniers seigneurs de la Toscane descendent de leurs tours et
s'établissent à Florence[123]. Au milieu du siècle, la grande maison
des Hohenstaufen, _la race de vipères_, est écrasée par Innocent IV;
mais cinquante ans plus tard, la papauté reçoit le soufflet d'Anagni
et prend le chemin de l'exil; l'Italie de Pétrarque, sans Empereur et
sans Pape, «navire sans pilote en grande tempête», voit commencer une
évolution nouvelle de son état social.
[113] SISMONDI, _Hist. des répub. ital. du moyen âge_, t. II, p.
34.
[114] «Nous pouvons, dit-il, à peine soulever le voile qui
couvrira toujours cette première époque de l'histoire des villes
libres.» (_Ibid._, t. I, p. 366.)
[115] G. ROSA, _Feudi_, p. 239.
[116] Id., _ibid._, p. 160.
[117] PAGNONCELLI, _Dell'antichità de' municipii italiani_.
[118] ARNOLFO, _Hist. mediol._, I, cap. 10.
[119] G. ROSA, _Feudi_, 2e partie, art. XVIII.
[120] SCIP. AMMIRATO, _Istor. fiorent._, I, anno 1197.
[121] G. ROSA, _Feudi_, p. 256.
[122] Id., _ibid._, p. 263.
[123] PERRENS, _Hist._, t. I, p. 180.