Le comte Decazes veut changer de ministère. -- Intrigues contre
le duc de Richelieu. -- Il donne sa démission. -- Le général
Dessolle lui succède. -- Mariage de monsieur Decazes. -- Le comte
de Sainte-Aulaire. -- Mon père demande à se retirer. -- Il est
remplacé par le marquis de La Tour-Maubourg. -- Le Roi est
mécontent de mon père. -- Mes idées sur la carrière diplomatique.
-- Une fournée de pairs. -- Monsieur de Barthélemy.
On devait croire qu'après ses succès d'Aix-la-Chapelle le président du
conseil reviendrait à Paris tout-puissant. Il en fut autrement. Les
deux oppositions de droite et de gauche se coalisèrent pour amoindrir
le résultat obtenu, et le parti ministériel, sous l'influence de
monsieur Decazes, ne se donna que peu de soins pour le montrer dans
toute son importance.
Monsieur de Richelieu était personnellement l'homme le moins propre à
exploiter un succès, mais monsieur Decazes s'y entendait fort bien.
Dans cette circonstance, il négligea de le vouloir. Des intrigues
intérieures dans le sein du ministère en furent cause. Monsieur
Decazes s'était uni à un parti semi-libéral qui, depuis, a produit ce
qu'on a appelé _les doctrinaires_. Ce parti avait longtemps crié
contre le ministère de la police et il persuada à monsieur Decazes
qu'en faisant réformer ce ministère au départ des étrangers il
semblerait n'avoir été créé que pour un moment de crise et que le Roi
ferait un acte habile dont la popularité rejaillirait sur lui.
Monsieur Decazes goûtait cette pensée mais à condition, bien entendu,
qu'il resterait ministre et ministre influent. Il en parla à monsieur
de Richelieu qui adopta l'idée. Monsieur Lainé, ministre de
l'intérieur, professait sans cesse de son désintéressement, de son
abnégation de toute ambition et de son ennui des affaires.
Monsieur de Richelieu, qui avait, à cette époque, parfaite confiance
en lui et en ses paroles, alla avec la candeur de son caractère lui
demander de céder son portefeuille à Decazes qui en avait envie.
Monsieur Lainé se mit en fureur contre une telle proposition, et le
duc de Richelieu, avec la gaucherie habituelle de sa loyale franchise,
s'en alla rapporter à monsieur Decazes qu'il ne fallait plus penser à
son projet parce que monsieur Lainé ne voulait pas y consentir. Il
reconnaissait bien du reste la convenance de renoncer à avoir un
ministère spécial de la police; il avouait tous les inconvénients que
monsieur Decazes signalait à le maintenir, mais il faudrait aviser à
un autre moyen de le supprimer.
Après avoir donné ces étranges satisfactions à messieurs Decazes et
Lainé, il partit pour Aix-la-Chapelle en complète sécurité des bonnes
dispositions de ses collègues envers lui. Il put en voir la vanité au
retour.
Je ne sais pas au juste les intrigues qu'on fit jouer ni les dégoûts
dont on l'entoura, mais, à la fin de l'année, il dut donner sa
démission ainsi que messieurs Pasquier, Molé, Lainé et Corvetto. Le
général Dessolle devint le chef ostensible du nouveau cabinet dont
monsieur Decazes était le directeur véritable.
Je n'ai jamais pu comprendre que monsieur Decazes n'ait pas senti que
le beau manteau de cristal pur, dont la présidence de monsieur de
Richelieu couvrait son favoritisme, était nécessaire à la durée de son
crédit. Il ne pouvait soutenir le poids des haines dirigées contre
lui que sous cette noble et transparente égide.
Monsieur de Richelieu ne lui enviait en aucune façon sa faveur et lui
en laissait toute la puissance, toute l'importance, tous les profits
et aussi tous les ennuis; car ce n'était pas tout à fait un bénéfice
sans charge de devoir amuser un vieux monarque valétudinaire tourmenté
dans son intérieur.
Monsieur Decazes avait épousé depuis quelques mois mademoiselle de
Sainte-Aulaire, fille de qualité riche et ayant par sa mère,
mademoiselle de Soyecourt, des alliances presque royales. Ces
relations flattaient monsieur Decazes et plaisaient au Roi. Aussi ce
mariage lui avait été assez agréable pour qu'il s'en mêlât
personnellement, et cette circonstance avait été une occasion de
rapprochement avec une nuance d'opposition hostile à laquelle
appartenait monsieur de Sainte-Aulaire. Je professe pour celui-ci une
amitié qui dure tantôt depuis trente ans. Toutefois je dois avouer
que, dans les premiers moments de la Restauration, il s'était conduit,
au moins, avec maladresse.
Il avait successivement renié Napoléon dont il était chambellan en
1814, et Louis XVIII en 1815, dans les deux villes de Bar-le-Duc et de
Toulouse dont il se trouvait préfet à ces deux époques, d'une manière
ostensible et injurieuse qui ne convenait pas mieux à sa position qu'à
son caractère et à son esprit, un des plus doux et des plus agréables
que je connaisse. Mais il y a des circonstances si écrasantes qu'elles
trouvent bien peu d'hommes à leur niveau, surtout parmi les gens
d'esprit. Les bêtes s'en tirent mieux parce qu'elles ne les
comprennent pas.
Sa conduite pendant les Cent-Jours avait jeté monsieur de
Sainte-Aulaire dans les rangs de la gauche. Le mariage de monsieur
Decazes avec mademoiselle de Sainte-Aulaire, au lieu de rapprocher le
ministre du parti aristocratique auquel elle appartenait par sa
naissance, l'avait mis dans la société de l'opposition et lui donnait,
fort à tort, une nuance de couleur révolutionnaire que les ultras
enluminaient de leur palette la mieux chargée.
Je n'oserais pas assurer que leurs cris, sans cesse répétés, n'eussent
exercé, à notre insu, quelque influence même sur nous à Londres.
La nouvelle de la retraite de monsieur de Richelieu, à laquelle il ne
s'attendait nullement, fut un coup très sensible à mon père. J'ai déjà
dit que les affaires importantes de l'ambassade se traitaient entre
eux, sans passer par les bureaux, dans des lettres confidentielles et
autographes. Mon père n'avait aucun rapport personnel avec monsieur
Dessolle et ne pouvait continuer avec lui une pareille correspondance.
Il reçut du nouveau ministre une espèce de circulaire fort polie dans
laquelle, après force compliments, on l'avertissait que la politique
du cabinet était changée.
Mon père avait déjà bien bonne envie de suivre son chef; cette lettre
le décida. Il répondit que sa tâche était accomplie. Ainsi que le duc
de Richelieu, il avait cru devoir rester à son poste jusqu'à la
retraite complète des étrangers, les négociations entamées devant,
autant que possible, être conduites par les mêmes mains, mais qu'une
nouvelle ère semblant commencer dans un autre esprit, il profitait de
l'occasion pour demander un repos que son âge réclamait.
Nous fûmes charmées, ma mère et moi, de cette décision. La vie
diplomatique m'était odieuse, et ma mère ne pouvait supporter la
séparation de mon frère. D'ailleurs, nous nous apercevions que le
travail auquel il s'était consciencieusement astreint fatiguait trop
mon père. Sa bonne judiciaire conservait toute sa force primitive,
mais déjà nous remarquions que sa mémoire faiblissait.
Lorsqu'un homme a été depuis l'âge de trente ans jusqu'à soixante hors
des affaires et qu'il y rentre, ou il les fait très mal, ou bien elles
l'écrasent. C'est ce qui arrivait à mon père.
Monsieur Dessolle lui répondit en l'engageant à revenir sur sa
décision, mais il y persista. Ce n'était pas, disait-il, avec
l'intention de refuser son assentiment au gouvernement du Roi, mais
dans la pensée qu'un ambassadeur nouvellement nommé serait mieux placé
vis-à-vis du cabinet anglais qu'un homme qui semblerait appelé à se
contredire lui-même.
Une négociation, par exemple, était ouverte pour obtenir du roi des
Pays-Bas d'expulser de Belgique le nid de conspirateurs d'où émanaient
les brochures et les agitateurs qui troublaient le royaume. Monsieur
Decazes mettait la plus grande importance à son succès et en parlait
quotidiennement au duc de Richelieu qui, pressé par lui, réclamait les
bons offices du cabinet anglais. Un des premiers soins du ministère
Dessolle fut d'adresser des remerciements au roi de Hollande pour la
noble hospitalité qu'il exerçait envers des réfugiés qu'on espérait
voir bientôt rapporter leurs lumières et leurs talents dans la patrie.
La copie de cette pièce fut produite à mon père par lord Castlereagh,
en réponse à une note qu'il avait passée d'après les anciens
documents. Cela était peut-être sage, mais il fallait un nouveau
négociateur pour une nouvelle politique.
Il y eut encore une réponse de monsieur Dessolle qui semblait disposé,
plus qu'il ne se l'était d'abord proposé, à suivre les traces de son
prédécesseur; mais mon père avait annoncé ses projets de retraite à
Londres, et, malgré toutes les obligeantes sollicitations du Régent
et de ses ministres, il resta inflexible.
Le marquis de La Tour-Maubourg fut nommé pour le remplacer. Avec la
franchise de son caractère, mon père s'occupa tout de suite activement
de lui préparer les voies, de façon à rendre la position du nouvel
ambassadeur la meilleure possible, dans les affaires et dans la
société.
Monsieur de La Tour-Maubourg, qui est aussi éminemment loyal,
ressentit vivement ces procédés et en a toujours conservé une sincère
reconnaissance. Mon père y ajouta un autre service, car, de retour à
Paris et n'y ayant plus d'intérêt personnel, il démontra clairement
que l'ambassade de Londres n'était pas suffisamment payée et fit
augmenter de soixante mille francs le traitement de son successeur.
Si monsieur de La Tour-Maubourg était touché des procédés de mon père,
monsieur Dessolle, en revanche, était piqué de son retour, et monsieur
Decazes en était assez blessé pour avoir irrité le roi Louis XVIII
contre lui.
Le favori n'avait pas tout à fait tort. La retraite d'un homme aussi
considéré que mon père et qui avait jusque-là marché dans les mêmes
voies pouvait s'interpréter comme une rupture, et, malgré l'extrême
modération des paroles de mon père et de sa famille, les ennemis de
monsieur Decazes ne manquèrent pas de s'emparer de ce prétexte pour en
profiter contre lui.
Quelques semaines s'étaient écoulées dans les pourparlers entre mon
père et le ministre. Quoique sa démission eût suivi immédiatement
celle de monsieur de Richelieu, elle ne fut acceptée qu'à la fin de
janvier 1819. Je partis aussitôt pour Paris afin d'y préparer les
logements.
Je trouvai le Roi fort exaspéré et disant que, jusqu'à cette heure, il
avait cru que les ambassadeurs accrédités par lui le représentaient,
mais que le marquis d'Osmond aimait mieux ne représenter que monsieur
de Richelieu. On voit que le père de la Charte n'avait pas encore tout
à fait dépouillé le petit-fils de Louis XIV et tenait le langage de
Versailles. Il aurait probablement mieux apprécié la conduite de mon
père si elle avait été agréable au favori.
Celui-ci, au reste, m'accueillit avec une bienveillance que j'ai eu
lieu de croire peu sincère. Non seulement mon père, qu'on avait comblé
d'éloges pendant tout le cours de son ambassade, ne reçut aucune
marque de satisfaction, mais il eut même beaucoup de peine à obtenir
la pension de retraite à laquelle il avait un droit acquis et
indisputable, sous prétexte que les fonds étaient absorbés. Au reste,
il ne fut pas seul à souffrir le _ben servire e non gradire_: les
ministres sortants, et surtout monsieur de Richelieu, firent une riche
moisson d'ingratitude, à la Cour, aux Chambres et jusque dans le
public.
Monsieur et Madame me traitèrent avec plus de bonté que de coutume
lorsque j'allai faire ma cour à mon arrivée de Londres. Monsieur le
duc de Berry voulut me faire convenir que mon père quittait la partie
parce qu'enfin il la voyait entre les mains des Jacobins. Je m'y
refusai absolument, me retranchant sur son âge qui réclamait le repos,
sur la convenance de quitter les affaires lorsque l'oeuvre de la
libération du territoire était accomplie, et sur la santé de ma mère.
Le prince insista vainement et m'en témoigna un peu d'humeur, mais
pourtant avec son amitié accoutumée.
Quant aux autres, lorsqu'ils virent qu'aucune de nos allures n'était
celles de l'opposition et que, dans la Chambre des pairs, mon père
votait avec le ministère, ils renoncèrent à leurs gracieusetés et
rentrèrent dans leur froideur habituelle.
Ma mère était tombée dangereusement malade à Douvres et nous donna de
vives inquiétudes. Elle put enfin passer la mer et nous nous trouvâmes
réunis à Paris à notre très grande joie.
Mon père ne tarda pas à éprouver un peu de l'ennui qui atteint
toujours les hommes à leur sortie de l'activité des affaires. Son bon
esprit et son admirable caractère en triomphèrent promptement. Il n'y
a pas de situation plus propre à faire naître ce genre de regret que
celle d'un ambassadeur rentrant dans la vie privée. Toutes ses
relations sont rompues; il est étranger aux personnes influentes de
son pays; il n'est plus au courant de ces petits détails qui occupent
les hommes au pouvoir, car, après tout, le commérage règne parmi eux
comme parmi nous; il s'est accoutumé à attacher du prix aux
distinctions de société, et elles lui manquent toutes à la fois.
Il n'y a pas de métier plus maussade à mon sens, où l'on joue plus
complètement le rôle de l'âne chargé de reliques et où les honneurs
qu'on reçoit soient plus indépendants de toute estime, de toute
valeur, de toute considération personnelle.
Je sais qu'il est convenu de regarder cette carrière comme la plus
agréable, surtout lorsqu'on arrive au rang d'ambassadeur. Je ne l'ai
connue que dans cette phase et je la proclame détestable. Lorsqu'on a
veillé la nuit pour rendre compte des travaux du jour et qu'on a
réussi dans une négociation difficile, épineuse, souvent entravée par
des instructions maladroites tout l'honneur en revient au ministre
qui, dans la phrase entortillée de quelque dépêche, vous a laissé
deviner ses intentions, précisément assez pour pouvoir vous désavouer
si vous échouez. En revanche, si l'affaire manque et s'ébruite, on
hausse les épaules et vous êtes proclamé maladroit d'autant plus
facilement que, le secret étant la première loi du métier, vous ne
pouvez rien apporter pour votre justification.
J'ai vu la carrière diplomatique sous son plus bel aspect, puisque mon
père, occupant la première ambassade, y a joui de la confiance entière
de son cabinet et d'une grande faveur près de celui de Londres, et
pourtant je la proclame, je le répète, une des moins agréables à
suivre.
Je comprends qu'un homme politique, dans les convenances duquel une
absence peut se trouver entrer momentanément, aille passer quelques
mois avec un caractère diplomatique dans une Cour étrangère.
Rien n'est plus mauvais pour les affaires du pays que de pareils
ambassadeurs qui s'occupent de toute autre chose; mais j'admets
l'agrément de cette espèce d'exil. Il ne faut pas toutefois s'y
résigner trop longtemps, car aucun genre d'absence n'enlève plus
promptement et plus complètement la clientèle.
Nous avons vu monsieur de Serre, le premier orateur de la Chambre, ne
pouvoir être renommé député après avoir été deux ans ambassadeur à
Naples et en mourir de chagrin. Certainement, s'il avait passé ces
deux années à la campagne chez lui, dans une retraite absolue, son
élection n'aurait pas été contestée et sa carrière d'homme politique
serait restée bien plus entière.
Je parle ici pour les hommes à ambition politique, car ceux qui ne
veulent que des places et des appointements ont évidemment avantage à
préférer l'ambassade à la retraite; mais aussi, s'ils prolongent leur
absence, ils reviennent, au bout de leur carrière, achever dans leur
patrie une vie dépourvue de tout intérêt, étrangers à leur famille,
isolés de tout intimité et ne s'étant formé aucune des habitudes qui,
dans l'âge mûr, suppléent aux goûts de la jeunesse.
Plus le pays auquel on appartient présente de sociabilité, plus ces
inconvénients sont réels. Cela est surtout sensible pour les français
qui vivent en coteries formées par les sympathies encore plus que par
les rapports de rang ou les alliances de famille. Rien n'est plus
solide que ces liens et rien n'est plus fragile. Ils sont de verre.
Ils peuvent durer éternellement, un rien peut les briser. Ils ne
résistent guère à une absence prolongée. On s'aime toujours beaucoup,
mais on ne s'entend plus. On croit qu'on aura grande joie à se revoir,
et la réunion amène le refroidissement, car on ne parle plus la même
langue, on ne s'intéresse plus aux mêmes choses. En un mot, on ne se
devine plus. Le lien est brisé. Les français ont si bien l'instinct de
ce mouvement de la société que nous voyons nos diplomates empressés de
venir fréquemment s'y retremper; et, de tous les européens, ce sont
ceux qui résident le moins constamment dans les Cours où ils sont
accrédités.
Ces réflexions, je les faisais alors aussi bien qu'à présent, et j'eus
pleine satisfaction à me retrouver _Gros-Jean comme devant_.
Notre _parti pris_ de n'être point hostiles au nouveau ministère reçut
un échec par la décision de monsieur Decazes de nommer une fournée de
soixante pairs (6 mars 1819). Ce n'est pas après avoir retrempé mon
éducation britannique, pendant trois années, dans les brouillards de
Londres que je pouvais envisager de sang-froid une pareille mesure.
Mon père exigeait mon silence, mais il partageait la pensée que
c'était un coup mortel à la pairie. Il a porté ses fruits, car il ne
serait pas bien difficile de rattacher la destruction de l'hérédité à
la création de ces énormes fournées dont Decazes a donné le premier
exemple. La liste de 1815, quoique très nombreuse, porte un caractère
tout à fait différent. Il s'agissait de fonder l'institution et non
pas de forcer une majorité.
Les nominations de 1819 eurent lieu à l'occasion d'une proposition
faite par monsieur de Barthélemy pour la révision de la loi
d'élection, loi dont M. Decazes lui-même demanda le rappel peu de mois
après. Je ne me suis jamais expliqué comment on était parvenu à
obtenir de monsieur de Barthélemy d'attacher le grelot.
Lorsqu'il s'aperçut, à la fin, de tout le bruit qu'il faisait, il
pensa en tomber à la renverse. La même chose lui était arrivée
lorsque, presque à son insu, il s'était trouvé directeur de la
République. La chute avait été plus rude à cette occasion puisqu'elle
l'avait envoyé sur les plages insalubres de la Guyane.
Je l'ai beaucoup connu et je n'ai jamais compris ces deux
circonstances de sa vie. C'était le plus honnête homme du monde, le
plus probe. Il avait de l'esprit et des connaissances, une
conversation facile et quelquefois piquante; mais il était timide,
méticuleux, circonspect. Il avait toujours l'inquiétude de déplaire et
surtout le besoin de se mettre à la remorque et de se cacher derrière
les autres. Jamais homme n'a été moins propre à jouer un rôle
ostensible et n'a eu moins d'ambition. Loin de tirer importance
d'avoir été _un cinquième de roi_, il était importuné qu'on s'en
souvînt.
Lorsque ce qu'on appela la _proposition Barthélemy_ fit une si
terrible explosion dans la Chambre et dans le public, il en fut
consterné. Je l'ai vu épouvanté de faire tout ce vacarme au point d'en
tomber sérieusement malade. Au reste, ce sont de ces événements dont
on s'occupe fort pour un moment et qui laissent moins de trace dans le
souvenir qu'ils n'en méritent peut-être, car souvent ils ont porté le
germe d'une catastrophe que d'autres événements, également oubliés,
ont mûrie jusqu'à ce qu'une dernière circonstance la fasse éclore tout
à coup.
Nous eûmes un remaniement du ministère avant la fin de l'année.
Monsieur Pasquier devint ministre des affaires étrangères. C'était
rentrer dans les errements du cabinet Richelieu, et mon père en fut
d'autant moins disposé à s'enrôler sous les drapeaux ultras. Monsieur
Roy arriva aux finances et monsieur de La Tour-Maubourg eut le
portefeuille de la guerre. Il déploya dans cette nouvelle position la
même honnêteté, la même probité, la même incapacité qu'il avait
portées à Londres.
Mes fréquents voyages en Angleterre m'avaient empêchée d'aller en
Savoie. Je profitai de l'été de 1819 pour faire une visite à monsieur
de Boigne et prendre les eaux d'Aix.
Au commencement de l'hiver, je vins m'établir avec mes parents dans
une maison que j'avais louée dans la rue de Bourbon. C'est là où j'ai
passé les dix années qui ont préparé et amené la chute de cette
Restauration que j'avais appelée de voeux si ardents et vu commencer
avec des espérances si riantes.