La France avait de bonne heure revendiqué la liberté civile. Au
morcellement féodal elle avait opposé, dès la seconde moitié du
XIe siècle, la Commune libre, régie par ses magistrats électifs,
gouvernée par l'assemblée populaire que convoque la cloche du
beffroi, protégée par la charte que le roi a signée, mais que les
citoyens ont rédigée, défendue enfin par sa milice bourgeoise que
précède la bannière de la cité. La Commune est, en réalité, une
république fondée par des marchands et des artisans[27] qui se sont
unis par serment, par _conjuration_ sur les choses saintes, pour
échapper, eux et leurs biens, au servage féodal. La couronne leur
permit de s'établir; et les seigneurs se résignèrent généralement
à leur vendre leurs franchises. Mais, en plus d'une ville, les
bourgeois durent batailler longtemps avant d'amener leurs maîtres à
composition. Au Mans, à Cambrai, à Laon, à Sens, à Reims, la victoire
fut achetée à prix de sang; à Noyon, à Beauvais, à Saint-Quentin, à
Amiens, à Soissons, la révolution fut plus pacifique. A Auxerre, la
Commune fut instituée du consentement du comte, malgré l'évêque; à
Amiens, malgré le comte, avec l'aide de l'évêque. Toutefois, l'Église
fut le plus souvent hostile à l'affranchissement des villes; dans
le midi, au contraire, elle parut ouvertement favorable; mais dans
la France propre, en Bourgogne et en Flandre, les évêques, par les
armes ou l'excommunication et avec l'aveu du Saint-Siége, firent
aux Communes une guerre acharnée qui dura trois siècles, et finit
par la ruine des libertés municipales[28]. «Commune, dit un auteur
ecclésiastique du XIIIe siècle, Guilbert de Nogent, est un mot
nouveau et détestable, et voici ce qu'on entend par ce mot: les gens
taillables ne paient plus qu'une fois l'an à leur seigneur la rente
qu'ils lui doivent.»
[27] AUG. THIERRY, _Lettre_ XIIIe _sur l'Hist. de France_.
[28] AUG. THIERRY, _Lettre_ XIVe.
Ainsi, l'entreprise est démocratique, elle est laborieuse et pleine
de luttes, et l'ennemi, c'est tantôt le seigneur, tantôt l'Église.
Le bourgeois s'est battu bravement, mais, quand il a crénelé les
murs de sa ville et démoli ceux de son suzerain, comme il est de
vieux sang gaulois et qu'il aime à rire, il s'égaiera volontiers,
dans sa langue moqueuse, si riche pour la peinture des choses
triviales, des puissances qu'il a humiliées. _Deposuit potentes de
sede._ C'est cette belle humeur des petites gens qui a mis en train,
du XIIe au XIVe siècle, toute la littérature satirique, expression
bien originale de l'esprit bourgeois, gausseur, _gabeur_, friand de
contes salés, dont le chant n'est point mélodieux, mais franc et
aigu, le clairon du coq national, le _Chanteclair_ de _Renart_[29].
Mais il chante si bien du haut de son beffroi communal, que l'Europe
l'entend, et bientôt l'imitera. Dans ces vieilles villes peuplées
d'artisans, qui, le jour, résonnent du bruit des métiers; dans les
rues noires du Paris des Écoles, où bourdonnaient tout à l'heure les
syllogismes, dès que la nuit est venue, voilà que, de l'échoppe à la
taverne, des salles de Sorbonne aux tristes greniers des _Capètes_
de Montaigu, l'essaim des fabliaux, des nouvelles grivoises, des
poëmes de toutes formes, ballades, chansons, _Débats_, _Dits_ et
_Disputes_, s'éveille et voltige[30]. Pour l'Église, les aiguillons
les plus piquants; j'entends l'Église séculière; c'est ailleurs et
plus tard, chez les Italiens et Rabelais, que la moinerie aura son
tour. Les curés--car on ne touche guère aux évêques--sont, avec les
maris, les héros de mainte histoire, et souvent la mésaventure de
l'un s'explique par l'intempérance de l'autre. Enfin, à ces plébéiens
qui ont abaissé l'orgueil des barons et que les déceptions de la
croisade ne chagrinent pas trop, les trouvères présentent, aux
premiers jours du XIIIe siècle, le _Roman du Renart_, c'est-à-dire
la plus insolente parodie de la société féodale; il se développe
en branches nombreuses, et l'immense épopée, sans cesse remaniée et
embellie, traverse l'âge de saint Louis et de saint Thomas, avec
son cortége de bêtes spirituelles dont les masques laissent voir
des figures humaines; la foule applaudit aux sottises de _Noble_,
le lion, de l'âne, l'_Archiprêtre_; mais quelle joie quand _Renart_
fait trébucher ces grands et saints personnages dans les piéges de sa
fourberie et trompe gaiement le roi, le paladin, le prêtre, le pape
et Dieu!
[29] _Hist. litt. de la France_, t. XXIII.
[30] V. LENIENT, _Satire en Fr. au moyen âge_, ch. IV et
suiv.--AUBERTIN, _Hist. de la langue et de la littér. franç. au
moyen âge_, t. II, ch. I.
Il faut noter un fait intéressant. Cette satire est joyeuse et n'est
point amère; c'est une comédie, et non un pamphlet. Elle a l'entrain,
la bonhomie et parfois la finesse d'une véritable œuvre d'art. La
forme, façonnée pour plaire au petit monde, est médiocre, mais les
deux principaux moules de l'invention ironique, le conte et le poëme
héroï-comique, sont trouvés. Malheureusement, les conditions sociales
qui avaient inspiré cette satire ne devaient point durer, et la crise
que les libertés civiles allaient subir nous frappa, de ce côté
encore, d'impuissance.
Les Communes, si elles n'avaient eu que des ennemis, leurs évêques
et leurs comtes, se seraient peut-être longtemps maintenues; mais
elles avaient un ami, le roi, dont elles avaient accru les forces
et dont elles inquiétaient l'autorité. Dès le commencement du
XIVe siècle, elles déclinent et tombent l'une après l'autre; les
unes, comme Soissons et Amiens, conservent sous la main du roi une
ombre d'indépendance; les autres, comme Laon, perdent jusqu'à la
tour de leur beffroi[31]. L'unité du gouvernement et de la justice
monarchiques s'impose à la France; les hommes du roi, légistes,
_chevaliers en droit_, sénéchaux, baillis, prévôts, représentent
désormais dans les bonnes villes la loi, l'ordre, la police et le
fisc. Il est vrai que le même bras s'appesantit en même temps sur
les seigneurs et sur l'Église. L'importance du Tiers-État aux États
généraux du XIVe siècle ne compensera point la perte des vieilles
libertés. Aux plus tristes jours de la guerre anglaise, aux États
de 1357, le roi étant prisonnier, la bourgeoisie et la ville de
Paris, maîtres pour quelques jours du gouvernement général du pays,
font signer au Dauphin une Ordonnance qui arrête les abus de la
couronne et garantit les franchises civiles. Mais on n'édifie point
un régime durable de liberté au sein même d'une guerre désastreuse;
la bourgeoisie succomba bientôt politiquement avec Étienne Marcel;
dès lors, elle roula toujours plus bas. A la suite de la tentative
des Maillotins, en 1383, sous Charles VI, elle fut massacrée ou
réduite par la terreur à Paris, à Rouen, à Reims, à Châlons, à Sens,
à Orléans; en 1413, sous les Cabochiens, elle subit cette suprême
humiliation de voir son rôle libéral repris brutalement par les
écorcheurs et les bouchers. De longtemps il ne fut plus question ni
de vie civile, ni de droit public.
[31] AUG. THIERRY, _Lettre_ XVIIIe et XIXe.