L'état social de l'Italie, entre le XIIe et le XVIe siècle, a
merveilleusement aidé au développement de la Renaissance. La vie
publique fut, dans la péninsule, la première œuvre d'art que
produisit le génie national. Tout aussitôt elle fut, pour l'esprit
italien, la cause des plus grands bienfaits. C'est peut-être ici le
point le plus curieux de l'étude que nous poursuivons. L'expérience
générale de l'histoire semble tour à tour confirmée et déconcertée
par la marche de la civilisation italienne. Un souffle très-libéral
vivifie cette société, et cependant les libertés dont elle vit ne
répondent souvent plus à la notion que les modernes se forment de la
liberté. Le règne de la loi, la garantie scrupuleuse des droits du
citoyen, l'intégrité inviolable de la constitution, le gouvernement
soumis à des règles fixes et surveillé par l'opinion, à quel moment
et dans quelle cité l'Italie a-t-elle possédé à la fois toutes ces
conditions d'un régime véritablement libre? Si l'état communal et
municipal avait duré, le rapport de la civilisation avec la vie
publique paraîtrait facile à expliquer. Mais le passage de la Commune
libre à la tyrannie est, à partir du XIVe siècle, le fait capital
dans l'histoire politique de la Renaissance. Celle-ci n'a été ni
guelfe, ni gibeline, ni patricienne, ni démocratique: elle s'est
accommodée à tous les milieux; nous la trouvons à Milan, au temps des
Sforza, comme à la cour de Ferrare, comme à Venise; elle visite Rome
sous Alexandre VI comme sous Nicolas V, et donne au terrible Jules II
Raphaël et Michel-Ange. Mais c'est dans Florence qu'elle est le mieux
chez elle, au temps des troubles civils, sous la république, comme à
l'époque du principat, sous les Médicis. Il faut donc chercher, sous
la diversité des formes politiques, le principe de vie qui y était
renfermé, et dont s'est nourrie la Renaissance.
I
Le moyen âge avait fondé, sur les débris de l'ancien monde, une
société très-solide, dont l'organisation, à la fois simple et
savante, fut, durant quelques siècles, le salut de l'Occident
si profondément troublé par les invasions. Le régime féodal, la
prédominance temporelle de l'Empereur germanique, la suzeraineté
spirituelle du Saint-Siége, avaient enfermé les peuples dans une
hiérarchie rigoureuse qui imposa l'ordre à la confusion barbare.
A tous les degrés de l'immense pyramide, unis entre eux par une
force invincible, règne la loi fondamentale de la société nouvelle:
l'individu n'est qu'une partie dans un ensemble. L'isolement lui
serait funeste s'il lui était possible. Car il ne vaut que par la
cohésion du groupe auquel il appartient, et ce groupe ne subsiste que
par sa subordination à des maîtres qui, eux-mêmes, se rattachent à un
groupe supérieur. Ainsi, d'étage en étage, se maintient l'unité du
monument féodal et catholique: royaumes, duchés, comtés, baronnies,
évêchés, chapitres, ordres religieux, universités, corporations,
obscure multitude des serfs, sur chaque assise la personne humaine
est enchaînée et protégée par le devoir de fidélité, par l'obéissance
parfaite, par la communauté des intérêts et des sacrifices.
L'individu qui tente de rompre ses liens, le baron qui se révolte, le
tribun qui s'agite pour la liberté, le docteur incrédule, le moine
hérétique, le _Jacque_ ou le _Fraticelle_ sont brisés. C'est une des
grandes conceptions de l'esprit humain. Dante, dans son traité _De la
Monarchie_, en a gardé l'éblouissement. Il est vrai que, du sommet
même de l'édifice où se tiennent en présence l'un de l'autre le Pape
et l'Empereur, partiront les premières secousses qui ébranleront
jusqu'à sa base la prodigieuse construction. La chrétienté
chancellera le jour où l'Église, bien moins par dessein d'ambition
que par la nécessité de sa fonction féodale et temporelle, étendra la
main sur le gouvernement politique de l'humanité.
Cependant, l'âme humaine souffre du régime qui pèse sur la vie privée
comme sur la vie publique. Le ressort de la personnalité s'est
affaibli; la volonté, l'action, l'énergie de l'esprit, la recherche
indépendante, la curiosité de l'invention, l'autonomie morale, en un
mot, telle que les anciens l'avaient connue, le moyen âge l'a perdue.
On vient de voir comment, dans une échappée ouverte sur la liberté,
la France avait commencé à sortir de ce long sommeil, et pourquoi
son effort avait été vain. L'Italie fut plus heureuse. Montrons dans
quelle mesure l'œuvre sociale qu'elle sut accomplir a contribué à sa
fortune.