Ces races sensuelles, d'esprit alerte et mobile, ce siècle énergique,
tout retentissant du choc des armes, se reconnurent dans l'œuvre
des troubadours. Pour la première fois, les âmes échappaient à la
discipline chrétienne; la passion que les saints avaient terrassée
et que les docteurs condamnaient; le plaisir, où l'Église ne voyait
qu'une tentation mortelle, la joie depuis si longtemps perdue, toutes
ces causes de vie renaissaient et refleurissaient. La croisade
vient d'élargir le monde, et la poésie s'élance librement et d'un
grand coup d'aile vers toutes les beautés et toutes les voluptés.
Frédéric Barberousse, qui fut parfois troubadour, disait en provençal
à Bérenger II: «J'aime le cavalier françois;--j'aime la dame
catalane,--la civilité des Génois,--la courtoisie castillane;--j'aime
le chanter provençal,--comme la danse trévisane,--la taille
des Aragonois,--la perle fine juliane,--la main et le visage
anglois,--et le jouvenceau de Toscane.» Ils pourraient soupirer,
comme Shakespeare: «L'amour est mon péché!» Ils en ont si bien chanté
toutes les langueurs et toutes les ardeurs, les impatiences et les
sacrifices, qu'autour d'eux et après eux la casuistique de l'amour a
été l'étude et le délassement des esprits délicats. Ils se plongent
si franchement dans la passion qu'ils en touchent la profondeur
dernière, la souffrance. Ceux-ci se résignent à attendre, avec une
humilité héroïque, que leur dame les prenne en pitié. «O chère dame!
dit Bernard de Ventadour, je suis et serai toujours à vous. Esclave
dévoué de vos commandements, je suis votre serviteur et homme-lige;
vous êtes mon premier amour et vous serez mon dernier. Mon bonheur
ne finira qu'avec ma vie.» Mais leur mysticisme est comme égayé
de sensualité. «Je voudrais bien, dit encore Bernard, la trouver
seule endormie ou faisant semblant de l'être; je me hasarderais à
lui dérober un doux baiser.» Ceux-là, las des rigueurs de la belle,
s'emportent et l'outragent. «Non, je ne dis point que je meurs
d'amour pour la plus aimable des dames; je ne la supplie point, je
ne l'adore point, je ne suis ni son prisonnier ni son captif; mais
je dis, mais je proclame que je suis échappé de ses fers.» D'autres
enfin, moins élégiaques, goûtent les douceurs de ce rayon d'aurore
qui réveillera Roméo sur le sein de Juliette. «En un verger, sous
feuille d'aubépine,--tient la dame son ami contre soi,--jusqu'à ce
que la sentinelle crie que l'aube elle voit.--O Dieu! ô Dieu! que
l'aube tant tôt vient!--Beau doux ami, faisons un jeu nouveau.--Dans
le jardin où chantent les oiseaux[5].»
[5] RAYNOUARD, _Choix des Poés. orig. des Troub._, t. II.
Mais la guerre les appelle, la guerre pour le rachat du tombeau de
Dieu; ils saluent leur dame et courent à la bataille comme à une
fête[6]. On connaît le _sirvente_ belliqueux de Bertrand de Born,
véritable hymne du carnage. C'est sa joie d'entendre hurler les
mourants et de voir les morts, tout pâles, la poitrine ouverte,
étendus sur l'herbe. Si leur suzerain ou leur roi meurt, ils lui
font un chant funèbre, et, dans le maître qu'ils ont perdu, c'est
le soldat du Christ qu'ils pleurent; ils embrassent avec un tel
emportement l'entreprise sainte, qu'ils gourmandent sans mesure les
princes dont la lâcheté ou les querelles retardent la délivrance de
Jérusalem. La satire leur donne un plaisir poétique aussi vif que les
chants d'amour. Ils frappent sur l'Église avec la même rudesse que
sur les seigneurs séculiers et sur les légistes; ils lui reprochent
sans détour les abus et les crimes dont s'irritaient alors les âmes
les plus pures, la simonie, la rapine, le parjure, l'hypocrisie;
contre Rome, les prêtres et les moines, ils lancent des couplets
terribles qui font penser aux malédictions de Dante; et quand enfin
la longue croisade de l'Albigeois, sous Philippe-Auguste et Louis
VIII, a passé sur Béziers, Carcassonne, Avignon et Toulouse, et que
le Midi, brûlé et tout sanglant, a perdu sa civilisation avec ses
libertés, c'est encore le cri des poëtes qui retentit, et la muse
provençale proteste par la voix de Guillaume Figuieras et de Pierre
Cardinal contre l'œuvre d'Innocent III.
[6] V. le chant du troubadour Gavaudan, trad. par M. P. MEYER,
_Leçon d'ouverture_.