Il s'agissait, pour elle, de rejeter ou d'alléger un triple joug: la
féodalité, le Saint-Empire, l'Église. Ces trois puissances détruites,
ou écartées, ou affaiblies, l'État moderne--_res publica_,--était
créé.
Une logique singulière préside à cette entreprise. L'Italie se dérobe
d'abord à l'étreinte la plus immédiate, la féodalité, non par des
tentatives individuelles ou révolutionnaires pareilles à celle de
Rienzi, mais en opposant à l'association féodale l'association de
la Commune. Car la nécessité sociale, qui avait étendu sur l'Europe
le même régime, subsistait toujours; le contrat de _sauvement_, la
protection accordée en échange de la fidélité[104], n'avait pas
cessé d'être, pour l'Italie du XIe siècle, la condition du salut
public. Le contrat demeura donc, mais la puissance avec laquelle
il était tacitement conclu, au lieu d'être le seigneur, fut la
cité. L'esprit de cité était, depuis les temps les plus reculés,
un caractère essentiel des peuples italiens, au centre et au nord
de la péninsule[105]. Les municipes indépendants, confédérés
pour la guerre, avaient jadis résisté, avec une rare vigueur, à
la conquête romaine. Rome les subjugua, mais n'en supprima point
les institutions fondamentales, car l'association était elle-même
un trait propre au génie romain. Sous Numa et les rois, sous la
république, sous l'empire de la loi des Douze Tables comme du droit
ultérieur, la corporation d'artisans est reconnue, encouragée,
protégée, elle se régit et possède en toute propriété[106]. Les
colléges nommaient leurs prieurs et leurs syndics. Alexandre Sévère
leur accorde le droit de désigner leurs défenseurs et de juger leurs
causes particulières[107]. Saint Grégoire, à la fin du VIe siècle,
mentionne les _Arts_ de Naples, qui se régissent _juxta priscam
consuetudinem_[108]. Au VIIIe siècle, nous trouvons l'association
des pêcheurs de Ravenne[109]. On touche à la pierre angulaire de
la Commune italienne. Le groupement de ces corporations forme la
cité. L'individu qui entre dans la société est de sang italien;
il appartient à la race conquise, il repousse de l'association
l'étranger, l'homme de la classe militaire, le gentilhomme rural,
le vavasseur, le noble feudataire[110]. Dans les statuts de Pise,
de 1286, chaque _art_ occupe son _quartier_ respectif, avec ses
gonfaloniers, capitaines, consuls et anciens élus par tous les
associés; un juge général de tous les _arts_ est désigné chaque
année. A Milan, en 1198, plusieurs _arts_ instituent la _credenza_
de saint Ambroise, une Commune dans la Commune, avec son trésor
et sa juridiction. Florence organise plus tard que les autres
villes du nord et du sud ses corps de métiers; elle commence par
les charpentiers, _fabbri tignari_; mais dès qu'elle est entrée,
par l'_art_ de la laine, dans la grande industrie, elle édifie une
hiérarchie du travail unique en Italie, à laquelle répondra l'ordre
social tout entier: _arts majeurs_ et _arts mineurs_, bourgeoisie
et plèbe, peuple _gras_ et peuple _maigre_; à la fin du XIIe siècle
est établi l'_art_ des changeurs, source de la richesse publique, la
grande force de Florence[111].
[104] FUSTEL DE COULANGES, _Orig. du régime féod._ (_Revue des
Deux-Mondes._ 1er août 1874.)
[105] CESARE BALBO, _Della fusione delle schiatte in Italia_.
[106] PLUTARQUE, _Vie de Numa_.--MOMMSEN, _De collegiis
et sodaliciis Roman_.--FUSTEL DE COULANGES, _La Cité
antique_.--_Corpus Juris_ (1756), t. I, p. 926.
[107] LAMPRIDIUS, _in Alex. Sever._
[108] Lib. X, cap. 26.
[109] BONAINI, _Archiv. delle provinc. d'Emilia_.
[110] GABRIELE ROSA, _Feudi e Comuni_. Brescia, 1876, p. 145.
[111] PERRENS, _Hist. de Florence_, t. I, ch. IV.--PERUZZI,
_Stor. del Comm. e dei Banch. di Firenze_.
Le gouvernement de la Commune est collectif. Les recteurs, prieurs
et consuls des _arts_ font la police de leurs corporations; à
mesure que l'autorité centrale des vicaires impériaux s'affaiblit,
ils pénètrent dans le pouvoir exécutif de la cité, et deviennent
magistrats communaux. Vers 1195, Florence fixe le nombre de ces
consuls d'après celui des portes ou des quartiers; le sénat
oligarchique des cent _buoni uomini_, le _commune civitatis_,
élit et surveille les consuls. Sans doute, dans la diversité des
constitutions communales, il serait difficile de trouver deux
cités absolument semblables par le régime que l'histoire leur a
donné: les unes, telles que Sienne, ont des institutions tempérées
d'aristocratie et de bourgeoisie; d'autres, telles que la plupart
des villes lombardes, font une large part au pouvoir à la fois
politique et judiciaire du podestat, magistrat impérial à l'origine,
souvent étranger, dont l'autorité personnelle fut un acheminement
aux _tyrannies_; Florence, à la fin du XIIIe siècle, au temps des
_Ordonnances de Justice_, par méfiance démocratique et par haine des
grands, multiplie des magistratures et des conseils où la séparation
des pouvoirs n'est pas assez garantie, où le contrôle jaloux est
mieux assuré que l'indépendance des magistrats[112]. Mais, au fond,
toutes ces cités, quel que soit le nombre de leurs _arts_, de leurs
conseils, de leurs chefs ou la forme de leur _Seigneurie_, sont
des républiques autonomes qui, pour le gouvernement intérieur, ne
relèvent que de leur volonté propre, où le citoyen est soldat, mais
où le commandement militaire est lui-même dominé par la règle de
l'élection; républiques très-vivantes et souvent très-troublées,
où passent la terreur et la violence lorsque le pouvoir suprême et
sans appel entre en action, l'assemblée du peuple, le _Parlamento_
démagogique de Savonarole, convoqué sur la place et dans les rues par
la clameur du tocsin.
[112] Sur ce point, consulter la savante _Histoire_ de M.
PERRENS, t. II, liv. V, ch. 3 et 4.