Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. -- Effet
de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. -- Singulière
conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. -- Les pairs ayant
des charges chez le Roi votent contre le ministère. -- Réponse de
monsieur Canning à ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus.
Si j'avais l'intention de faire le récit des petits événements de ma
vie privée, ou plutôt si j'avais le talent nécessaire pour les rendre
intéressants, j'aurais dû placer en 1800 un combat naval que le
bâtiment sur lequel je revenais d'Hambourg soutint à la hauteur du
Texel et, en 1804, la description d'un orage qui m'assaillit à
l'entrée de la Meuse. On me fit grand honneur, dans ces deux
occasions, de mon courage. Je suis forcée de l'expliquer d'une façon
excessivement peu poétique; j'avais abominablement le mal de mer.
Peut-être pourrais-je réclamer à plus juste titre quelque éloge pour
avoir montré du sang-froid dans une position très périlleuse qu'amena
la courte traversée de Douvres à Calais, au mois de février 1818.
Par la coupable incurie du capitaine, nous échouâmes sur une petite
langue de sable placée entre deux rochers à un quart de lieue de la
côte. Chaque lame nous soulevait un peu, mais nous retombions plus
engravés que jamais. C'était encore heureux, car, si nous avions
heurté de cette façon sur les rochers dont nous étions bien
rapprochés, peu de secondes auraient suffi à nous démolir.
Le bâtiment était encombré de passagers. La seule petite chaloupe
qu'il pût mettre à la mer ne contenant que sept personnes, dont deux
matelots pour la conduire, je compris tout de suite que le plus grand
danger de notre situation périlleuse était l'effroi qui pouvait se
mettre parmi nous et l'empressement à se jeter dans cette embarcation.
Ma qualité de fille d'ambassadeur me donnait d'autant plus
d'importance à bord que j'étais accompagnée d'un courrier de cabinet
pour lesquels les capitaines des paquebots ont des égards tout
particuliers.
J'en profitai pour venir au secours du commandant. Il voulait me faire
passer la première; je l'engageai à placer dans le bateau une mère
accompagnée de cinq petits enfants qui jetaient les hauts cris. Un
monsieur (je suis fâchée de dire que c'était un français) s'y
précipita sous prétexte de porter les enfants, et le bateau s'éloigna.
Je ne nierai pas que les quarante minutes qui s'écoulèrent jusqu'à son
retour ne me parussent fort longues. Toutefois le parti que j'avais
pris m'avait donné quelque autorité sur mes compagnons de malheur, et
j'obtins qu'il n'y aurait ni cris, ni mouvement impétueux. Tout le
monde se conduisit très bien. Les femmes qui restaient, nous étions
cinq et deux enfants, devaient s'embarquer au second voyage. Les
hommes tirèrent au sort pour les suivants. Tout s'exécuta comme il
avait été convenu.
Le capitaine m'avait expliqué que le moment du plus grand danger
serait celui où la marée tournerait. Si alors le vent poussait à
terre, avant que son bâtiment fût gouvernable, il y avait fort à
craindre qu'il ne se brisât sur les rochers, si, d'un autre côté, il
était assez engravé pour ne pouvoir se relever, il serait rempli par
la marée montante. Les deux chances étaient également admissibles,
mais nous avions encore un peu de temps devant nous. Au reste, la
nuit s'approchait et il neigeait à gros flocons.
Lorsque je quittai le bâtiment, il était tellement penché que les
matelots eux-mêmes ne pouvaient traverser le pont qu'à l'aide d'une
échelle qu'on avait couchée dessus. Notre départ se conduisit avec un
grand ordre et un entier silence. Une jeune femme refusa
péremptoirement de se séparer de son mari. Il avait tiré un des
derniers numéros, mais un officier qui devait partir par le prochain
bateau fut tellement touché de ce dévouement, fait au plus petit bruit
possible, qu'il exigea du mari de prendre sa place.
Je pourrais faire un volume de toutes les circonstances touchantes et
ridicules qui accompagnèrent cet épisode de mes voyages, depuis le
moment où le bâtiment toucha jusqu'à celui où, après une route de sept
heures au milieu de la nuit, de la neige, et par des chemins
impraticables, la charrette qui nous portait pêle-mêle sur la paille
nous fit faire notre entrée dans Calais.
Le capitaine, débarrassé de ses passagers, manoeuvra fort
judicieusement. Il lui arriva enfin quelques secours de la côte et il
parvint à relever son bâtiment et à l'amener à Calais, quoique très
avarié. Le lendemain, il me fit faire des excuses et de grands
remerciements sur l'exemple que j'avais donné et qui, assurait-il,
avait tout sauvé. J'ai remarqué que les grands dangers trouvent
toujours du sang froid, et les grandes affaires du secret. Les cris et
les caquets sont pour les petites circonstances.
J'étais partie de Londres malade; j'arrivai à Paris très bien
portante. Je payai cher ce faux bien-être; la réaction ne tarda pas à
se faire sentir. J'eus d'abord un anthrax qui fut précurseur d'une
fièvre maligne; les médecins l'attribuèrent à avoir eu ce qui
s'appelle vulgairement le _sang tourné_. Plus on prend sur soi dans un
danger évident et apprécié, plus ce résultat peut arriver. Toutefois
j'étais souffrante depuis fort longtemps et aurais peut-être été
malade sans mon naufrage.
Je présentai ma belle-soeur le lendemain de mon arrivée. Je me
rappelle particulièrement ce jour-là parce que c'est le seul mouvement
patriotique que j'aie vu à Monsieur et que j'aime à lui en faire
honneur. On conçoit qu'un _naufrage_ est un argument trop commode pour
que les princes ne l'exploitent pas à fond. J'avais fait ma cour à ses
dépens chez le Roi, chez Madame, et même chez monsieur le duc
d'Angoulême.
Arrivée chez Monsieur, après quelques questions préliminaires, il me
dit d'un ton assez triste:
«C'était un paquebot français.
--Non, monseigneur, c'était un anglais.
--Oh! que j'en suis aise!»
Il se retourna à son service qui le suivait, et répéta aux dames qui
m'environnaient: «Ce n'était pas un capitaine français» avec un air de
satisfaction dont je lui sus un gré infini. S'il avait souvent exprimé
de pareils sentiments, il aurait été bien autrement populaire.
Je précédai de peu de jours à Paris mon oncle, Édouard Dillon, qui y
passait en se rendant de Dresde à sa nouvelle résidence de Florence.
Il était de la maison de Monsieur, et, je crois l'avoir déjà dit, dans
des habitudes de familiarité qui dataient de leur jeunesse à tous
deux. Un matin, où il quittait Monsieur, il me raconta une
conversation qui venait d'avoir lieu. Elle avait roulé sur
l'inconvenance des propos tenus par l'opposition et plus encore par le
parti ministériel sur le prince.
On cherchait, selon lui, à le déjouer parce qu'il était royaliste et
avertissait le Roi des précipices où on entraînait la monarchie, etc.
Édouard, qui se trouvait une des personnes les plus raisonnables
pouvant l'approcher, combattit ces impressions de Monsieur. Il lui
assura qu'il lui serait bien facile de se faire adorer, s'il voulait
se montrer moins exclusivement chef d'un parti.
«Mais je ne suis pas chef d'un parti.
--Monseigneur, on vous en donne les apparences.
--C'est à tort, mais comment l'éviter?
--En étant moins exclusif.
--Jamais je n'accueillerai les jacobins, c'est pour cela qu'on me
déteste.
--Mais les gens qui vous servent bien ne sont pas des jacobins.
--C'est selon. Vois-tu, Ned, le vieux levain révolutionnaire, cela
reparaît toujours, fût-ce au bout de vingt ans. Quand on a servi les
autres, on ne vaut rien pour nous.
--Je suis fâché d'entendre tenir ce langage à Monseigneur; cela
confirme ce que l'on dit.
--Ah! ah! et que dit-on? conte-moi cela, toi.
--Hé bien, Monseigneur, on dit que vous avez envie de faire Mathieu ou
Jules ministre.»
Monsieur qui se promenait dans son cabinet, s'arrêta tout court,
partit d'un grand éclat de rire.
«Ah! parbleu, celui-là est trop amusant, ce n'est pas sérieusement que
tu me dis cela?
--Sérieusement, Monseigneur.
--Mais tu connais trop Jules pour que j'aie besoin de te dire ce que
c'est; hé bien, Mathieu c'est la même espèce tout juste, un peu moins
hâbleur peut-être, mais pas plus de fond ni de valeur. Puisqu'on veut
bien me prêter des intentions, il faudrait au moins qu'elles fussent
de nature à ce que quelqu'un pût y ajouter foi. Allons, allons, mon
vieil ami, tranquillise-toi; si on ne fait jamais d'autre fable sur
mon compte, cela n'est pas bien alarmant. Mathieu! Jules! Ah! bon
Dieu, quels ministres? on me croit donc extravagant! mais il faudrait
être fou à lier! Il n'est pas possible que qui que ce soit y ait cru
sérieusement; on s'est moqué de toi.»
Édouard lui témoigna grande satisfaction des dispositions où il se
trouvait. Il vint en toute hâte me conter la sagesse de son prince.
J'ai souvent repensé à cette conversation, sur laquelle je ne puis
avoir aucun doute, lorsque plus tard Mathieu de Montmorency d'abord et
Jules de Polignac ensuite ont été successivement ministres des
affaires étrangères.
Monsieur avait-il changé d'opinion sur leur compte, ou bien
trompait-il Édouard en 1818? Il peut y avoir de l'un et de l'autre.
Il est indubitable que, dès lors, Jules était dans sa plus intime
confiance et jouait le rôle de ministre de la police du gouvernement
occulte.
L'opposition au Roi avait gagné toute la Cour, et pour conserver un
peu de tranquillité dans l'intérieur de sa famille, il n'osait pas en
témoigner de ressentiment. La loi de recrutement déplaisait
particulièrement à la noblesse. De tout temps, elle regardait l'armée
comme son patrimoine. C'était bien à titre onéreux, il faut
l'accorder, car elle l'avait exploitée, plus honorablement que
lucrativement, pendant bien des siècles, mais elle tenait à en jouir
exclusivement et ne voulait pas comprendre combien les temps étaient
changés. Elle s'opposa donc au système d'avancement par l'ancienneté
avec une extrême passion.
La loi fut emportée à la Chambre des députés; on savait qu'elle ne
parviendrait à passer à celle des pairs qu'à une faible majorité. Le
Roi, n'osant pas se prononcer hautement, emmena à sa promenade
accoutumée les pairs de service auprès de lui qui, tous, devaient
voter contre son gouvernement.
Le Roi ne sortait pas le dimanche ni le mercredi où il tenait conseil.
Pour les cinq autres jours de la semaine, il avait cinq promenades,
toujours les mêmes, qui revenaient à jour fixe chaque semaine. Celle
de la matinée où l'on devait voter était une des plus courtes et les
pairs y avaient compté; mais le Roi, ce qui était sans exemple, avait
changé les ordres pour les relais et, de plus, commandé d'aller
doucement.
En général, il voulait aller excessivement vite et toujours sur le
pavé. Quelque poussière, quelque verglas qu'il pût y avoir, il ne
ralentissait jamais son allure. Il en résultait des accidents graves
pour les escortes, mais cela le laissait complètement impassible.
Quand un homme était tombé on le ramassait; cela ne faisait aucun
émoi. Si c'était un officier, on envoyait savoir de ses nouvelles, et,
si son cheval était estropié, on lui en donnait un. Il n'en n'était
pas davantage.
Il fallait un motif politique pour influer sur les usages établis;
mais la niche du Roi n'eut pas de succès. Ses zélés serviteurs avaient
eu la précaution de demander leur voiture dans la cour des Tuileries.
Ils s'y jetèrent, en descendant du carrosse royal, et arrivèrent
encore au Luxembourg à temps pour donner leur _non_ aux demandes des
ministres. Ils n'en furent pas plus mal traités dans les grands
appartements, et beaucoup mieux au pavillon de Marsan.
Nous autres, constitutionnels ministériels, étions indignés; mais les
ultras, et même les courtisans plus raisonnables, étaient enchantés de
cet acte d'indépendance.
Monsieur Canning se trouvait alors pour quelques jours à Paris. Je me
souviens que, le soir même où la discussion sur ce procédé était assez
animée, il entra chez madame de Duras. Elle l'interpella:
«N'est-ce pas qu'en Angleterre les personnes attachées au Roi votent
selon leur conscience et ne sont nullement forcées de soutenir le
ministère?
--Je ne comprends pas bien.
--Mais, par exemple, si le grand chambellan trouve une loi mauvaise,
il est libre de voter contre?
--Assurément, très libre, chacun est complètement indépendant dans son
vote.»
Madame de Duras triomphait.
«Mais, ajouta monsieur Canning, il enverrait sa démission avant de
prendre ce parti; sans cela on la lui demanderait tout de suite.»
Le triomphe fut un peu moins agréable. Toutefois, comme elle avait de
l'esprit, elle se rabattit sur ce que notre éducation constitutionnelle
n'était pas assez faite pour appeler cela de l'indépendance, et,
ramenant la discussion à une thèse générale, tourna le terrain où elle
s'était engagée si malencontreusement.
Le parti soi-disant royaliste était tombé dans une telle aberration
d'idées que, lorsque monsieur de Marcellus, alors député, fut nommé de
la commission pour examiner la loi qui devait accompagner le concordat
et garantir les libertés de l'Église gallicane, il n'imagina rien de
mieux que d'en référer au Pape en lui envoyant la copie du projet de
loi et de tous les documents confiés à la commission.
Le Pape lui répondit qu'il fallait s'opposer à la promulgation de
cette loi par tous les moyens possibles, l'autorisant même
textuellement à employer en sûreté de conscience la _ruse_ et
l'_astuce_.
Monsieur de Marcellus, plus bon que méchant dans le fond, profita mal
du conseil car il alla porter ce singulier bref au duc de Richelieu
qui entra dans une fureur extrême. Il le menaça de le traduire devant
les tribunaux pour avoir révélé le secret d'État à une Cour
étrangère, lui dit que, si cet ancien régime, qu'il affectait de
regretter, subsistait encore, on le ferait pourrir dans une prison
d'État et, par grâce encore, pour éviter que le Parlement ne le
décrétât de prise de corps et ne lui fît un plus mauvais parti, etc.
Monsieur de Marcellus fut tout ébahi d'une scène si bien carabinée; il
comprit même son tort; mais le parti jésuite, très puissant et tout
ultramontain, lui donna de grands éloges. Monsieur le prit sous sa
protection spéciale et le bruit s'apaisa.
Seulement, il me semble que les négociations à Rome furent retirées à
monsieur de Blacas, soupçonné d'avoir eu connaissance de cette
intrigue, et qu'on y envoya monsieur Portalis. Celui-ci parvint à
faire signer un concordat où les libertés gallicanes étaient aussi
bien ménagées que les circonstances le permettaient. Le roi Louis
XVIII n'y tenait pas assez pour les défendre vivement contre son
frère.