CHAPITRE XIV

Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. -- Effet

de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. -- Singulière

conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. -- Les pairs ayant

des charges chez le Roi votent contre le ministère. -- Réponse de

monsieur Canning à ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus.

Si j'avais l'intention de faire le récit des petits événements de ma

vie privée, ou plutôt si j'avais le talent nécessaire pour les rendre

intéressants, j'aurais dû placer en 1800 un combat naval que le

bâtiment sur lequel je revenais d'Hambourg soutint à la hauteur du

Texel et, en 1804, la description d'un orage qui m'assaillit à

l'entrée de la Meuse. On me fit grand honneur, dans ces deux

occasions, de mon courage. Je suis forcée de l'expliquer d'une façon

excessivement peu poétique; j'avais abominablement le mal de mer.

Peut-être pourrais-je réclamer à plus juste titre quelque éloge pour

avoir montré du sang-froid dans une position très périlleuse qu'amena

la courte traversée de Douvres à Calais, au mois de février 1818.

Par la coupable incurie du capitaine, nous échouâmes sur une petite

langue de sable placée entre deux rochers à un quart de lieue de la

côte. Chaque lame nous soulevait un peu, mais nous retombions plus

engravés que jamais. C'était encore heureux, car, si nous avions

heurté de cette façon sur les rochers dont nous étions bien

rapprochés, peu de secondes auraient suffi à nous démolir.

Le bâtiment était encombré de passagers. La seule petite chaloupe

qu'il pût mettre à la mer ne contenant que sept personnes, dont deux

matelots pour la conduire, je compris tout de suite que le plus grand

danger de notre situation périlleuse était l'effroi qui pouvait se

mettre parmi nous et l'empressement à se jeter dans cette embarcation.

Ma qualité de fille d'ambassadeur me donnait d'autant plus

d'importance à bord que j'étais accompagnée d'un courrier de cabinet

pour lesquels les capitaines des paquebots ont des égards tout

particuliers.

J'en profitai pour venir au secours du commandant. Il voulait me faire

passer la première; je l'engageai à placer dans le bateau une mère

accompagnée de cinq petits enfants qui jetaient les hauts cris. Un

monsieur (je suis fâchée de dire que c'était un français) s'y

précipita sous prétexte de porter les enfants, et le bateau s'éloigna.

Je ne nierai pas que les quarante minutes qui s'écoulèrent jusqu'à son

retour ne me parussent fort longues. Toutefois le parti que j'avais

pris m'avait donné quelque autorité sur mes compagnons de malheur, et

j'obtins qu'il n'y aurait ni cris, ni mouvement impétueux. Tout le

monde se conduisit très bien. Les femmes qui restaient, nous étions

cinq et deux enfants, devaient s'embarquer au second voyage. Les

hommes tirèrent au sort pour les suivants. Tout s'exécuta comme il

avait été convenu.

Le capitaine m'avait expliqué que le moment du plus grand danger

serait celui où la marée tournerait. Si alors le vent poussait à

terre, avant que son bâtiment fût gouvernable, il y avait fort à

craindre qu'il ne se brisât sur les rochers, si, d'un autre côté, il

était assez engravé pour ne pouvoir se relever, il serait rempli par

la marée montante. Les deux chances étaient également admissibles,

mais nous avions encore un peu de temps devant nous. Au reste, la

nuit s'approchait et il neigeait à gros flocons.

Lorsque je quittai le bâtiment, il était tellement penché que les

matelots eux-mêmes ne pouvaient traverser le pont qu'à l'aide d'une

échelle qu'on avait couchée dessus. Notre départ se conduisit avec un

grand ordre et un entier silence. Une jeune femme refusa

péremptoirement de se séparer de son mari. Il avait tiré un des

derniers numéros, mais un officier qui devait partir par le prochain

bateau fut tellement touché de ce dévouement, fait au plus petit bruit

possible, qu'il exigea du mari de prendre sa place.

Je pourrais faire un volume de toutes les circonstances touchantes et

ridicules qui accompagnèrent cet épisode de mes voyages, depuis le

moment où le bâtiment toucha jusqu'à celui où, après une route de sept

heures au milieu de la nuit, de la neige, et par des chemins

impraticables, la charrette qui nous portait pêle-mêle sur la paille

nous fit faire notre entrée dans Calais.

Le capitaine, débarrassé de ses passagers, manoeuvra fort

judicieusement. Il lui arriva enfin quelques secours de la côte et il

parvint à relever son bâtiment et à l'amener à Calais, quoique très

avarié. Le lendemain, il me fit faire des excuses et de grands

remerciements sur l'exemple que j'avais donné et qui, assurait-il,

avait tout sauvé. J'ai remarqué que les grands dangers trouvent

toujours du sang froid, et les grandes affaires du secret. Les cris et

les caquets sont pour les petites circonstances.

J'étais partie de Londres malade; j'arrivai à Paris très bien

portante. Je payai cher ce faux bien-être; la réaction ne tarda pas à

se faire sentir. J'eus d'abord un anthrax qui fut précurseur d'une

fièvre maligne; les médecins l'attribuèrent à avoir eu ce qui

s'appelle vulgairement le _sang tourné_. Plus on prend sur soi dans un

danger évident et apprécié, plus ce résultat peut arriver. Toutefois

j'étais souffrante depuis fort longtemps et aurais peut-être été

malade sans mon naufrage.

Je présentai ma belle-soeur le lendemain de mon arrivée. Je me

rappelle particulièrement ce jour-là parce que c'est le seul mouvement

patriotique que j'aie vu à Monsieur et que j'aime à lui en faire

honneur. On conçoit qu'un _naufrage_ est un argument trop commode pour

que les princes ne l'exploitent pas à fond. J'avais fait ma cour à ses

dépens chez le Roi, chez Madame, et même chez monsieur le duc

d'Angoulême.

Arrivée chez Monsieur, après quelques questions préliminaires, il me

dit d'un ton assez triste:

«C'était un paquebot français.

--Non, monseigneur, c'était un anglais.

--Oh! que j'en suis aise!»

Il se retourna à son service qui le suivait, et répéta aux dames qui

m'environnaient: «Ce n'était pas un capitaine français» avec un air de

satisfaction dont je lui sus un gré infini. S'il avait souvent exprimé

de pareils sentiments, il aurait été bien autrement populaire.

Je précédai de peu de jours à Paris mon oncle, Édouard Dillon, qui y

passait en se rendant de Dresde à sa nouvelle résidence de Florence.

Il était de la maison de Monsieur, et, je crois l'avoir déjà dit, dans

des habitudes de familiarité qui dataient de leur jeunesse à tous

deux. Un matin, où il quittait Monsieur, il me raconta une

conversation qui venait d'avoir lieu. Elle avait roulé sur

l'inconvenance des propos tenus par l'opposition et plus encore par le

parti ministériel sur le prince.

On cherchait, selon lui, à le déjouer parce qu'il était royaliste et

avertissait le Roi des précipices où on entraînait la monarchie, etc.

Édouard, qui se trouvait une des personnes les plus raisonnables

pouvant l'approcher, combattit ces impressions de Monsieur. Il lui

assura qu'il lui serait bien facile de se faire adorer, s'il voulait

se montrer moins exclusivement chef d'un parti.

«Mais je ne suis pas chef d'un parti.

--Monseigneur, on vous en donne les apparences.

--C'est à tort, mais comment l'éviter?

--En étant moins exclusif.

--Jamais je n'accueillerai les jacobins, c'est pour cela qu'on me

déteste.

--Mais les gens qui vous servent bien ne sont pas des jacobins.

--C'est selon. Vois-tu, Ned, le vieux levain révolutionnaire, cela

reparaît toujours, fût-ce au bout de vingt ans. Quand on a servi les

autres, on ne vaut rien pour nous.

--Je suis fâché d'entendre tenir ce langage à Monseigneur; cela

confirme ce que l'on dit.

--Ah! ah! et que dit-on? conte-moi cela, toi.

--Hé bien, Monseigneur, on dit que vous avez envie de faire Mathieu ou

Jules ministre.»

Monsieur qui se promenait dans son cabinet, s'arrêta tout court,

partit d'un grand éclat de rire.

«Ah! parbleu, celui-là est trop amusant, ce n'est pas sérieusement que

tu me dis cela?

--Sérieusement, Monseigneur.

--Mais tu connais trop Jules pour que j'aie besoin de te dire ce que

c'est; hé bien, Mathieu c'est la même espèce tout juste, un peu moins

hâbleur peut-être, mais pas plus de fond ni de valeur. Puisqu'on veut

bien me prêter des intentions, il faudrait au moins qu'elles fussent

de nature à ce que quelqu'un pût y ajouter foi. Allons, allons, mon

vieil ami, tranquillise-toi; si on ne fait jamais d'autre fable sur

mon compte, cela n'est pas bien alarmant. Mathieu! Jules! Ah! bon

Dieu, quels ministres? on me croit donc extravagant! mais il faudrait

être fou à lier! Il n'est pas possible que qui que ce soit y ait cru

sérieusement; on s'est moqué de toi.»

Édouard lui témoigna grande satisfaction des dispositions où il se

trouvait. Il vint en toute hâte me conter la sagesse de son prince.

J'ai souvent repensé à cette conversation, sur laquelle je ne puis

avoir aucun doute, lorsque plus tard Mathieu de Montmorency d'abord et

Jules de Polignac ensuite ont été successivement ministres des

affaires étrangères.

Monsieur avait-il changé d'opinion sur leur compte, ou bien

trompait-il Édouard en 1818? Il peut y avoir de l'un et de l'autre.

Il est indubitable que, dès lors, Jules était dans sa plus intime

confiance et jouait le rôle de ministre de la police du gouvernement

occulte.

L'opposition au Roi avait gagné toute la Cour, et pour conserver un

peu de tranquillité dans l'intérieur de sa famille, il n'osait pas en

témoigner de ressentiment. La loi de recrutement déplaisait

particulièrement à la noblesse. De tout temps, elle regardait l'armée

comme son patrimoine. C'était bien à titre onéreux, il faut

l'accorder, car elle l'avait exploitée, plus honorablement que

lucrativement, pendant bien des siècles, mais elle tenait à en jouir

exclusivement et ne voulait pas comprendre combien les temps étaient

changés. Elle s'opposa donc au système d'avancement par l'ancienneté

avec une extrême passion.

La loi fut emportée à la Chambre des députés; on savait qu'elle ne

parviendrait à passer à celle des pairs qu'à une faible majorité. Le

Roi, n'osant pas se prononcer hautement, emmena à sa promenade

accoutumée les pairs de service auprès de lui qui, tous, devaient

voter contre son gouvernement.

Le Roi ne sortait pas le dimanche ni le mercredi où il tenait conseil.

Pour les cinq autres jours de la semaine, il avait cinq promenades,

toujours les mêmes, qui revenaient à jour fixe chaque semaine. Celle

de la matinée où l'on devait voter était une des plus courtes et les

pairs y avaient compté; mais le Roi, ce qui était sans exemple, avait

changé les ordres pour les relais et, de plus, commandé d'aller

doucement.

En général, il voulait aller excessivement vite et toujours sur le

pavé. Quelque poussière, quelque verglas qu'il pût y avoir, il ne

ralentissait jamais son allure. Il en résultait des accidents graves

pour les escortes, mais cela le laissait complètement impassible.

Quand un homme était tombé on le ramassait; cela ne faisait aucun

émoi. Si c'était un officier, on envoyait savoir de ses nouvelles, et,

si son cheval était estropié, on lui en donnait un. Il n'en n'était

pas davantage.

Il fallait un motif politique pour influer sur les usages établis;

mais la niche du Roi n'eut pas de succès. Ses zélés serviteurs avaient

eu la précaution de demander leur voiture dans la cour des Tuileries.

Ils s'y jetèrent, en descendant du carrosse royal, et arrivèrent

encore au Luxembourg à temps pour donner leur _non_ aux demandes des

ministres. Ils n'en furent pas plus mal traités dans les grands

appartements, et beaucoup mieux au pavillon de Marsan.

Nous autres, constitutionnels ministériels, étions indignés; mais les

ultras, et même les courtisans plus raisonnables, étaient enchantés de

cet acte d'indépendance.

Monsieur Canning se trouvait alors pour quelques jours à Paris. Je me

souviens que, le soir même où la discussion sur ce procédé était assez

animée, il entra chez madame de Duras. Elle l'interpella:

«N'est-ce pas qu'en Angleterre les personnes attachées au Roi votent

selon leur conscience et ne sont nullement forcées de soutenir le

ministère?

--Je ne comprends pas bien.

--Mais, par exemple, si le grand chambellan trouve une loi mauvaise,

il est libre de voter contre?

--Assurément, très libre, chacun est complètement indépendant dans son

vote.»

Madame de Duras triomphait.

«Mais, ajouta monsieur Canning, il enverrait sa démission avant de

prendre ce parti; sans cela on la lui demanderait tout de suite.»

Le triomphe fut un peu moins agréable. Toutefois, comme elle avait de

l'esprit, elle se rabattit sur ce que notre éducation constitutionnelle

n'était pas assez faite pour appeler cela de l'indépendance, et,

ramenant la discussion à une thèse générale, tourna le terrain où elle

s'était engagée si malencontreusement.

Le parti soi-disant royaliste était tombé dans une telle aberration

d'idées que, lorsque monsieur de Marcellus, alors député, fut nommé de

la commission pour examiner la loi qui devait accompagner le concordat

et garantir les libertés de l'Église gallicane, il n'imagina rien de

mieux que d'en référer au Pape en lui envoyant la copie du projet de

loi et de tous les documents confiés à la commission.

Le Pape lui répondit qu'il fallait s'opposer à la promulgation de

cette loi par tous les moyens possibles, l'autorisant même

textuellement à employer en sûreté de conscience la _ruse_ et

l'_astuce_.

Monsieur de Marcellus, plus bon que méchant dans le fond, profita mal

du conseil car il alla porter ce singulier bref au duc de Richelieu

qui entra dans une fureur extrême. Il le menaça de le traduire devant

les tribunaux pour avoir révélé le secret d'État à une Cour

étrangère, lui dit que, si cet ancien régime, qu'il affectait de

regretter, subsistait encore, on le ferait pourrir dans une prison

d'État et, par grâce encore, pour éviter que le Parlement ne le

décrétât de prise de corps et ne lui fît un plus mauvais parti, etc.

Monsieur de Marcellus fut tout ébahi d'une scène si bien carabinée; il

comprit même son tort; mais le parti jésuite, très puissant et tout

ultramontain, lui donna de grands éloges. Monsieur le prit sous sa

protection spéciale et le bruit s'apaisa.

Seulement, il me semble que les négociations à Rome furent retirées à

monsieur de Blacas, soupçonné d'avoir eu connaissance de cette

intrigue, et qu'on y envoya monsieur Portalis. Celui-ci parvint à

faire signer un concordat où les libertés gallicanes étaient aussi

bien ménagées que les circonstances le permettaient. Le roi Louis

XVIII n'y tenait pas assez pour les défendre vivement contre son

frère.

Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 37 / 72 题