Mort de madame de Staël. -- Effet de son ouvrage sur la
Révolution. -- Je retourne à Londres. -- Agents du parti ultra.
-- Présentation de la note secrète. -- Le Roi ôte le commandement
des gardes nationales à Monsieur. -- Fureur de Jules de Polignac.
-- Conspiration du bord de l'eau. -- Congrès d'Aix-la-Chapelle.
-- Le duc de Richelieu obtient la libération du territoire.
J'ai négligé de parler dans le temps de la mort de madame de Staël.
Elle avait eu lieu, pendant un de mes séjours en Angleterre, à la
suite d'une longue maladie qu'elle avait traînée le plus tard possible
dans ce monde de Paris qu'elle appréciait si vivement. Elle y faisait
peine à voir au commencement des soirées. Elle arrivait épuisée par la
souffrance mais, au bout de quelque temps, l'esprit prenait
complètement le dessus de l'instinct, et elle était aussi brillante
que jamais, comme si elle voulait témoigner jusqu'au bout de cette
inimitable supériorité qui l'a laissée sans pareille.
La dernière fois que je la vis, c'était le matin; je partais le
lendemain. Depuis quelques jours, elle ne quittait plus son sopha; les
taches livides dont son visage, ses bras, ses mains étaient couverts
n'annonçaient que trop la décomposition du sang. Je sentais la pénible
impression d'un adieu éternel et sa conversation ne roulait que sur
des projets d'avenir. Elle était occupée de chercher une maison où sa
fille, la duchesse de Broglie, grosse et prête d'accoucher, serait
mieux logée.
Elle faisait des plans de vie pour l'hiver suivant. Elle voulait
rester plus souvent chez elle, donner des dîners fréquents. Elle
désignait par avance des habitués. Cherchait-elle à s'étourdir
elle-même? Je ne sais; mais le contraste de cet aspect si plein de
mort et de ces paroles si pleines de vie était déchirant; j'en sortis
navrée.
Il y avait une trop grande différence d'âge et assurément de mérite
entre nous pour que je puisse me vanter d'une liaison proprement dite
avec madame de Staël, mais elle était extrêmement bonne pour moi et
j'en étais très flattée. Le mouvement qu'elle mettait dans la société
était précisément du genre qui me plaisait le plus, parce qu'il
s'accordait parfaitement avec mes goûts de paresse.
C'était sans se lever de dessus son sopha que madame de Staël animait
tout un cercle; et cette activité de l'esprit m'est aussi agréable que
celle du corps me paraît assommante. Quand il me faut aller chercher
mon plaisir à grands frais, je cours toujours risque de le perdre en
chemin.
Sans être pour moi une peine de coeur, la mort de madame de Staël me
fut donc un chagrin. Le désespoir de ses enfants fut extrême. Ils
l'aimaient passionnément et la révélation faite sur son lit de douleur
et dont j'ai déjà parlé n'affaiblit ni leur sentiment ni leurs
regrets.
Auguste de Staël se rendit l'éditeur d'un ouvrage auquel elle
travaillait et qui parut au printemps de 1818. Il produisit un effet
dont les résultats n'ont pas été sans importance. Pendant l'Empire, la
Révolution de 1793 et ceux qui y avaient pris part étaient honnis. La
Restauration ne les avait pas réhabilités et personne ne réclamait le
dangereux honneur d'avoir travaillé à renverser le trône de Louis XVI.
On aurait vainement cherché en France un homme qui voulût se
reconnaître ouvrier en cette oeuvre. Les régicides mêmes s'en
défendaient; une circonstance fortuite les avait poussés dans ce
précipice, et, somme toute, le _petit chat_ (peut-être encore parce
qu'il ne savait pas s'en expliquer) se trouvait le seul coupable.
Le livre de madame de Staël changea tout à coup cette disposition, en
osant parler honorablement de la Révolution et des révolutionnaires.
La première, elle distingua les principes des actes, les espérances
trompées des honnêtes gens des crimes atroces qui souillèrent ces
jours néfastes et ensevelirent sous le sang toutes les améliorations
dont ils avaient cru doter la patrie. Enfin elle releva tellement le
nom de révolutionnaire que, d'une cruelle injure qu'il avait été
jusque-là, il devint presque un titre de gloire. L'opposition ne le
repoussa plus. Les libéraux se reconnurent successeurs des
révolutionnaires et firent remonter leur filiation jusqu'à 1789.
Messieurs de Lafayette, d'Argenson, de Thiard, de Chauvelin, de
Girardin, etc., formèrent les anneaux de cette chaîne. Les Lameth,
quoique réclamant le nom de patriotes de 89, et repoussés par les
émigrés et la Restauration, ne s'étaient pas ralliés à l'opposition
antiroyaliste. Ils demeuraient libéraux assez modérés, après avoir
servi à l'Empereur avec bien moins de zèle que ceux dont je viens de
citer les noms.
Je crois que cet ouvrage posthume de madame de Staël a été un funeste
présent fait au pays et n'a pas laissé de contribuer à réhabiliter cet
esprit révolutionnaire dans lequel la jeunesse s'est retrempée depuis
et dont nous voyons les funestes effets. Dès que le livre de madame de
Staël en eut donné l'exemple, les hymnes à la gloire de 1789 ne
tarirent plus. Il y a bien peu d'esprits assez justes pour savoir
n'extraire que le bon grain au milieu de cette sanglante ivraie.
Aussi avons-nous vu depuis encenser jusqu'au nom de Robespierre.
Le troisième volume est presque entièrement écrit par Benjamin
Constant; la différence de style et surtout de pensée s'y fait
remarquer. Il est plus amèrement républicain; les goûts
aristocratiques qui percent toujours à travers le plébéisme de madame
de Staël ne s'y retrouvent pas.
Une fièvre maligne, dont je pensai mourir, me retint plusieurs
semaines dans ma chambre. Je n'en sortis que pour soigner ma
belle-soeur qui fit une fausse couche de quatre mois et demi et ne
laissa pas de nous donner de l'inquiétude pour elle et beaucoup de
regrets pour le petit garçon que nous perdîmes. Aussitôt qu'elle fut
rétablie, je retournai à Londres.
L'affaire des liquidations, fixée enfin à seize millions pour les
réclamations particulières, avait fort occupé mon père. Il avait sans
cesse vu renaître les difficultés, qu'il croyait vaincues, sans
pouvoir comprendre ce qui y donnait lieu. Une triste découverte
expliqua ces retards.
La loyauté de monsieur de Richelieu avait dû se résigner aux roueries
inhérentes aux nécessités gouvernementales. Il s'était apprivoisé
depuis mon aventure au sujet du docteur Marshall. Le _cabinet noir_
lui apporta les preuves les plus flagrantes de la façon dont monsieur
Dudon, commissaire de la liquidation, vendait les intérêts de la
France aux étrangers, à beaux deniers comptants.
Des lettres interceptées, écrites à Berlin, et lues à la poste de
Paris, en faisaient foi. Le duc de Richelieu chassa monsieur Dudon
honteusement; mais, ne pouvant publier la nature des révélations qui
justifiaient sa démarche, il se fit de monsieur Dudon un ennemi
insolent. Devenu, immédiatement, royaliste de la plus étroite
observance, monsieur Dudon se donna pour victime de la pureté de ses
opinions et n'a pas laissé d'être incommode par la suite.
Dès qu'il eut été remplacé par monsieur Mounier, les affaires
marchèrent. L'intégrité de celui-ci débrouilla ce que l'autre avait
volontairement embrouillé. Les liquidations furent promptement réglées
et la conclusion fut un succès pour le gouvernement. C'est à cette
occasion que s'est formée la liaison intime du duc de Richelieu avec
monsieur Mounier.
À mesure que les affaires d'argent s'aplanissaient, l'espoir de notre
émancipation se rapprochait et les fureurs du parti ultra
s'exaspéraient dans la même proportion. Sa niaiserie était égale à son
intolérance.
Je me souviens qu'avant de quitter Paris j'entendais déblatérer contre
le gouvernement qui exigeait des capitalistes français 66 d'un emprunt
nouveau, tandis qu'il n'avait pu obtenir que 54 l'année précédente de
messieurs Baring et Cie; faisant crime au ministère que le crédit
public se fût, en quelques mois, élevé de 12 pour 100 sous son
administration! Il faut avoir vécu dans les temps de passion pour
croire à de pareilles sottises.
Nous vîmes arriver successivement à Londres plusieurs envoyés de
Monsieur, les Crussol, les Fitz-James, les La Ferronnays, les de
Bruges, etc. Mon père était très bien instruit de leur mission; les
ministres anglais en étaient indignés. Le duc de Wellington signalait
d'avance la fausseté de leurs rapports. Tous venaient représenter la
France sous l'aspect le plus sinistre et le plus dangereux pour le
monde et réclamaient la prolongation de l'occupation étrangère.
Le duc de Fitz-James força tellement la mesure que lord Castlereagh
lui dit:
«Si ce tableau était exact, il faudrait sur-le-champ rappeler nos
troupes, former un cordon autour de la France et la laisser se dévorer
intérieurement. Heureusement, monsieur le duc, nous avons des
renseignements moins effrayants à opposer aux vôtres.»
L'expression de ces messieurs, en parlant de mon père, était que
c'était dommage mais qu'il avait passé à l'ennemi. Quel bonheur pour
la monarchie, si elle avait été exclusivement entourée de pareils
ennemis! Monsieur de Richelieu, selon eux, avait eu de bonnes
intentions mais il était perverti.
Quant aux autres ministres, c'étaient des gueux et des scélérats:
messieurs Decazes, Lainé, Pasquier, Molé, Corvetto; il n'y avait
rémission pour personne. À mesure que la libération de la patrie
approchait, l'anxiété du parti redoublait. Je crois que c'est à cette
époque que parut le _Conservateur_. Cette publication hebdomadaire
avait pour rédacteur principal monsieur de Chateaubriand, mais tous
les coryphées parmi les ultras y déposaient leur bilieuse éloquence.
Cet organe a fait bien du mal au trône.
Jules de Polignac arriva le dernier en Angleterre; il était porteur de
la fameuse _note secrète_, oeuvre avouée et reconnue de Monsieur,
quoique monsieur de Vitrolles l'eût rédigée.
Jamais action plus antipatriotique n'a été conseillée à un prince;
jamais prince héritier d'une couronne n'en a fait une plus coupable.
Les cabinets étrangers l'accueillirent avec mépris, et le roi Louis
XVIII en conçut une telle fureur contre son frère que cela lui donna
du courage pour lui ôter le commandement des gardes nationales du
royaume.
Depuis longtemps les ministres sollicitaient du Roi de rendre au
ministère de l'intérieur l'organisation des gardes nationales et de
les remettre sous ses ordres; le Roi en reconnaissait la nécessité
mais reculait effrayé des cris qu'allait pousser Monsieur.
Il avait été, dès 1814, nommé commandant général des gardes nationaux
de France. Il avait formé un état-major à son image. Des inspecteurs
généraux allaient chaque trimestre faire des tournées et s'occupaient
des dispositions des officiers qui tous étaient nommés par Monsieur et
à sa dévotion. La plupart étaient membres de la Congrégation. Leur
correspondance avec Jules de Polignac, premier inspecteur général,
était journalière et sa police s'exerçait avec activité et passion.
C'était un État dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement, une
armée dans l'armée. Ce qu'à juste titre on a nommé le _gouvernement
occulte_ était alors à son apogée. L'ordonnance qui ôtait le
commandement à Monsieur enlevait au parti une grande portion de son
pouvoir en le privant d'une force armée aussi énorme dont il pouvait
disposer et qui ne recevait d'ordres que de lui.
Jules de Polignac en apprit la nouvelle (car cela avait été tenu fort
secret) par ma mère qui lui donna le _Moniteur_ à lire. Malgré sa
retenue habituelle, il fut assez peu maître de lui pour prononcer
quelques mots, trouvés si coupables par ma mère qu'elle lui dit
vouloir aller aussitôt les rapporter à mon père pour qu'il en donnât
avis au Roi. Averti de son imprudence, il chercha à les tourner en
plaisanterie; mais ne pouvant réussir à faire prendre le change à ma
mère, il eut recours à des supplications, qui allèrent jusqu'aux
larmes et aux génuflexions, et obtint enfin la parole qu'elle ne
répéterait pas un propos qu'il assurait n'avoir pas l'importance
qu'elle voulait y donner.
Je n'ai jamais su précisément les mots. Seulement le nom de monsieur
de Villèle y était mêlé et j'ai eu lieu de croire que la conspiration,
dite du bord de l'eau, dont la réalité n'est révoquée en doute par
aucune des personnes instruites des affaires à cette époque, cette
conspiration, qui avait pour but de faire régner Charles X avant que
le Ciel eût disposé de Louis XVIII, n'était que le commentaire des
paroles échappées à la colère de Jules.
Je n'entre pas dans plus de détails sur cet événement, quoique la
plupart des acteurs parmi les conspirateurs, aussi bien que parmi ceux
qu'ils devaient attaquer, fussent des personnes avec lesquelles nos
relations étaient intimes; mais j'étais absente lors de la découverte,
et le projet remontait si haut que le ministère et le Roi ne voulurent
pas aller jusqu'à la source. On se borna à l'éventer sans donner
aucune suite aux recherches.
Le Roi en conçut un mortel chagrin et ne laissa pas ignorer à son
frère qu'il en était instruit. Je ne sais pas si monsieur le duc de
Berry était dans le secret; j'espère que non. Quant à monsieur le duc
d'Angoulême, le parti s'en cachait avec plus de soin que d'aucune
autre personne.
Quoique la sagesse du gouvernement eût assoupi le bruit de cette
affaire, le parti ultra se trouva un peu gêné par cette découverte. Il
était en position de garder des mesures avec le pouvoir; il devint, ou
du moins chercha à paraître, plus modéré pendant quelque temps.
Cela ne l'empêcha pas d'avoir au Congrès d'Aix-la-Chapelle des agents
occupés à déjouer auprès des étrangers les négociations du duc de
Richelieu. Elles réussirent cependant et il eut la gloire et le
bonheur de signer le traité qui délivrait son pays d'une garnison
étrangère. Sans doute c'était encore à titre onéreux, mais la France
pouvait payer les charges qu'elle acceptait; ce qu'elle ne pouvait
plus supporter, c'était l'humiliation de n'être pas maîtresse chez
elle.
Le respect et la confiance qu'inspirait le caractère loyal de monsieur
de Richelieu entrèrent pour beaucoup dans le succès de cette
négociation qui nous combla de joie.
Je me rappelle que, le jour où la signature du traité fut apprise à
Londres, tout le corps diplomatique et les ministres anglais
accoururent chez mon père lui faire compliment et partager notre
satisfaction. Les hommages pour le duc de Richelieu étaient dans
toutes les bouches; chacun avait un trait particulier à citer de son
honorable habileté.