_Pourquoi la Renaissance ne s'est point produite en France_
La France compte, dans l'histoire de ses origines, deux grands
siècles, le XIIe et le XIIIe. C'est l'époque des croisades, de
l'affranchissement des communes, l'âge d'or de la scolastique. Par
sa langue et ses entreprises politiques, par son Université de
Paris, par sa littérature et les ouvrages de ses artistes, notre
pays eut alors sur tout l'Occident et parfois même sur l'Orient la
primauté intellectuelle. Le français de Villehardouin fut longtemps
parlé à Athènes, à Sparte et dans l'Archipel. L'Europe lisait nos
poëmes chevaleresques et s'égayait de nos fabliaux. L'esprit humain
s'était réveillé chez nous et grâce à nous: la Renaissance semblait
commencer. Je dois rappeler d'abord quels furent, en France, les
premiers signes de cette révolution, la plus grande que l'histoire
ait vue depuis le christianisme; j'essaierai d'expliquer pourquoi
il n'a pas été donné à nos pères de l'accomplir jusqu'à la fin. On
comprendra mieux pourquoi l'Italie a pu reprendre et achever l'œuvre
interrompue de la civilisation, et rallumer la lampe sacrée qui
s'était éteinte entre nos mains.
I
Il faut signaler, au début même de cette recherche, dans les premiers
efforts que la France tenta pour renaître à la vie de l'esprit, une
cause d'impuissance assez grave. Au XIIe siècle, sur le territoire
qui s'étend entre l'Escaut, le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, nous
trouvons deux langues très-distinctes dont l'une, celle du Nord, se
subdivise en plusieurs dialectes bien tranchés; deux littératures
d'origines et d'inspiration différentes, deux civilisations
diverses en éclat et en durée, enfin, jusqu'à un certain point,
deux formes de régime politique. Ces deux Frances que séparait la
Loire s'entendirent et se pénétrèrent si peu durant leurs périodes
florissantes, que la critique manque de données pour débattre cette
question: si le Midi provençal n'avait point été écrasé par la
croisade de l'Albigeois, aurait-il, grâce à la vivacité et à l'ardeur
de son génie, ranimé à temps l'esprit français de langue d'oïl et
l'aurait-il guéri assez profondément du mal qu'il portait en lui,
pour que notre patrie pût devancer l'Italie dans l'enfantement de la
Renaissance?
Considérons donc, à part l'une de l'autre, ces deux moitiés de la
France, et, d'abord, la contrée qui, venue seulement à la seconde
heure, après un siècle de vie brillante et de poésie, succomba
tragiquement et sortit la première de l'histoire.
Ce grand pays, que sa langue et le souvenir de Rome firent longtemps
désigner du nom de Provence, avait été favorisé par les conditions
les plus heureuses: une nature riante, un ciel clément à l'olivier
et à la vigne, des campagnes sillonnées par les routes romaines, des
villes populeuses, les unes, telles que Toulouse et Bordeaux, assises
sur un fleuve docile; d'autres, telles que Narbonne, Aigues-Mortes,
Montpellier, reliées directement à la Méditerranée. Là, les
invasions germaniques n'avaient pas laissé de traces douloureuses; la
culture latine, la grâce de l'esprit grec n'avaient jamais disparu
entièrement de ces cités où jadis la vieille Gaule s'était mise à
l'école de la sagesse païenne; les monuments de l'époque impériale
à Nîmes, à Arles, à Orange, semblaient toujours, dans la vallée
du Rhône, comme le symbole des traditions nobles que le malheur
des temps avait partout ailleurs effacées. Les Sarrasins même y
avaient déposé des germes bienfaisants: Montpellier, en relation
avec Cordoue, Tolède et Salerne, pratiquait les sciences arabes,
la médecine, la botanique et les mathématiques. Les écoles juives
étaient actives à Narbonne, à Béziers, à Nîmes, à Carcassonne, à
Montpellier. Le commerce était prospère et contribuait non-seulement
à l'utilité, mais à l'élégance de la vie. Les marchands du Languedoc
allaient chercher en Asie les étoffes magnifiques, les parfums et les
épices précieuses de l'Orient. La bourgeoisie s'enrichissait, et la
richesse aidait à sa puissance. Elle avait gardé, du régime municipal
de Rome, la tradition du privilége. Le bourgeois était gentilhomme au
second degré; il fortifiait son logis et veillait sur les franchises
de sa cité couronnée de tours; il figurait même dans les tournois
et revêtait l'armure chevaleresque[1]. La noblesse n'était point
jalouse de la bourgeoisie; noblesse lettrée pour le temps, beaucoup
moins batailleuse que dans le Nord, amie des arts de la paix et
bienveillante. C'est pourquoi, sans grand effort et en peu d'années,
la France du Midi délia les plus gênantes entraves du régime féodal.
Dès le commencement du XIIe siècle, la Provence, tout le Languedoc,
la Guienne, l'Auvergne, le Limousin et le Poitou étaient des États
libres dont les ducs et les comtes ne reconnaissaient eux-mêmes de
suzerain que pour la forme, et en changeaient à volonté[2]. Les
grandes Communes de ce pays, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nîmes,
Arles, obtinrent dans leur plénitude les libertés municipales.
Toulouse, sous le sceptre léger de son comte, était une véritable
république. Dans ces cités, où la transmission des magistratures
locales était soigneusement réglée, la vie publique n'était point
troublée, comme dans la plupart des Communes italiennes, soit par
les entreprises des factions oligarchiques, soit par les impatiences
de la démocratie. L'attrait de la croisade, l'émotion de l'Occident
chrétien qui s'ébranlait tout entier pour une entreprise héroïque,
achevèrent l'éveil de l'esprit provençal: ce pays pacifique, que le
bien-être charmait et qui grandissait dans la liberté, se peupla tout
à coup de chanteurs. Guillaume, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine,
qui partit en 1101 à la tête de plus de cent mille hommes, fut le
premier des troubadours.
[1] _Preuves de l'Hist. du Languedoc_, t. III, p. 607.
[2] AUG. THIERRY, _Lettre XIII sur l'Hist. de France_.