Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. -- On trouve
l'assassin. -- Inquiétude de Monsieur sur la retraite des
étrangers. -- Agitation dans les esprits. -- Ténèbres à la
chapelle des Tuileries. -- Le duc de Rohan à Saint-Sulpice. --
Ses ridicules. -- Le duc de Rohan se fait prêtre. -- Une aventure
à Naples. -- Faveur du prince de Talleyrand. -- Bal chez le duc
de Wellington. -- Testament de la reine Marie-Antoinette. -- Mort
de la petite princesse d'Orléans, née à Twickenham. -- Mort de
monsieur le prince de Condé. -- Son oraison funèbre.
Peu de jours après mon arrivée à Paris, nous fûmes tous mis en grand
émoi par une tentative d'assassinat commise sur la personne du duc de
Wellington. Un coup de pistolet avait été tiré sur sa voiture au
milieu de la nuit, comme il rentrait dans son hôtel de la rue des
Champs-Élysées.
Cet événement pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences. Le duc de
Wellington était le personnage le plus important de l'époque; tout le
monde en était persuadé, mais personne autant que lui. Son
mécontentement aurait été une calamité. Tout ce qui tenait au
gouvernement fit donc une très grosse affaire de cet attentat et le
lendemain le duc était d'assez bonne humeur.
Mais on ne découvrait rien. Personne n'avait été blessé; on ne
retrouvait point de balle; le coup avait été tiré en pleine obscurité
contre une voiture allant grand train. Tout cela paraissait suspect.
L'opposition répandit le bruit que le duc, d'accord avec le parti
ultra, s'était fait tirer un coup de pistolet à poudre pour saisir ce
prétexte de prolonger l'occupation.
Il faut rendre justice au duc de Wellington; il était incapable
d'entrer dans une pareille machination; mais il conçut beaucoup
d'humeur de ces propos, et, il le faut répéter, notre sort dépendait
en grande partie de ses bonnes dispositions, car, lui seul pouvait
prendre l'initiative et affirmer aux souverains que la présence en
France de l'armée d'occupation, dont il était généralissime, avait
cessé d'être nécessaire au repos de l'Europe.
Toute la police était en mouvement sans rien découvrir. Les ultras se
frottaient les mains et assuraient que les étrangers séjourneraient
cinq années de plus. Enfin on eut des révélations de Bruxelles. Milord
Kinnaird, fort avant dans le parti révolutionnaire mais en deçà
pourtant de l'assassinat, dénonça l'envoi d'un nommé Castagnon par le
comité révolutionnaire séant à Bruxelles où tous les anciens jacobins,
présidés par les régicides expulsés du royaume, s'étaient réfugiés. On
acquit la preuve que ce Castagnon avait tiré contre le duc. Il fut
déféré aux tribunaux et sévèrement puni et le duc se tint pour
satisfait. Il entrait consciencieusement dans le projet de libérer la
France des troupes sous ses ordres, mais on pouvait toujours redouter
ses caprices.
La diminution de l'armée obtenue l'année précédente donnait droit à de
grandes espérances. Toutefois, les traités portaient cinq ans de cette
occupation, si onéreuse et si humiliante, et la troisième était à
peine commencée. Tous les soins du gouvernement étaient employés à
obtenir notre délivrance. Il était contrecarré par le parti ultra qui
éprouvait, ou feignait, une grande alarme de voir l'armée étrangère
quitter la France.
Monsieur avait dit au duc de Wellington, et malheureusement assez
haut pour que cela fût entendu et répété:
«Si vous vous en allez, je veux m'en aller aussi.
--Oh! que non, Monseigneur, avait répondu le duc; vous y penserez
mieux.»
Quelques semaines plus tard, un petit écrit professant la convenance
de prolonger l'occupation, loin de chercher à l'abréger, fut distribué
à profusion; il était anonyme, mais l'enveloppe portait pour timbre:
_Chambre de Monsieur_.
On l'attribua à monsieur de Bruges. C'était le précurseur de la
fameuse _Note secrète_. Toutes ces petites circonstances fondaient
l'immense impopularité sous laquelle Charles X a succombé en trois
jours, quelques années après.
Ces intrigues agissaient même sur les personnes qui n'y prenaient
aucune part. Il régnait une inquiétude générale qui ne paraissait pas
justifiée par la situation où nous nous trouvions. Dès en arrivant,
j'avais eu les oreilles rabattues par l'annonce de la _grande
conspiration_. Je demandais qui en faisait partie, on me répondait:
«Je n'en sais rien», mais on ajoutait avec un air capable: «Tenez pour
sûr que nous marchons sur un volcan, et certes ce n'est pas monsieur
Decazes qui nous sauvera!»
Il était, de plus en plus, en butte à la haine du parti de la Cour.
À force d'entendre répéter ces paroles, je finissais par être ébranlée
à mon tour, lorsqu'une circonstance puérile me rétablit dans mon
assiette en me montrant sur quels fondements fragiles on échafaudait
les nouvelles. J'assistais à ténèbres à la chapelle des Tuileries; on
frappe un coup léger à la porte de la tribune royale. Une fois; pas de
réponse; Madame jette un coup d'oeil irrité derrière elle. Une
seconde; pas encore de réponse. Une troisième; le Roi ordonne
d'ouvrir. On lui remet un billet, il le lit, fait signe au major
général de la garde royale, lui dit quelques mots tout bas. Celui-ci
sort et ténèbres s'achèvent au milieu de l'agitation de la
Congrégation.
Plus de doute, la grande conspiration a éclaté. Des courtisans
trouvent moyen de sortir de la chapelle pour aller en répandre la
nouvelle, même à la Bourse, assure-t-on. Rendu dans ses appartements,
le Roi annonce que la salle de l'Odéon a pris feu et que le ministre
de la police demande des troupes pour maintenir l'ordre. Aussitôt les
dévots de se récrier sur le scandale de troubler le service divin pour
un théâtre qui brûle et les courtisans de s'indigner qu'on vienne
déranger le Roi pour si mince affaire.
«Comment trouvez-vous monsieur Decazes? Il fait passer ses ordres par
le Roi à présent! C'est une nouvelle méthode assurément!»
Le soir, il était répandu dans la ville que l'incendie de l'Odéon
était le commencement d'exécution d'une grande conspiration; et, à la
Cour, où on était un peu mieux informé quoique beaucoup plus bête, il
n'était question que de l'insolence de ces coups répétés frappés à la
porte de la tribune royale. Il semblait qu'on l'eût abattue à coups de
hache. C'était aux Tuileries un bien plus grand événement que la
destruction d'un des beaux monuments de la capitale.
Cette scène de la chapelle me rafraîchit la mémoire d'un incident dont
je fus témoin à Saint-Sulpice, ce même carême, un jour où l'abbé
Frayssinous y prêchait. Les sermons étaient fort courus et, le
ministre de la police ayant annoncé le projet d'y assister, le banc de
l'oeuvre lui fut réservé.
Un équipage avec plusieurs valets en grande livrée s'arrêta au
portail. Un homme en uniforme en sortit, c'était évidemment le
ministre. Le suisse arriva en toute hâte, hallebarde en main, ouvrant
la route à Monseigneur. Le bedeau suivait; il s'adressa à Alexandre de
Boisgelin (passablement gobeur de son métier) pour lui demander s'il
était de la suite de Son Excellence.
«De quelle Excellence?
--Du ministre de la police.
--Où est-il?
--Là, le suisse précède.
--Mais ce n'est pas le comte Decazes, c'est le duc de Rohan.»
Aussitôt voilà le bedeau au petit galop courant après le suisse pour
le ramener à son poste du portail, et le duc de Rohan, dépouillé de
ses honneurs usurpés, laissé tout seul au milieu de l'église, obligé
d'établir son habit de pair sur une simple chaise de paille, à nos
côtés, comme le plus humble d'entre nous. Les rieurs furent contre
monsieur de Rohan, en dépit des préjugés aristocratiques qui lui
auraient volontiers donné précédence sur monsieur Decazes. Ses
ridicules étaient trop flagrants.
Auguste de Chabot, jeune homme qui ne manquait ni d'esprit, ni
d'instruction, avait été _presque_ forcé d'être chambellan de
l'Empereur. Il se conduisit avec dignité, convenance et simplicité à
la Cour impériale. À la Restauration, il prit le titre de prince de
Léon et les fumées de la vanité lui montèrent à la tête.
Il perdit sa femme, mademoiselle de Sérent, riche héritière, par un
horrible accident, et peu de mois avant [l'époque à] laquelle je suis
arrivée, la mort de son père l'avait mis en possession du titre de duc
de Rohan et de la pairie. Ces honneurs, bien prévus pourtant,
achevèrent de l'enivrer d'orgueil. Il devint le véritable émule du
marquis de Tuffières.
Il portait ses prétentions aristocratiques jusqu'à l'extravagance. Son
château de la Roche-Guyon fut décoré de tous les emblèmes de la
féodalité. Ses gens l'appelaient monseigneur. Il était toujours en
habit de pair, et en avait fait adopter le collet et les parements
brodés à une robe de chambre dans laquelle il donnait ses audiences le
matin, rappelant ainsi feu le maréchal de Mouchy qui s'était fait
faire un cordon bleu en tôle pour le porter dans son bain.
Aussi madame de Puisieux disait-elle, en voyant un portrait fort
ressemblant du duc de Rohan:
«Oh! c'est bien Auguste; et puis voyez, ajoutait-elle en indiquant un
écusson de ses armes peint dans le coin du tableau, voyez, voilà
l'expression de sa physionomie.»
Le duc de Rohan vint étaler son importance en Angleterre dans l'espoir
que son titre lui procurerait la main d'une riche héritière. Celle de
ma belle-soeur avait été demandée par lui l'année précédente et, pour
ennoblir cette alliance qui lui paraissait bien un peu indigne de lui,
il s'était servi de l'intermédiaire du Roi. Cet auguste négociateur
ayant échoué auprès de mademoiselle Destillières, le duc n'avait plus
vu en France de parti assez riche pour aspirer à l'honneur de partager
son nom et son rang.
Le voyage de spéculation matrimoniale en Angleterre étant resté
également sans succès, il se décida à embrasser l'état ecclésiastique.
Il s'entoura de jeunes prêtres et fit son séminaire dans les salons de
la Roche-Guyon. Je ne sais comment cela put s'arranger, mais il est
avec le ciel des accommodements.
Les mauvaises langues prétendaient que le célibat n'imposait pas trop
de gêne à monsieur de Rohan. J'ai su très positivement un fait dont
chacun tirera les conséquences qu'il lui plaira.
En 1813, Auguste de Chabot, alors chambellan de l'Empereur, d'une
jolie figure, plein de talent, dessinant très bien, chantant à ravir,
assez spirituel et surtout français arrivant de Paris, obtint à Naples
de doux regards de la Reine, femme de Murat et régente en l'absence de
son mari.
Une vive coquetterie s'établit entre eux. Des apartés, des promenades
solitaires, des lettres, des portraits s'ensuivirent. La Reine avait
la tête tournée et ne s'en cachait pas. Les choses allèrent si loin,
quoique monsieur de Chabot professât dès lors les principes d'une
certaine dévotion ostensible, qu'il reçut la clef d'une porte dérobée
conduisant à l'appartement de la Reine. Le moment de l'entrevue fut
fixé à la nuit suivante. Auguste s'y rendit.
Le lendemain matin, il reçut un passeport pour quitter Naples dans la
journée. Un messager plus intime vint en même temps lui redemander
l'élégante petite boîte qui contenait la clef.
Depuis ce jour, la Reine, qui en paraissait sans cesse occupée
jusque-là, n'a plus prononcé son nom. Monsieur de Chabot n'a jamais pu
comprendre le motif de cette disgrâce, car il se rendait la justice
d'avoir été parfaitement respectueux.
Le portrait lui resta, et je l'ai vu entre les mains de la personne
confidente de cette intrigue à laquelle il en fit don au moment où il
entra dans les ordres.
Quoi qu'il en soit, son choix de l'état ecclésiastique ne l'empêcha
pas de conserver toutes les habitudes du _dandysme_ le plus outré; ses
recherches de toilette étaient sans nombre. Il entama avec la Cour de
Rome une longue et vive négociation pour faire donner à la chasuble
une coupe nouvelle qui lui paraissait élégante. Au reste, il faut
reconnaître qu'il disait la messe plus gracieusement qu'aucune autre
personne et pourtant très convenablement.
Ces ambitions futiles n'arrêtaient pas les autres. Il devint
promptement archevêque et cardinal; je crois qu'au fond c'était là le
secret véritable de sa vocation. Les carrières civiles et militaires
se trouvaient encombrées; il se croyait de la capacité, avec raison
jusqu'à un certain point, et s'était jeté dans celle de l'Église. Mais
j'anticipe; revenons au printemps de 1818.
J'avais laissé monsieur de Talleyrand honni au pavillon de Marsan; je
le retrouvai dans la plus haute faveur de Monsieur et de son monde.
Elle éclata surtout aux yeux du public à un bal donné par le duc de
Wellington où les princes assistèrent.
Je me le rappelais l'année précédente dans cette même salle, se
traînant derrière les banquettes pour arriver jusqu'à la duchesse de
Courlande; elle lui avait réservé une place à ses côtés où personne ne
vint le troubler. Monsieur le duc d'Angoulême, seul de tous les
princes, lui adressa quelques mots en passant; mais, cette fois,
l'attitude était bien changée. Il traversait la foule qui s'écartait
devant lui; les poignées de main l'accueillaient et le conduisaient
droit sur Monsieur; monsieur le duc de Berry s'emparait de cette main
si courtisée pour ne la céder qu'à Monsieur. Les entours étaient
également empressés.
Je n'ai pas suivi le fil de cette intrigue dont le résultat se
déployait avec tant d'affectation sous nos yeux. J'ai peine à croire
que monsieur de Talleyrand eût flatté les voeux de Monsieur qui, à
cette époque, désirait par-dessus tout le maintien de l'occupation.
Monsieur de Talleyrand était trop habile à tâter le pouls du pays
pour ne pas reconnaître que la fièvre d'indépendance s'accroissait
chaque jour et ferait explosion si on ne la prévenait; mais
certainement il s'unissait à toutes les intrigues pour chasser le duc
de Richelieu, et c'était là un suffisant motif d'alliance.
J'eus encore, à ce bal, occasion de remarquer le peu d'obligeance de
nos princes. Le duc de Wellington vint proposer à Madame, vers le
milieu de la soirée, de faire le tour des salles. Il était indiqué de
prendre son bras, et tout grand personnage qu'il était il en aurait
été flatté. Mais Madame donna le bras à monsieur le duc de Berry,
madame la duchesse de Berry à Monsieur (monsieur le duc d'Angoulême,
selon son usage, était déjà parti) et le duc de Wellington fut réduit
à marcher devant la troupe royale en éclaireur.
Elle arriva ainsi jusqu'à un dernier salon où Comte (le physicien)
faisait des tours. Il lui fallait en ce moment un compère
souffre-douleur. Il jeta son dévolu sur monsieur de Ruffo, fils du
prince Castelcicala, ambassadeur de Naples, dont la figure niaise
prêtait au rôle qu'il devait jouer. Il fit trouver des cartes dans ses
poches, dans sa poitrine, dans ses chausses, dans ses souliers, dans
sa cravate; c'était un déluge.
Les princes riaient aux éclats, répétant de la voix qu'on leur
connaît: c'est monsieur de Ruffo, c'est monsieur de Ruffo. Or, ce
monsieur de Ruffo était presque de leur intimité, et pourtant, lorsque
le tour fut achevé, ils quittèrent l'appartement sans lui adresser un
mot de bonté, sans faire un petit compliment à Comte dont la révérence
le sollicitait, enfin avec une maussaderie qui me crucifiait car j'y
prenais encore un bien vif intérêt.
Peu de semaines avant, j'avais vu chez mon père, à Londres, le prince
régent, qui pourtant aussi était assez grand seigneur, assister à une
représentation de ce même monsieur Comte, et y porter des façons bien
différentes.
Je me suis laissé raconter que rien n'était plus obligeant que la
reine Marie-Antoinette. Madame avait repoussé cet héritage, peut-être
avec intention, car la mémoire de sa mère lui était peu chère. Toutes
ses adorations étaient pour son père, et, avec ses vertus, elle avait
pris ses formes peu gracieuses.
Il y eut vers ce temps une révolution bien frappante des sentiments de
Madame. Monsieur Decazes retrouva dans les papiers de je ne sais quel
terroriste de 1793 le testament autographe de la reine Marie-Antoinette
qui, assurément, fait le plus grand honneur à sa mémoire. Il le porta au
Roi qui lui dit de l'offrir à Madame. Elle le lui remit quelques heures
après, avec la phrase la plus froide possible, sur ce qu'en effet elle
reconnaissait l'écriture et l'authenticité de la pièce.
Monsieur Decazes en fit faire des fac-similés et en envoya un paquet à
Madame; elle n'en distribua pas un seul, et témoigna plutôt de
l'humeur dans toute cette occurrence. Toutefois ce testament a été
gravé dans la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou qui se
construisait sous son patronage.
Si Madame était sévère à la mémoire de sa mère, elle était
passionnément dévouée à celle de son père et cette corde de son âme
vibrait toujours jusqu'à l'exaltation.
Comme je sortais du bal du duc de Wellington, je me trouvai auprès du
duc et de la duchesse de Damas-Crux, ultras forcenés, qui, comme moi,
attendaient leur voiture. Édouard de Fitz-James passa; je lui donnai
une poignée de main, puis monsieur Decazes, encore une poignée de
main, puis Jules de Polignac, nouvelle poignée de main, puis Pozzo,
encore plus amicale poignée de main.
«Vous en connaissez de toutes les couleurs», me dit le duc de Damas.
--Oui, répondis-je, ceux qui se proclament les serviteurs du Roi; et
ceux qui le servent en effet.»
Il était si bête qu'il me fit une mine de reconnaissance; mais la
duchesse me lança un regard furieux et ne me l'a jamais pardonné.
La famille d'Orléans, dont les formes affables et obligeantes
faisaient un contraste si marqué à celles de la branche aînée,
n'assistait pas à ce bal, autant qu'il m'en souvient. Elle était dans
la douleur. La petite princesse, née en Angleterre, était à toute
extrémité et mourut, en effet, peu de jours après.
La mort frappait à la fois à deux extrémités de la maison de Bourbon.
Le vieux prince de Condé achevait en même temps sa longue carrière en
invoquant vainement la présence de ses enfants pour lui fermer les
yeux. J'ai déjà dit la vie qui retenait monsieur le duc de Bourbon sur
les trottoirs de Londres.
Madame la princesse Louise se refusa également à adoucir les derniers
moments de son père, prétendant ne pouvoir quitter sa maison du Temple
où elle s'était cloîtrée, quoique toutes les autorités ecclésiastiques
l'y autorisassent et que le cardinal de Talleyrand, archevêque de
Paris, allât lui-même la chercher. Ce sont de ces vertus que je n'ai
jamais pu ni comprendre, ni admirer.
Monsieur le prince de Condé mourut dans les bras de madame de Rouilly,
fille naturelle de monsieur le duc de Bourbon; elle lui prodigua les
soins les plus filiaux et les plus tendres.
Monsieur le duc de Bourbon arriva quelques heures après la mort de son
père: il parut fort malheureux de n'avoir pu le revoir, et d'autant
plus que le vieux prince semblait, dans ses derniers jours, avoir
repris la mémoire qu'il avait perdue depuis quelques années et
regretter amèrement l'absence de son fils. Monsieur le duc de Bourbon
conserva son nom, disant que celui de Condé était trop lourd à porter.
Il s'établit au Palais-Bourbon et à Chantilly où il ne tarda pas à
donner de nouveaux scandales.
Le service pour monsieur le prince de Condé à Saint-Denis fut très
magnifique; je ne me rappelle plus en quoi on dérogea aux usages, mais
il y eut quelque chose de très marqué, en ce genre, pour honorer plus
royalement sa mémoire. Le roi Louis XVIII affectait de lui rendre plus
qu'il n'était dû à son rang, selon l'étiquette de la Cour de France,
peut-être pour marquer encore plus la sévère désobligeance avec
laquelle il l'imposait à monsieur le duc d'Orléans.
Je me souviens que cet enterrement fut une grande affaire à la Cour.
Pendant ce temps, le public et le ministère se préoccupaient du
discours. Le pas était glissant; il s'agissait du général des émigrés.
Il était difficile d'aborder ce sujet de manière à satisfaire les uns
et les autres; car, si _les uns_ étaient au pouvoir, _les autres_
c'était le pays.
L'abbé Frayssinous, chargé de l'oraison funèbre, s'en tira habilement.
Je me rappelle entre autres une phrase qui eut grand succès. En
parlant des deux camps français opposés l'un à l'autre, il dit: «_La
gloire était partout, le bonheur nulle part_». En résultat, le
discours ne déplut absolument à aucun parti; c'était le mieux qu'on en
pût espérer.