C'était l'esprit laïque qui se levait sur la Garonne et sur le
Rhône. Jusqu'alors la littérature provençale avait été dans les
mains de l'Église. Aux Xe et XIe siècles, la poésie du Midi est
toute d'édification, et les débris qui nous en restent ne font
pas regretter ce qu'on en a perdu. _Passion du Christ_, _Vies des
Saints_, poëme sur Boëce, hymnes à la Vierge Marie, où les strophes
latines se mêlent aux strophes romanes, récits de martyres découpés
en couplets, tels que le _Planch_ (_planctus_) de _Sant Esteve_, que
l'on psalmodie à l'office de la messe, toutes ces œuvres de l'époque
primitive s'adressent uniformément à la conscience du fidèle[3]. Le
troubadour, lui, chante afin de réjouir les chevaliers, les dames,
les bourgeois, les hommes d'armes et la foule, et, sur sa lyre si
bien montée pour l'expression des passions humaines, c'est encore la
corde mystique qui sonne le moins souvent.
[3] V. KARL BARTSCH, _Grundriss zur Geschichte der
Provenzalischen Literatur_, classification presque complète des
monuments et des sources critiques de la littérature provençale.
Ajoutez les observations de P. Meyer, _Romania_, juillet 1872.
Il n'y eut guère de poésie plus profondément populaire; aucune ne
fut plus d'accord avec les sentiments du siècle et du pays où elle
se développa. Elle est favorisée par les grands et n'est point
aristocratique; elle est pratiquée par des rois, tels qu'Alphonse
II d'Aragon, par les hauts seigneurs féodaux du Poitou, de la
Saintonge, de la Guyenne, du Périgord et de la Provence propre; par
les nobles dames, telles que la comtesse Béatrice de Die; mais les
bourgeois, tels que Faydit, les simples écuyers, les pages, des fils
de marchands, tels que Jauffre Rudel, ou d'artisans, tels que Bernard
de Ventadour; des hommes du peuple, tels que Pierre d'Auvergne et
Pierre Rogier; un pauvre ouvrier, Élias Cairels, reprennent sans
embarras l'instrument sonore des mains de leurs maîtres et en jouent
allégrement; car l'idéal qu'ils glorifient tous, tous peuvent y
atteindre: ce n'est point la grandeur, inaccessible aux petits, du
paladin épique que la main de Dieu et les enchantements des fées
ont porté si haut au-dessus de la multitude, mais la générosité du
cœur, la bravoure du combattant, suzerain ou vassal, la courtoisie
et la sagesse de l'homme d'esprit, l'amour surtout, l'amour
désintéressé, patient et fidèle, qui n'est point le privilége de la
naissance et se repose, disait Platon, dans toutes les âmes jeunes.
Enfin, voici une lyrique vibrante et vivante, chant de toute une
nation, peuple et seigneurs, unis dans le concert de leur poésie,
comme ils l'étaient dans le régime de la vie publique, comme ils le
furent aussi dans l'enthousiasme de la croisade.
Cette poésie a réalisé, sans le savoir, les deux conditions d'un art
excellent; elle est naïve et déjà savante. Elle exprime librement
toutes les sensations simples de la nature humaine, exaltation
guerrière, désir de vengeance, volupté, tendresse, espérances
et regrets d'amour, ironie et colère; mais, à la diversité de
l'inspiration, elle sait accommoder la richesse des formes. La rime,
qu'elle recherche avec raffinement, l'allitération, le nombre du
vers dont la mesure varie de une à douze syllabes, le vieux vers
de onze syllabes, avec la césure à la sixième ou à la huitième, le
couplet, dont le cadre s'étend au gré de l'artiste et qui enferme
des vers de rythmes inégaux, les rimes symétriques de même genre
qui, à intervalles réguliers, résonnent de strophe en strophe,
ou, des derniers vers d'un couplet au premier vers du suivant, se
prolongent et se répètent comme un écho, telles sont les principales
ressources dont cette versification multiplie l'usage jusqu'à l'abus.
Puis, à chaque motif poétique répond un moule particulier de poésie:
à l'amour, à la louange de Dieu, des morts ou du bienfaiteur, la
_chanson_; à la passion politique, à l'imprécation contre les
méchants, le _sirvente_; au regret du suzerain ou de l'ami mort,
la _complainte_; au débat sur quelque opinion incertaine ou sur
l'amour, le dialogue de la _tenson_; à l'amour encore, l'_aubade_, la
_sérénade_ et la _pastourelle_[4].
[4] BARTSCH, _Grundriss_, §§ 25, 26, 44.
Cet art compliqué de la métrique convenait au génie musical de la
langue: évidemment, les troubadours ont tenté de tirer le plus grand
effet possible de la sonorité du provençal. Mais ils formaient,
par cet effort même, une langue littéraire commune de ces idiomes
méridionaux que la prose n'avait pas encore assouplis, que l'épopée
n'avait point ennoblis. Le travail du versificateur imprima l'unité
aux formes flottantes de plusieurs dialectes très-voisins entre eux;
il discerna celles qui se pliaient le plus docilement aux exigences
de la prosodie; le troubadour, poëte errant, ne quittait point un
château sans emporter quelque mot bien frappé, quelque tour heureux
d'expression, et la langue générale, ainsi accrue et façonnée,
devenait chaque jour davantage, entre la Loire et les Pyrénées, la
voix éclatante de la vieille France.