Le XIIe siècle vit commencer chez nous, avec Abélard et le
mouvement communal, les deux libertés essentielles de toute grande
civilisation, la liberté de l'esprit et la liberté civile. L'une et
l'autre ont eu des destinées difficiles, et de trop courts triomphes
suivis d'une rapide décadence. Les vicissitudes de notre philosophie
et de notre vie politique font bien comprendre le mal profond qui
frappa tout à coup la France aux sources mêmes de sa fécondité
intellectuelle.
Parlons d'abord de la scolastique. Aucune école n'a eu, dans
l'histoire, une fortune plus singulière et n'a plus gravement troublé
le génie de la nation qui l'avait produite. Les savants qui en ont
étudié le mieux l'œuvre immense affirment qu'elle a été dans son
principe, comme dans plusieurs de ses résultats, le signal de la
pensée libre, et la première révolte de l'esprit moderne contre
l'autorité[23]. Ils ont raison, car cette philosophie, si décidée
qu'elle fût à respecter des dogmes immobiles défendus par une Église
toute-puissante, était en réalité le réveil de l'esprit critique
s'appliquant à la discussion des plus hauts problèmes. La formule
_ancilla theologiæ_ est une métaphore dangereuse qui, entendue sans
restriction, recouvre une erreur manifeste. Ces docteurs, évêques,
dominicains, franciscains, agitent une question qui n'est point
théologique, mais purement métaphysique, la question de l'être, à
l'aide de conceptions toutes rationnelles, pareilles à celles des
cartésiens et d'un appareil dialectique fort semblable à celui des
philosophes grecs. C'est bien moins la jalousie de l'Église que les
exigences d'une méthode excessive qui embarrassent les scolastiques;
eux-mêmes ils ont posé sur leurs épaules le joug écrasant qui les
force à se courber et à s'arrêter; ils se consument en efforts
stériles pour échapper à la dure servitude d'une conception
incomplète ou fausse de leur propre science. Dès l'origine, ils se
sont enchaînés à un sophisme et à une superstition qui les suivront
jusqu'à la fin de l'École. Ils ont cru que l'interprétation est
le fondement de la philosophie, que la logique seule recèle et
livre la connaissance, que l'art de raisonner est le fond de la
science, et qu'un syllogisme régulier est l'instrument unique de
la certitude. Ainsi entêtés de l'_a priori_, ils se sont mis aux
leçons d'un philosophe grec dont l'œuvre est tout d'ensemble et
qu'on ne peut entendre qu'en l'étudiant tout entier, en l'éclairant
par les doctrines antérieures. Ils n'en possèdent d'abord que les
fragments (une partie de l'_Organon_ et les _Catégories_) qui ont le
plus besoin, pour être compris, des autres ouvrages. Ainsi trompés
par le Docteur infaillible, ils s'enfoncent encore plus avant dans
leur erreur initiale, la philosophie absorbée par la logique. Ils
vont de la sorte du Xe au XIIIe siècle. Alors arrivent les Juifs
d'Espagne apportant l'encyclopédie formidable d'Aristote. Une crise
en apparence salutaire éclate dans la scolastique: la méthode
paraît se réformer; elle échappe un instant à la discipline de la
dialectique pure; la logique est remise à sa place dans l'ordre
raisonnable des connaissances; la vieille question des espèces et des
genres ne règne plus seule dans l'École que captivent des problèmes
nouveaux, principe d'individuation, origine des idées, matière et
forme, éternité des idées divines opposée au caractère transitoire
des choses naturelles. A ce renouvellement de la science saint
Thomas prête sa langue nette et fière, Duns Scot son incomparable
subtilité. Mais l'évolution de la doctrine a seulement déplacé, en
l'aggravant encore, le point malade de la scolastique. La grande
doctrine du Lycée, altérée par les traducteurs arabes et latins,
faussée et violentée par les Arabes, les averroïstes et les Juifs,
n'est plus pour nos docteurs qu'une science confuse, contradictoire,
où les gloses et les commentaires compromettent le texte originel. On
n'imaginera jamais quelles forces précieuses ont été dissipées alors
dans l'interprétation de ces doctrines défigurées, dans la tentative
de conciliation entre Aristote et Platon, dans la lutte engagée en
l'honneur d'Aristote, contre Averroès et ses disciples[24]. Encore,
si l'on avait plus clairement compris qu'Aristote a été avant tout un
naturaliste, c'est-à-dire un observateur, qu'en lui la métaphysique
et la physique sont les deux pôles de la même science, et que le
syllogisme ne démontre rien si les données de l'expérience ne sont
dans les prémisses. La scolastique qui, dans sa première période,
s'était épuisée en opérations logiques, s'épuisa au XIIIe siècle en
visions ontologiques. Le génie de ses maîtres les plus grands fut
impuissant à la sauver. Vainement Abélard, aux premières années du
XIIe siècle, souffle sur les chimères du réalisme et dépose dans
le berceau de l'Université de Paris les germes du rationalisme de
Descartes et de la critique de Kant. Albert le Grand a beau entrevoir
que la physique a pour objet l'étude des êtres, des substances, non
de l'être pur, que sa méthode est l'analyse[25]; c'est en vain qu'il
tente d'arracher les âmes au mysticisme métaphysique, et qu'il scrute
en véritable chimiste les secrets de la nature. C'est en vain aussi
que saint Thomas recueille les notions raisonnables acquises par
l'École depuis Abélard, et, guidé par un sentiment très-éclairé de
la personnalité et de la liberté des êtres intelligents, se sépare
des réalistes: il revient brusquement à ceux-ci par l'idéologie et
peuple le vide infini qui sépare Dieu de l'univers, et l'espace
qui sépare l'esprit humain des choses qu'il connaît, d'images, de
formes représentatives, de fantômes métaphysiques. Tout était donc à
recommencer. Et Duns Scot recommença. La fin du XIIIe siècle vit la
scolastique vieillissante revenir à ses rêves d'enfance, au réalisme
de Guillaume de Champeaux. On s'était agité deux cents ans sans
sortir du cercle primitif de la science. Le cri douloureux d'Abélard
sur les grèves de Saint-Gildas: _A finibus terræ ad te clamavi dum
anxiaretur cor meum_, les docteurs l'avaient inutilement poussé:
le ciel avait été sourd. La scolastique découragée tâtonna quelque
temps dans les brouillards du scotisme, tout pleins d'abstractions
réalisées, d'entités, de substances flottantes produites par les
conceptions de la cervelle humaine. Okam, d'un éclair de raison,
montra la vanité de tout l'idéalisme gothique; il ramenait, par une
évolution dernière, la doctrine au point où Abélard l'avait placée, à
cette simple notion que les idées ne sont pas des êtres.
[23] BARTH. SAINT-HILAIRE, _Logique d'Aristote_, t. II, p.
194.--COUSIN, _Fragm. de Philos. scolast._--HAURÉAU, _De
la Philosophie scolastique_, t. II (Conclusion).--RÉMUSAT,
_Abélard_, t. II, p. 140.
[24] RENAN, _Averroès_.--JOURDAIN, _Recherches crit. sur les
trad. lat. d'Aristote au moyen âge_.
[25] HAURÉAU, _De la Philos. scolast._, t. II, p. 41.
On était au commencement du XIVe siècle. La scolastique avait vécu,
mais l'esprit scolastique demeura. Il avait marqué l'esprit français
d'une empreinte trop profonde, il avait façonné d'une manière trop
impérieuse le génie de l'Université de Paris pour disparaître en
même temps que les derniers docteurs. Les héritiers de Scot, tout
hérissés de syllogismes et de formules barbares, étaient toujours
là, pour épaissir encore les ténèbres savantes où le maître avait
égaré la philosophie. Leur trace et leur œuvre sont très-visibles
jusqu'à la Renaissance de Rabelais et de Ramus. L'Université, qui ne
pouvait plus animer la jeunesse par des débats pareils à ceux qui
illustrèrent l'École aux XIIe et XIIIe siècles, maintenait dans son
enseignement les méthodes du passé: la division des Sept Arts, qui
soumettait toutes les connaissances à la primauté de la dialectique;
la discipline du syllogisme, qui dispensait, le raisonnement étant
en forme, de vérifier la certitude de la conclusion; les disputes
verbeuses qui, chez les théologiens, par exemple, duraient douze
heures[26]; gymnastique merveilleuse pour déformer les cerveaux
et rendre inutiles tous les organes de l'entendement propres à
la vue directe de la réalité, excellente aussi pour alourdir et
endormir les âmes. Vingt mille étudiants, la fleur de la France, se
préparaient ainsi à la vie en s'exerçant aux arguments cornus dans
le royaume nébuleux de la Quinte-Essence. En 1535, le pauvre Marot,
pensant à ses pédagogues, les «régens du temps jadis», soupire encore:
Jamais je n'entre en paradis
S'ils ne m'ont perdu ma jeunesse.
Avant de montrer plus en détail l'effet de cette éducation
intellectuelle sur l'esprit français, il convient de signaler, dans
l'ordre des choses politiques, une seconde cause de décadence morale:
nous saisirons mieux ainsi dans son ensemble le mouvement rétrograde
qui, au XIVe siècle, éloigna nos pères du seuil de la Renaissance.
[26] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 292.