Ainsi, au siècle même de Dante et de Pétrarque, la France perdit à la
fois les deux causes supérieures de toute vie morale: l'indépendance
de la pensée et la liberté politique. Les âmes, découragées et
attristées par les misères de la patrie, alanguies par l'éducation
scolastique, laissèrent s'affaiblir les qualités généreuses du génie
national: l'enthousiasme, la curiosité d'invention, le goût de
l'héroïsme, le sentiment de la grâce, la vivacité, la sérénité et la
gaieté. Toutes les sources baissèrent en même temps, et pour l'esprit
français l'heure de la vieillesse vint à la place de la maturité.
C'est un des phénomènes les plus douloureux de l'histoire que cette
civilisation frappée en pleine adolescence, au moment où elle
s'apprêtait à donner ses plus beaux fruits.
Le secours des lettres antiques aurait peut-être arrêté la décadence
en ramenant les intelligences, gâtées par la philosophie de l'École,
vers les voies de la raison libre, ou en consolant les cœurs
qu'affligeait la ruine de toutes choses par des maximes et des
souvenirs très-nobles. C'était la Grèce, avec sa poésie aux images
simples, sa sagesse tout humaine, sa logique et son sourire, qu'il
fallait rendre à la France du XIVe siècle. Malheureusement, il semble
que, dans cette direction encore, nous retournons à la barbarie. La
culture classique avait paru reprendre aux XIIe et XIIIe siècles. Le
latin d'Abélard et d'Héloïse est remarquable. Cette femme supérieure
lisait Sénèque, Lucain, Ovide. Les dominicains étudiaient le grec qui
leur était nécessaire pour leurs missions du Levant. En 1255, leur
général invitait ses frères à apprendre le grec, l'arabe et l'hébreu.
Le dominicain Vincent de Beauvais tentait alors, dans son _Speculum
majus_, le premier essai d'encyclopédie. Mais ces moines furent
une singularité dans l'Église française qui proscrivait la langue
d'Homère par crainte du schisme, comme elle se méfiait de l'arabe
par crainte de l'islamisme. Quelques platoniciens du XIIIe siècle,
tels que Bernard de Chartres, avaient certainement lu plusieurs
dialogues de Platon, peut-être même dans le texte. Mais ce fut tout.
Aristote, sur l'œuvre duquel la scolastique s'acharna avec une telle
ardeur, l'Aristote latin ou arabe n'inspira pas à notre moyen âge
le désir de connaître la langue originale de la _Métaphysique_. En
1395, à Lyon, un envoyé de l'empereur Manuel Paléologue ne put se
faire entendre de personne. L'Université demeurait inaccessible à la
langue grecque. Les hellénistes non dominicains de cette époque se
comptent: Guillaume Fillastre, qui meurt en 1428, Grégoire Tifernas,
qui enseigne publiquement à Paris en 1458. On est si loin de relever
les humanités, que la langue latine elle-même, dont on possède les
monuments presque dans l'état où ils nous sont parvenus, est de plus
en plus négligée. Les romans du _cycle de Rome_ ne témoignent d'aucun
progrès dans la notion de l'antiquité. C'est dans les couvents
surtout que les études latines dégénèrent. Un pédantisme ridicule
envahit la rhétorique. Les traductions en français se multiplient,
œuvre qui fait toujours plus d'honneur au traducteur qu'à ceux
qui le lisent. L'Université ne se soucie plus de l'art d'écrire
correctement en latin, et elle prépare ses bacheliers à la lecture de
Cicéron, par les grammaires d'Alexandre de Villedieu et d'Évrard de
Béthune[32].
[32] V. LE CLERC, _Discours_, passim.
Le mal était donc sans espérance, et les défauts que la discipline
classique aurait contenus ou atténués, purent produire, dans la
littérature et les arts de la France, des ravages très-rapides. Tel
genre littéraire, l'épopée chevaleresque, disparaît ou se transforme
de la façon la plus fâcheuse: tantôt de plats compilateurs abrégent
les anciens poëmes; tantôt ils les remanient et les développent outre
mesure: une chanson ainsi retouchée peut grossir de trente mille
vers, mais les vers sont médiocres[33]. Enfin, la traduction en prose
recouvre et travestit la moitié des Chansons de Geste et tous les
romans de la Table-Ronde. C'est la bibliothèque de Don Quichotte qui
commence.
[33] Ainsi, _Ogier le Danois_, _Huon de Bordeaux_, _Renaud de
Montauban_.--V. LÉON GAUTIER, _Épop. franç._, t. I, liv. III, ch.
I, II, III.
C'est aussi l'âge de l'abstraction et des chimères poétiques. Le sens
de la réalité, de la passion, de la vie, échappait naturellement
aux poëtes contemporains des _quiddités_, des _entités_, des
_suppositalités_, «monstrueux vocables» que Ramus dénoncera. Le
scotisme littéraire rejette, comme de purs accidents, Merlin, Roland
et Charlemagne: les universaux seuls ont le droit de se mouvoir et de
parler, sinon d'agir, dans les poëmes de l'âge nouveau. Les vices et
les vertus, les espèces et les genres, les conceptions métaphysiques
peuplaient déjà la première partie du _Roman de la Rose_ (fin du
XIIIe siècle). Jean de Meung y fait régner la quintessence des
êtres spirituels et des choses de l'ordre physique avec les deux
figures de _Raison_ et de _Nature_, que des dissertations de trois
mille vers n'embarrassent point, pour nous endoctriner _de omni
re scibili_. La prédication morale, diffuse et subtile comme les
disputes en Sorbonne, qui ne finit jamais et recommence toujours,
envahit dès lors tout le domaine poétique. Elle entre, avec son
cortége d'allégories, jusque dans le _Roman du Renart_. Le château de
_Renart le Novel_ est habité par six princesses: _Colère_, _Envie_,
_Avarice_, _Paresse_, _Luxure_ et _Gloutonnerie_. La nef qui porte
_Renart_ est composée de tous les vices, bordée de trahison et clouée
de vilenie; le drap gris, tissu d'hypocrisie et de paresse, qui
enveloppe le navire, est taillé dans la robe des moines[34]. C'est
ainsi que, peu à peu, toute chose visible pâlit, se décolore et
s'évanouit au fond du brouillard vague de l'abstraction.
[34] LENIENT, _Sat. en France au moyen âge_, p. 144.
Il est bien remarquable que notre architecture ogivale ait souffert,
dès le XIVe siècle, d'un mal tout pareil. «Le gothique se passionne
pour la légèreté jusqu'à la folie.» La matière, de plus en plus
raréfiée et abstraite, en quelque sorte, se replie, se creuse,
exagère les hauteurs et les vides; «les murs arrivent au dernier
degré de maigreur»; l'architecte se joue de ses piliers et de ses
voûtes comme si ces masses de pierres n'étaient que des formules
mathématiques; la pesanteur et l'équilibre, la loi en un mot, ne
comptent plus. Il s'agit d'élever dans la nue ce rêve ciselé,
extravagant, flèches et tours qui chancellent et se fondent dans
les vapeurs violettes du crépuscule, et de raffiner le détail,
dont la richesse est excessive; divisé, subdivisé, multiplié en
triangles aigus qui pyramident en montant toujours, le détail fait
disparaître non-seulement les lignes horizontales, mais toutes les
grandes lignes. Ces syllogismes de pierres font penser à ceux de
l'École: la raison manque aux prémisses, et le raisonnement vacille
et s'affaisserait s'il n'était étayé par le sophisme voisin: ainsi
maintenue contre tout équilibre, la cathédrale paraît se soutenir sur
ses contreforts; mais chaque siècle en réparera la ruine incessante.
Cet art tourmenté et malade a tué les arts qui formaient autrefois
sa parure: la broderie de pierre, la gargouille, la fleur bizarre,
la statuette réduite elle-même au rôle de broderie, ont remplacé
la statuaire du XIIe et du XIIIe siècle; la sculpture tombe dans
l'imagerie; il ne reste, pour ainsi dire, plus de place au dedans
de l'église pour la grande peinture. «Le tailleur d'images est à la
fois peintre et sculpteur.» La trivialité et le pathétique conspirent
pour enlever à l'art toute noblesse; les figures grotesques,
invraisemblables, impudentes, se multiplient en même temps que les
statues émaciées, les _Ecce Homo_, les _Dieux de pitié_, les _Christs
de douleur_. Les madones deviennent vulgaires; l'Enfant n'est plus
que «le fils d'un bourgeois qu'on amuse»; il tient une pomme, un
oiseau, «un moulinet fait d'une grosse noix»[35]. La peinture sur
verre se corrompt de la même façon que le gothique, par la recherche
du détail et l'ambition de l'effet. La miniature, la caricature
qui égaie les manuscrits historiés, enfin la peinture profane qui
s'essaie dans les châteaux, telles sont les parties les plus saines
de l'art français au XIVe siècle[36]. Tout le reste dépérit dans le
mensonge, la laideur ou l'emphase.
[35] V. DIDRON, _Iconogr. chrét._, p. 263.
[36] RENAN, _Discours sur l'état des beaux-arts au_ XIVe siècle.
La beauté et l'expression, l'intérêt de la fiction, le goût délicat,
la mesure et la logique des formes se retirent ainsi à la fois de la
littérature et des arts du dessin. Une passion demeure cependant,
sincère et violente, mais très-nuisible à l'art, la colère qui
déborde des âmes aigries par l'oppression, par la misère croissante,
la peste, la famine, puis l'horrible guerre anglaise, qui fait
succéder le brigandage à l'invasion et à la défaite. Non-seulement la
satire se soutient, mais elle ne sera jamais plus vivace. L'ironie,
dans les fantaisies sculptées du gothique, atteint au plus haut
degré de l'impudeur. Un souffle d'émeute court sur les ouvrages de
la poésie populaire. La haine des foules s'exhale en chansons amères
contre les grands et l'Église: la négation de la noblesse pénètre
dans _Renart contrefaict_, en 1342:
Se gentis hom mais n'engendroit,
Ne jamais louve ne portoit,
Tout le monde vivroit en paix[37].
[37] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 259.
Jacques Bonhomme sort enfin de sa chaumière dévastée, tout noir de
misère, et marche aux châteaux avec sa faux et sa torche:
Bien avons contre un chevalier
Trente ou quarante paysans;
à la lueur des incendies, il proclame l'égalité des fils d'Adam:
Nous sommes hommes comme ils sont[38].
[38] V. LENIENT, _Sat. en Fr. au moyen âge_, p. 200.
«Il n'est nulz gentis, dit-il encore, nulz homs n'est villains.»
Notion prématurée, entrevue entre deux convulsions de la souffrance
publique, et qui traverse un instant l'esprit de nos pères, confondue
dans le cortége des rêves lugubres et des idées extraordinaires qui
se pressent de plus en plus vers la fin du siècle. La démence et
l'épouvante continue sont assises sur le trône, avec Charles VI. Les
costumes invraisemblables, absurdes, brodés de bêtes apocalyptiques
et de notes de musique, les coiffures prodigieuses des femmes,
recourbées en cornes, les chaussures des hommes, dont la pointe se
redresse en queue de scorpion, sont comme le symbole d'un interrègne
de la raison française. La terreur du Jugement, l'appréhension de la
mort reparaissent comme à la veille de l'an mil; mais les cerveaux
sont plus enfiévrés et plus troubles qu'alors: je ne sais quelle
frénésie de la vie qui va s'échapper se mêle à la vision du dernier
jour qui s'approche: la France danse et fait des mascarades; le fils
aîné de Charles VI se tue à force de chanter et de «baler» jour et
nuit. En ce temps-là, l'hiver, des bandes de loups parcourent Paris
désert. Cependant, la ronde vertigineuse se reforme partout, dans les
rues, dans les églises, enfin dans les cimetières. C'est la danse
macabre, la dernière originalité du génie national, l'adieu funèbre
que l'on fait à la civilisation. Mais il y a longtemps que la France
a perdu la maîtrise intellectuelle en Occident, et la Renaissance,
dont notre pays avait été le premier berceau, s'est depuis un siècle
déjà réfugiée en Italie.