CHAPITRE XVI

Mort de madame de Staël. -- Effet de son ouvrage sur la

Révolution. -- Je retourne à Londres. -- Agents du parti ultra.

-- Présentation de la note secrète. -- Le Roi ôte le commandement

des gardes nationales à Monsieur. -- Fureur de Jules de Polignac.

-- Conspiration du bord de l'eau. -- Congrès d'Aix-la-Chapelle.

-- Le duc de Richelieu obtient la libération du territoire.

J'ai négligé de parler dans le temps de la mort de madame de Staël.

Elle avait eu lieu, pendant un de mes séjours en Angleterre, à la

suite d'une longue maladie qu'elle avait traînée le plus tard possible

dans ce monde de Paris qu'elle appréciait si vivement. Elle y faisait

peine à voir au commencement des soirées. Elle arrivait épuisée par la

souffrance mais, au bout de quelque temps, l'esprit prenait

complètement le dessus de l'instinct, et elle était aussi brillante

que jamais, comme si elle voulait témoigner jusqu'au bout de cette

inimitable supériorité qui l'a laissée sans pareille.

La dernière fois que je la vis, c'était le matin; je partais le

lendemain. Depuis quelques jours, elle ne quittait plus son sopha; les

taches livides dont son visage, ses bras, ses mains étaient couverts

n'annonçaient que trop la décomposition du sang. Je sentais la pénible

impression d'un adieu éternel et sa conversation ne roulait que sur

des projets d'avenir. Elle était occupée de chercher une maison où sa

fille, la duchesse de Broglie, grosse et prête d'accoucher, serait

mieux logée.

Elle faisait des plans de vie pour l'hiver suivant. Elle voulait

rester plus souvent chez elle, donner des dîners fréquents. Elle

désignait par avance des habitués. Cherchait-elle à s'étourdir

elle-même? Je ne sais; mais le contraste de cet aspect si plein de

mort et de ces paroles si pleines de vie était déchirant; j'en sortis

navrée.

Il y avait une trop grande différence d'âge et assurément de mérite

entre nous pour que je puisse me vanter d'une liaison proprement dite

avec madame de Staël, mais elle était extrêmement bonne pour moi et

j'en étais très flattée. Le mouvement qu'elle mettait dans la société

était précisément du genre qui me plaisait le plus, parce qu'il

s'accordait parfaitement avec mes goûts de paresse.

C'était sans se lever de dessus son sopha que madame de Staël animait

tout un cercle; et cette activité de l'esprit m'est aussi agréable que

celle du corps me paraît assommante. Quand il me faut aller chercher

mon plaisir à grands frais, je cours toujours risque de le perdre en

chemin.

Sans être pour moi une peine de coeur, la mort de madame de Staël me

fut donc un chagrin. Le désespoir de ses enfants fut extrême. Ils

l'aimaient passionnément et la révélation faite sur son lit de douleur

et dont j'ai déjà parlé n'affaiblit ni leur sentiment ni leurs

regrets.

Auguste de Staël se rendit l'éditeur d'un ouvrage auquel elle

travaillait et qui parut au printemps de 1818. Il produisit un effet

dont les résultats n'ont pas été sans importance. Pendant l'Empire, la

Révolution de 1793 et ceux qui y avaient pris part étaient honnis. La

Restauration ne les avait pas réhabilités et personne ne réclamait le

dangereux honneur d'avoir travaillé à renverser le trône de Louis XVI.

On aurait vainement cherché en France un homme qui voulût se

reconnaître ouvrier en cette oeuvre. Les régicides mêmes s'en

défendaient; une circonstance fortuite les avait poussés dans ce

précipice, et, somme toute, le _petit chat_ (peut-être encore parce

qu'il ne savait pas s'en expliquer) se trouvait le seul coupable.

Le livre de madame de Staël changea tout à coup cette disposition, en

osant parler honorablement de la Révolution et des révolutionnaires.

La première, elle distingua les principes des actes, les espérances

trompées des honnêtes gens des crimes atroces qui souillèrent ces

jours néfastes et ensevelirent sous le sang toutes les améliorations

dont ils avaient cru doter la patrie. Enfin elle releva tellement le

nom de révolutionnaire que, d'une cruelle injure qu'il avait été

jusque-là, il devint presque un titre de gloire. L'opposition ne le

repoussa plus. Les libéraux se reconnurent successeurs des

révolutionnaires et firent remonter leur filiation jusqu'à 1789.

Messieurs de Lafayette, d'Argenson, de Thiard, de Chauvelin, de

Girardin, etc., formèrent les anneaux de cette chaîne. Les Lameth,

quoique réclamant le nom de patriotes de 89, et repoussés par les

émigrés et la Restauration, ne s'étaient pas ralliés à l'opposition

antiroyaliste. Ils demeuraient libéraux assez modérés, après avoir

servi à l'Empereur avec bien moins de zèle que ceux dont je viens de

citer les noms.

Je crois que cet ouvrage posthume de madame de Staël a été un funeste

présent fait au pays et n'a pas laissé de contribuer à réhabiliter cet

esprit révolutionnaire dans lequel la jeunesse s'est retrempée depuis

et dont nous voyons les funestes effets. Dès que le livre de madame de

Staël en eut donné l'exemple, les hymnes à la gloire de 1789 ne

tarirent plus. Il y a bien peu d'esprits assez justes pour savoir

n'extraire que le bon grain au milieu de cette sanglante ivraie.

Aussi avons-nous vu depuis encenser jusqu'au nom de Robespierre.

Le troisième volume est presque entièrement écrit par Benjamin

Constant; la différence de style et surtout de pensée s'y fait

remarquer. Il est plus amèrement républicain; les goûts

aristocratiques qui percent toujours à travers le plébéisme de madame

de Staël ne s'y retrouvent pas.

Une fièvre maligne, dont je pensai mourir, me retint plusieurs

semaines dans ma chambre. Je n'en sortis que pour soigner ma

belle-soeur qui fit une fausse couche de quatre mois et demi et ne

laissa pas de nous donner de l'inquiétude pour elle et beaucoup de

regrets pour le petit garçon que nous perdîmes. Aussitôt qu'elle fut

rétablie, je retournai à Londres.

L'affaire des liquidations, fixée enfin à seize millions pour les

réclamations particulières, avait fort occupé mon père. Il avait sans

cesse vu renaître les difficultés, qu'il croyait vaincues, sans

pouvoir comprendre ce qui y donnait lieu. Une triste découverte

expliqua ces retards.

La loyauté de monsieur de Richelieu avait dû se résigner aux roueries

inhérentes aux nécessités gouvernementales. Il s'était apprivoisé

depuis mon aventure au sujet du docteur Marshall. Le _cabinet noir_

lui apporta les preuves les plus flagrantes de la façon dont monsieur

Dudon, commissaire de la liquidation, vendait les intérêts de la

France aux étrangers, à beaux deniers comptants.

Des lettres interceptées, écrites à Berlin, et lues à la poste de

Paris, en faisaient foi. Le duc de Richelieu chassa monsieur Dudon

honteusement; mais, ne pouvant publier la nature des révélations qui

justifiaient sa démarche, il se fit de monsieur Dudon un ennemi

insolent. Devenu, immédiatement, royaliste de la plus étroite

observance, monsieur Dudon se donna pour victime de la pureté de ses

opinions et n'a pas laissé d'être incommode par la suite.

Dès qu'il eut été remplacé par monsieur Mounier, les affaires

marchèrent. L'intégrité de celui-ci débrouilla ce que l'autre avait

volontairement embrouillé. Les liquidations furent promptement réglées

et la conclusion fut un succès pour le gouvernement. C'est à cette

occasion que s'est formée la liaison intime du duc de Richelieu avec

monsieur Mounier.

À mesure que les affaires d'argent s'aplanissaient, l'espoir de notre

émancipation se rapprochait et les fureurs du parti ultra

s'exaspéraient dans la même proportion. Sa niaiserie était égale à son

intolérance.

Je me souviens qu'avant de quitter Paris j'entendais déblatérer contre

le gouvernement qui exigeait des capitalistes français 66 d'un emprunt

nouveau, tandis qu'il n'avait pu obtenir que 54 l'année précédente de

messieurs Baring et Cie; faisant crime au ministère que le crédit

public se fût, en quelques mois, élevé de 12 pour 100 sous son

administration! Il faut avoir vécu dans les temps de passion pour

croire à de pareilles sottises.

Nous vîmes arriver successivement à Londres plusieurs envoyés de

Monsieur, les Crussol, les Fitz-James, les La Ferronnays, les de

Bruges, etc. Mon père était très bien instruit de leur mission; les

ministres anglais en étaient indignés. Le duc de Wellington signalait

d'avance la fausseté de leurs rapports. Tous venaient représenter la

France sous l'aspect le plus sinistre et le plus dangereux pour le

monde et réclamaient la prolongation de l'occupation étrangère.

Le duc de Fitz-James força tellement la mesure que lord Castlereagh

lui dit:

«Si ce tableau était exact, il faudrait sur-le-champ rappeler nos

troupes, former un cordon autour de la France et la laisser se dévorer

intérieurement. Heureusement, monsieur le duc, nous avons des

renseignements moins effrayants à opposer aux vôtres.»

L'expression de ces messieurs, en parlant de mon père, était que

c'était dommage mais qu'il avait passé à l'ennemi. Quel bonheur pour

la monarchie, si elle avait été exclusivement entourée de pareils

ennemis! Monsieur de Richelieu, selon eux, avait eu de bonnes

intentions mais il était perverti.

Quant aux autres ministres, c'étaient des gueux et des scélérats:

messieurs Decazes, Lainé, Pasquier, Molé, Corvetto; il n'y avait

rémission pour personne. À mesure que la libération de la patrie

approchait, l'anxiété du parti redoublait. Je crois que c'est à cette

époque que parut le _Conservateur_. Cette publication hebdomadaire

avait pour rédacteur principal monsieur de Chateaubriand, mais tous

les coryphées parmi les ultras y déposaient leur bilieuse éloquence.

Cet organe a fait bien du mal au trône.

Jules de Polignac arriva le dernier en Angleterre; il était porteur de

la fameuse _note secrète_, oeuvre avouée et reconnue de Monsieur,

quoique monsieur de Vitrolles l'eût rédigée.

Jamais action plus antipatriotique n'a été conseillée à un prince;

jamais prince héritier d'une couronne n'en a fait une plus coupable.

Les cabinets étrangers l'accueillirent avec mépris, et le roi Louis

XVIII en conçut une telle fureur contre son frère que cela lui donna

du courage pour lui ôter le commandement des gardes nationales du

royaume.

Depuis longtemps les ministres sollicitaient du Roi de rendre au

ministère de l'intérieur l'organisation des gardes nationales et de

les remettre sous ses ordres; le Roi en reconnaissait la nécessité

mais reculait effrayé des cris qu'allait pousser Monsieur.

Il avait été, dès 1814, nommé commandant général des gardes nationaux

de France. Il avait formé un état-major à son image. Des inspecteurs

généraux allaient chaque trimestre faire des tournées et s'occupaient

des dispositions des officiers qui tous étaient nommés par Monsieur et

à sa dévotion. La plupart étaient membres de la Congrégation. Leur

correspondance avec Jules de Polignac, premier inspecteur général,

était journalière et sa police s'exerçait avec activité et passion.

C'était un État dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement, une

armée dans l'armée. Ce qu'à juste titre on a nommé le _gouvernement

occulte_ était alors à son apogée. L'ordonnance qui ôtait le

commandement à Monsieur enlevait au parti une grande portion de son

pouvoir en le privant d'une force armée aussi énorme dont il pouvait

disposer et qui ne recevait d'ordres que de lui.

Jules de Polignac en apprit la nouvelle (car cela avait été tenu fort

secret) par ma mère qui lui donna le _Moniteur_ à lire. Malgré sa

retenue habituelle, il fut assez peu maître de lui pour prononcer

quelques mots, trouvés si coupables par ma mère qu'elle lui dit

vouloir aller aussitôt les rapporter à mon père pour qu'il en donnât

avis au Roi. Averti de son imprudence, il chercha à les tourner en

plaisanterie; mais ne pouvant réussir à faire prendre le change à ma

mère, il eut recours à des supplications, qui allèrent jusqu'aux

larmes et aux génuflexions, et obtint enfin la parole qu'elle ne

répéterait pas un propos qu'il assurait n'avoir pas l'importance

qu'elle voulait y donner.

Je n'ai jamais su précisément les mots. Seulement le nom de monsieur

de Villèle y était mêlé et j'ai eu lieu de croire que la conspiration,

dite du bord de l'eau, dont la réalité n'est révoquée en doute par

aucune des personnes instruites des affaires à cette époque, cette

conspiration, qui avait pour but de faire régner Charles X avant que

le Ciel eût disposé de Louis XVIII, n'était que le commentaire des

paroles échappées à la colère de Jules.

Je n'entre pas dans plus de détails sur cet événement, quoique la

plupart des acteurs parmi les conspirateurs, aussi bien que parmi ceux

qu'ils devaient attaquer, fussent des personnes avec lesquelles nos

relations étaient intimes; mais j'étais absente lors de la découverte,

et le projet remontait si haut que le ministère et le Roi ne voulurent

pas aller jusqu'à la source. On se borna à l'éventer sans donner

aucune suite aux recherches.

Le Roi en conçut un mortel chagrin et ne laissa pas ignorer à son

frère qu'il en était instruit. Je ne sais pas si monsieur le duc de

Berry était dans le secret; j'espère que non. Quant à monsieur le duc

d'Angoulême, le parti s'en cachait avec plus de soin que d'aucune

autre personne.

Quoique la sagesse du gouvernement eût assoupi le bruit de cette

affaire, le parti ultra se trouva un peu gêné par cette découverte. Il

était en position de garder des mesures avec le pouvoir; il devint, ou

du moins chercha à paraître, plus modéré pendant quelque temps.

Cela ne l'empêcha pas d'avoir au Congrès d'Aix-la-Chapelle des agents

occupés à déjouer auprès des étrangers les négociations du duc de

Richelieu. Elles réussirent cependant et il eut la gloire et le

bonheur de signer le traité qui délivrait son pays d'une garnison

étrangère. Sans doute c'était encore à titre onéreux, mais la France

pouvait payer les charges qu'elle acceptait; ce qu'elle ne pouvait

plus supporter, c'était l'humiliation de n'être pas maîtresse chez

elle.

Le respect et la confiance qu'inspirait le caractère loyal de monsieur

de Richelieu entrèrent pour beaucoup dans le succès de cette

négociation qui nous combla de joie.

Je me rappelle que, le jour où la signature du traité fut apprise à

Londres, tout le corps diplomatique et les ministres anglais

accoururent chez mon père lui faire compliment et partager notre

satisfaction. Les hommages pour le duc de Richelieu étaient dans

toutes les bouches; chacun avait un trait particulier à citer de son

honorable habileté.

Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 39 / 72 题